|
Une jeunesse traditionaliste (1863-1887)
Pierre de Coubertin est le quatrième et dernier enfant du baron Charles Frédy de Coubertin, un orléaniste descendant d’une famille de robins établie en vallée de Chevreuse, dont les tableaux de facture sulpicienne furent régulièrement exposés aux Salons à partir de 1846, et de Marie-Marcelle Gigault de Crisenoy, d’une famille d’aristocrates légitimistes originaire de Normandie.Au sortir d’une enfance heureuse car champêtre, passée pour l’essentiel en pays de Caux, ses parents rêvent pour lui d’un avenir sans surprise : l’armée ou les métiers du droit. Des changements d’orientation qui trahissent les difficultés de faire carrière pour un fils de l’aristocratie confronté à l’enracinement de la république.
Du château de l’enfance à l’école des Jésuites
Les années d’enfance du petit Pierre se sont déroulées selon un rythme saisonnier : sept mois d’hiver et de printemps passés à Paris dans la vieille maison de la rue Oudinot, six semaines dans le chalet d’Étretat, deux mois et demi d’été à Mirville, en pays de Caux, trois semaines en octobre au domaine de Coubertin en vallée de Chevreuse, à la saison de la chasse.Une enfance qui s’est déroulée dans une ambiance très féminine, sous la protection de sa mère et de sa soeur Marie.
« Leçons maternelles, leçons romaines »
Très paresseux sur pas mal de points, j’étais avancé en histoire et notamment en histoire romaine.Ma mère qui me donnait des leçons que sa tendresse rendait peut-être trop peu sévères possédait sur le bout du doigt ces matières. Elle savait fort bien le latin et les maîtresdont elle avait suivi en commun avec ses frères les enseignements avaient implanté dans son esprit non pas seulement le contour, mais le sens profond des faits.
Sous sa direction, la « succession des empires » chère à Bossuet et surtout la prodigieuse évolution des destins romains prenaient à mes yeux un relief passionnant. Au contraire, la Grèce ne m’était point claire ou du moins j’apprenais et m’assimilais une Grèce antique très différente de celle qui a réellement existé. J’ai depuis revu les livres et les tableaux à l’aide desquels j’étudiais. J’ai constaté qu’effectivement, dans ce temps-là, on possédait bien le sens de l’antiquité romaine et assez mal celui de l’antiquité grecque. La civilisation hellénique était considérée comme parallèle à la romaine ; on contemplait la première à travers la seconde, manière infaillible d’en méconnaître le caractère si complexe et si varié. La collaboration des archéologues nous a aidés depuis lors à évoquer l’Hellénisme véritable […].
Sans doute je n’étais encore qu’un enfant. Mais ma mère m’entretenait de questions bien au-dessus de mon âge, qu’elle savait rendre claires à mon esprit. De plus j’étais passionnément intéressé par la politique. Ma soeur aimait les sciences, les machines, les sports… toutes choses qui me trouvaient alors parfaitement indifférent. Par contre, j’étais ferré sur le cérémonial, le protocole, les dynasties régnantes,…
Pierre de Coubertin, Mémoires d’un éclaireur (vers 1931),
Archives Geoffroy de Navacelle.
Pierre de Coubertin a-t-il perdu son enfance lorsqu’il est inscrit à l’âge de dix ans au collège de Vaugirard puis, à la rentrée 1874, à l’école Saint-Ignace ? Ses parents auront en fait tenté de concilier l’idéal libéral de l’éducation familiale et le ratio studiorum jésuite, puisque l’école de la rue de Madrid est un externat. Son appartenance à la première promotion vaudra plus tard à Pierre de Coubertin d’être le président de la Société des anciens élèves. Recrutant dans la haute aristocratie et la moyenne bourgeoisie, l’Externat de la rue de Madrid dispense une éducation religieuse mondaine et apprend les bonnes manières. Le régime alimentaire dans le cadre de la demi-pension est qualifié de « très bon » ; les classes et salles d’étude sont « fort belles et bien aménagées » ; la disposition de la cour de récréation est « un peu défectueuse du fait du trop grand nombre de coins et de recoins ». L’année où Pierre de Coubertin passe son baccalauréat ès lettres, l’inspecteur d’académie signale que « l’enseignement est apparemment irréprochable au point de vue de la morale,
de la constitution et des lois », mais il suggère qu’il est « indirectement inspiré par l’esprit de parti ». Si les décrets de mars 1880 entraînent effectivement le départ du père Gabriac, l’inspecteur doute que son successeur laïque exerce réellement l’autorité. En 1885, alors que les effectifs sont revenus à sept cent cinquante élèves, soit le troisième rang parisien après le collège Stanislas et l’école Monge, que les enseignants sont à nouveau à 80 % des religieux, l’inspecteur croit pouvoir noter : «Rien n’est fait pour faire aimer et respecter la Constitution ; l’esprit est celui du catholicisme. » Dans ses Mémoires de jeunesse, Pierre de Coubertin note d’ailleurs qu’on ne lui « disait pas de mal direct de la République », mais qu’on « souriait d’elle avec une pitié dédaigneuse en déplorant que le régime définitif et libérateur [la monarchie] fût si long à venir»… L’excellence de ses résultats vaut au jeune
Coubertin de figurer parmi les « académiciens ». C’est alors aussi que son professeur de rhétorique, le père Caron, lui fait aimer l’Antiquité grecque et romaine.
« Le protégé du père Caron»
On se représente à tort la Compagnie de Jésus comme une organisation rigide où il n’y a pas de place pour le développement de la personne, où l’uniformité est la loi obligatoire et l’humilité le fondement de toute vertu. Rien n’est plus éloigné de la vérité […]. Ceci dit j’admets que mes expériences ont été entachées d’un caractère un peu exceptionnel. J’admets surtout qu’il n’y a pas eu beaucoup de professeurs comparables au Père Caron, qui me fit faire successivement mes Humanités et ma Rhétorique. Je revois sa petite taille, son fin profil, son regard pétillant d’intelligence, sa démarche intrépide. Il avait toujours l’air de marcher à l’assaut de quelque forteresse intellectuelle […].
D’une formation si libérale, le père Caron nous faisait de temps à autre des lectures brèves, admirablement choisies, frappantes… Il ne reculait ni devant Victor Hugo, ni devant Michelet ni même devant Lamennais ! Il n’est pourtant, je dois le dire, rien sorti de très remarquable. En passant en revue mes camarades de collège, j’en vois qui ont fourni des carrières honorables, mais en général peu brillantes. Je n’en vois guère qui aient révélé des individualités très robustes. Je n’hésite pas à attribuer ce résultat à cette « religion de la mort » dont j’ai déjà prononcé le nom avec quelque rancune. Dès le jeune âge, on tirait nos regards hors de ce monde. Obtenir « une bonne mort » était la grâce suprême et Saint Joseph « patron de la bonne mort » devenait dans ce but l’objet de nos dévotions excessives. Je crains de ne pas savoir exprimer les choses comme je le voudrais. Il n’y avait ni haine ni mépris de la vie présente dans la façon dont on nous dressait à la regarder, mais peut-être quelque chose de plus redoutable pour l’esprit ; le sentiment qu’elle n’est pas digne du plus grand effort et que c’est en vue de la vie future que cet effort doit être fait. Tout tendait là.
Les plus délicats, les plus sentimentaux en arrivaient à se croire dans les limbes et aspiraient à en sortir. Nous étions un certain nombre qui n’avions pas de plus grande faveur à demander à Dieu que celle de «mourir jeune ». Par bonheur, pour ma part, j’étais tour menté du désir que cette mort prématurée servît à quelque chose de tangible. Je ne l’entrevoyais souhaitable qu’en pleine action et le goût du champ de bataille entra ainsi en moi bien que je fusse l’un des moins guerriers par le tempérament physique.
Pierre de Coubertin, Mémoires d’un éclaireur (vers 1931),
Archives Geoffroy de Navacelle.
Titulaire d’un double baccalauréat ès lettres (octobre 1880) et ès sciences (juillet 1881), le jeune Pierre donne suite à son parcours canonique en envisageant tout d’abord l’entrée à Saint-Cyr.Mais, bientôt, il devra bifurquer pour s’éloigner des carrières traditionnelles empruntées par ses deux frères, beaucoup plus âgés que lui et ouvertement antirépublicains.
Les bifurcations d’un étudiant désemparé
Pierre de Coubertin doit s’efforcer de s’adapter à la nouvelle donne républicaine et libérale. Sa pérégrination estudiantine est facilitée par la géographie parisienne, puisque l’hôtel familial des Coubertin de la rue Oudinot se trouve à égale distance des trois établissements envisagés tour à tour par le jeune homme: l’École militaire de l’esplanade des Invalides, l’Institut catholique de la rue d’Assas et l’École libre des sciences politiques de la rue des Saints-Pères.
« Le trépied scolaire de Pierre de Coubertin »
Dès le collège j’avais incliné, en terminant mes études, vers le clan des «Saint-Cyriens ». Je ne manquais jamais, le dimanche à cinq heures, de me trouver au Café de la paix où les futurs candidats à l’École militaire se rencontraient, autour du traditionnel grog américain, avec leurs camarades déjà entrés au bahut et ayant la joie de porter le pantalon rouge et le casoar.Mais en même temps je n’avais jamais perdu mon intérêt pour la politique et je sentais que l’armée ne mènerait à rien. J’avais l’intuition d’une longue paix, avec devant moi, la perspective décevante d’une série de garnisons où la force d’initiative que je sentais en moi s’étiolerait sans profit pour personne.
Du moment que je renonçais à l’armée, mes parents exigèrent que je fisse mon Droit.Armée ou Droit, c’était le dilemme pour les jeunes gens de mon milieu. Les études de Droit me répugnaient horriblement. Non seulement je les trouvais ennuyeuses mais humiliantes. Je n’ai jamais assisté à un seul cours ; je ne me rendais à la faculté que pour prendre mes inscriptions et c’était mon supplice, le jour de l’examen annuel, d’avoir à endosser une de ces robes noires à rabat blanc qu’on imposait alors aux candidats et qui me semblaient un symbole de déchéance. Comment j’arrivais dans ces conditions à me faire recevoir, Dieu seul le sait.
Par contre, je m’organisai toute une existence de travail indépendant dans le but d’acquérir les connaissances nécessaires à l’exécution de mon grand projet, dont je gardais pour moi seul le secret et pour lequel je ne me sentais pas suffisamment préparé. L’École libre des Sciences politiques, la Conférence Molé, la Société d’Économie sociale formèrent le trépied de cette préparation.D’autre part chaque printemps et chaque automne, j’allais passer un mois en Angleterre pour y poursuivre mon enquête pédagogique.
Le professorat de l’École des Sciences politiques groupait à cette époque des personnalités de premier plan : Léon Say, Albert Sorel, Albert Vandal,Alexandre Ribot, Paul et Anatole Leroy-Beaulieu, des maîtres prestigieux dont aucune pédanterie ne surchargeait l’enseignement et qui nous apportaient, en style clair et concis, des vues nouvelles et indépendantes ; jamais université ne fournit à ses étudiants pareil ensemble de talents assemblés pour diriger leur perfectionnement mental. Je sortais de ces cours avec de la lumière plein l’esprit et les rédigeais ensuite d’après les notes prises en séance.
Pierre de Coubertin, Mémoires d’un éclaireur (vers 1931),
Archives Geoffroy de Navacelle.
À dix-huit ans, Pierre de Coubertin imaginait donc marcher sur les traces de son frère Albert (1848-1913), alors capitaine instructeur au 10. régiment de dragons, et passé lui-même par l’École impériale spéciale militaire dans les dernières années du règne de Napoléon iii. Pierre est alors admissible mais n’intègre pas la carrière militaire.Un renoncement qu’il justifie dans ses Mémoires en affirmant que l’évolution de la situation diplomatique en Europe laissait « entrevoir une période de paix assez prolongée » et en confessant son refus « de l’ennui et de la monotonie de la vie de garnison ».Derrière cette formule, on doit plutôt voir la pression exercée par la République pour s’assurer de la loyauté de l’armée, avec un resserrement du contrôle sur les candidats officiers venus de l’aristocratie. Ces deux années 1882 et 1883 de corniche (la classe préparatoire à Saint-Cyr) sont aussi pour lui l’occasion d’être introduit dans les soirées mondaines du quartier Saint-Germain par son frère puîné Paul (1847-1933), un poète mondain.
Dans un de ses albums achetés à Londres, soigneusement tenu et décoré à l’encre de Chine, on ne compte pas moins de cent cinquante cartons d’invitation sur dix-huit mois ! Le 9 juin 1885, il est assurément présent à la réception donnée par la duchesse de Bisaccia en son hôtel particulier de la rue de Varenne, en l’honneur du duc de Chartres et de sa femme, des princesses Amélie d’Orléans et Marie d’Orléans. La couronne, les fleurs de lys, la banderole portant l’inscription «Vive le roi » qu’il dessine soigneusement au-dessus des noms de ceux qui composent le quadrille d’honneur, renvoient indubitablement à l’attachement paternel pour les Orléans.Quant au voyage qui conduit, l’été 1880, la famille de Coubertin
au château de Frohsdorf, près de Vienne, où réside le comte de Chambord (prétendant sous le nom de Henri v), il signale l’attachement maternel aux Bourbons.
À l’issue d’un autre voyage familial à l’été 1883, en Angleterre cette fois, peut-être destiné à lui faire oublier son échec, le jeune dandy se résout à sacrifier à l’autre tradition familiale, la judicature.Avant lui, en effet, son père et son frère aîné ont fait leur droit, mais Pierre de Coubertin n’a jamais caché son aversion pour de telles études.On notera qu’il ne précise pas dans ses Mémoires d’un éclaireur que son inscription d’octobre 1883 fut prise non à l’Université, mais à l’Institut catholique de Paris, considéré par les républicains comme un des temples de la réaction.
Aussi, trois mois plus tard, adhère-t-il au groupe de Paris des Unions de la paix sociale.Trois mois de plus, et le voilà auditeur à l’École libre des sciences politiques (mars 1884), probablement sur les conseils de son ami Daniel de la Chaussée, de deux ans son aîné, déjà licencié en droit, et étudiant de troisième année dans cette « école Boutmy ».Une inscription qu’il renouvellera en novembre 1885 avec Alfred Viollet du Breil, son voisin de la rue Oudinot, plus tard auditeur à la Cour des comptes, puis, une ultime fois, en novembre 1886.Assurément, ces deux lieux auront compté dans son émancipation intellectuelle, plus encore dans son acceptation de la république « sur le terrain constitutionnel ».
Sous l’influence de « l’école de la paix sociale »
C’est à l’extrême fin de l’année 1883, à la veille de ses vingt et un ans, que Pierre de Coubertin adhère au groupe de Paris des Unions de la paix sociale, sur la recommandation de son cousin nivernais, le comte de Damas. Fondées en 1872 par Frédéric Le Play, les Unions sont incontestablement à la mode dans les milieux libéraux-conservateurs : un quart des quatre cents membres du groupe de Paris au 1•. janvier 1888 sont issus de l’aristocratie. Pierre est alors amené à s’intéresser à la question ouvrière.Avec Jules Angot des Rotours, il assure le secrétariat du comité qui enquête sur les « petits logements en France et à l’étranger » ; cette idée a été lancée en 1887 par la Société d’économie sociale (Ses), à l’initiative de Georges Picot, le futur promoteur de la politique de logement social et des « habitations à bon marché ».
« Je dois beaucoup à Le Play »
La Société d’Économie Sociale fondée par Le Play se doublait des «Unions de la Paix Sociale » créées pour répandre en province les doctrines de ce grand homme. La Société continuait son effort de sociologie scientifique ; les Unions représentaient l’application pratique des conséquences à en tirer […]. Elles allèrent s’effritant, parallèlement aux Cercles catholiques d’ouvriers fondés par Albert de Mun, franchement sectaires ceux-là et dont je me tins toujours écarté. Je dois beaucoup à Le Play […].De son oeuvre ample et saine, deux idées-mères se dégageaient, base de toute science sociale. La première, c’est qu’il n’y a point d’évolution organique des peuples comparable à celle des individus, qu’il n’existe point pour les nations une jeunesse, un âge mûr et une vieillesse, mais qu’il est au pouvoir de toute collectivité de refaire la santé de la génération suivante en vivant sainement elle-même. Cette grande loi n’était pas acceptée alors ; on y voyait une hérésie, source d’un dangereux optimisme. La seconde, c’est que pour observer une société par la méthode monographique si féconde et si vraiment scientifique, il faut commencer par porter ses investigations sur une cellule intacte et non une cellule malade, de même que si l’on veut se rendre compte du mouvement d’une montre, on ne choisira pas pour l’examiner une montre cassée ou défectueuse mais une montre en bon état.
L’expérience de ma vie cosmopolite a sans cesse confirmé la valeur essentielle de ces deux lois ; elles m’ont servi de boussole dans un temps où la croyance aux décadences fatales et la recherche générale du « cas morbide » risquaient de fausser irrémédiablement le jugement de la jeunesse. Ainsi, Le Play fut avec Arnold le maître auquel va ma gratitude maintenant que le soir approche.À ces deux hommes, je dois plus que je ne puis dire.
Pierre de Coubertin, Mémoires d’un éclaireur (vers 1931),
Archives Geoffroy de Navacelle.
Pierre de Coubertin a probablement été sensible au programme de Le Play : maintien de la stabilité dans les foyers domestiques et de l’harmonie dans les ateliers de travail, d’une part, relèvement de la patrie, d’autre part, par application du devoir social de patronage, dans un total esprit d’indépendance à l’égard des partis politiques. Frédéric Le Play, qu’il qualifie lui-même d’« authentiquement conservateur », tente bien là d’explorer une troisième voie sociale et morale, qui minore la question de la dévolution du pouvoir central et accorde un rôle déterminant au Décalogue et à l’initiative privée.Une troisième voie entre révolution et réaction, entre socialisme égalitariste et absolutisme passéiste, entre individualisme anarchique et dictature d’un seul. C’est bien cette marginalisation du politique en regard de l’action sociale qui se trouve au coeur du projet de Le Play. Celui-ci a en effet construit sa pensée théorique et pratique sur ce double postulat que la réforme sociale à accomplir prime sur la question du régime politique, et que les «Autorités sociales » actives aux échelons domestique, communal et provincial, doivent neutraliser l’action de l’État.
L’estime dans laquelle l’Action française a pu tenir, au tournant du siècle, l’oeuvre de Frédéric Le Play explique le discrédit jeté sur les « continuateurs oubliés » qui ont accepté la république. Sans jamais reprendre à son compte la célèbre formule de Le Play « la théocratie dans le monde des âmes, l’autorité paternelle dans la famille, la démocratie dans la commune, l’aristocratie dans la province, la monarchie dans l’État » , Pierre de Coubertin aura toutefois intégré cette extrême méfiance à l’endroit du politique. Et il aura également puisé dans le corpus de cet ingénieur et économiste des arguments « sociaux » qui lui permettront de se rallier précocement à la république, et qui le hanteront jusqu’à la fin de sa vie.
La « lumière » de l’École libre des sciences politiques
Dans ces années de « crise allemande » de la pensée française, le jeune Pierre de Coubertin adopte la « référence anglaise ». Contre le modèle autoritaire et centralisateur de la victorieuse Allemagne, il fait donc le choix de la modernité libérale et de la stabilité conservatrice si caractéristiques du rival anglais héréditaire. Cette conversion, il la doit certes à la fréquentation des partisans de Le Play, à la lecture des Notes sur l’Angleterre, d’Hippolyte Taine (1872), et de La Réforme sociale, de Frédéric Le Play (1864), à ses voyages outre-Manche à partir de l’été 1883, mais surtout aux cours de ses professeurs de l’École libre des sciences politiques (Elsp), fascinés par les réussites économiques et politiques anglaise et américaine. Coubertin est, dès lors, un étudiant extrêmement assidu et consciencieux, comme le prouvent sa présence régulière aux conférences et le soin porté à transformer ses prises de notes en véritables manuels de classe. Peut-être la nouvelle « section générale de droit public et d’histoire », qui s’ajoute en 1883 aux deux sections administrative et diplomatique, l’a-t-elle attiré. À la différence de la majorité des élèves de l’école, qui réclame des enseignements professionnels permettant la réussite aux concours administratifs, Pierre de Coubertin paraît être la recrue rêvée par les fondateurs de l’Elsp : l’étudiant politiquement libéral et socialement conservateur qui aspire à une carrière politique.
Des formateurs «d’un type jusque-là inconnu »
S’il est avéré que la formation de citoyens d’élite doit être le premier et le plus noble objectif de chaque université, alors l’École libre a toute légitimité à prendre rang parmi les universités françaises. En effet, celle-ci s’est signalée en échappant à la spécialisation, ce sport étriqué souvent à l’origine, ici comme ailleurs, d’un appauvrissement de l’enseignement universitaire. En faisant appel à la fois à des hommes d’État comme Ribot et Léon Say, à des historiens comme Albert Sorel et Vandal, à des économistes comme Leroy-Beaulieu et Levasseur, à des hommes d’affaires et à des professionnels, Émile Boutmy a fabriqué des formateurs d’un type jusque-là inconnu.Nombre d’entre eux avaient vécu ce qu’ils avaient en charge d’enseigner ; tous avaient appris par l’expérience davantage encore que par leurs lectures. L’École s’était donné pour objectif de préparer les jeunes hommes à la haute administration ou à la diplomatie, afin d’alimenter l’État en inspecteurs des finances et en personnel administratif de qualité. Mais, la grande majorité de ceux qui suivaient les cours de ses professeurs improvisés étaient des étudiants eux-mêmes improvisés, des hommes libres de leur temps ou bien déjà diplômés, ardents à l’idée d’apprendre sans objectif précis.
Pierre de Coubertin, «The Revival of French Universities », American Monthly Review of Reviews, juillet 1897, extrait, notre traduction.
«Refaire une tête au peuple », « former le futur homme d’État », tels sont les objectifs que se sont fixés le philosophe Émile Boutmy et le bibliothécaire de l’École des beaux-arts Ernest Vinet lorsqu’ils imaginent, après 1870, « l’année terrible », de porter remède à l’infériorité de la France, pointée par Ernest Renan dans La Réforme intellectuelle et morale, en substituant une élite de la compétence à celle de la naissance. La presse radicale soupçonne alors l’Elsp d’être une « école de politique », « d’hostilité ou d’indifférence aux institutions actuelles », de demeurer un bastion de l’orléanisme. Opinion nullement partagée par Jules Ferry, qui a bien conscience que « beaucoup de libéraux, et de sympathiques, beaucoup plus assurément qu’à la Faculté de Droit », figurent parmi les membres du conseil d’administration.De fait, des républicains incontestables figurent parmi les premiers actionnaires, comme les Havrais Jacques et Jules Siegfried. Et le directeur, Émile Boutmy, prend soin de recruter des professeurs modérés comme Alexandre Ribot. Une telle ambiguïté a probablement fort bien convenu au jeune Coubertin, qui n’est pas encore un rallié au moment de sa première inscription.
Dans le système d’enseignement mis en place par Boutmy, la discipline historique joue le rôle à la fois d’épine dorsale pour les sciences des administrateurs et de paravent politique : « Le gouvernement prendra de nous moins ombrage, affirme Boutmy, si nous sommes plus historiens que philosophes. » Cette histoire méthodique et très contemporaine exercera une grande influence sur l’écriture historique et la culture diplomatique de Pierre de Coubertin.Tout comme la culture du compromis et du réformisme, mais également la civilité, qui contribuent à transformer les « sciences-po » en « gentlemen républicains ». Les vertus cardinales de l’Elsp sont la personnalité, la respectabilité, la vocation, la conscience et la maîtrise de soi, le fair-play, l’associationnisme, la promotion de l’individu dans le citoyen, la paix et la solidarité sociale. Préférant la liberté à la démocratie, toujours en quête du « juste milieu », professeurs et élèves de l’Elsp se rencontrent donc autour d’une synthèse entre progressisme et conservatisme qui, au fil des années 1890, il est vrai, penchera insensiblement vers le traditionalisme.
Une formation d’homme d’État
Les enseignements que Pierre de Coubertin a suivis rendent compte de cette ambition d’une formation généraliste inhérente à la maturation des hommes politiques de stature nationale et internationale. Ses professeurs ont incontestablement élargi son horizon aux mondes anglo-saxon et colonial et lui ont permis d’assimiler la modernité du libéralisme politique. L’initiation au droit et à l’histoire constitutionnelle représente, de fait, un axe fort de son cursus.Au directeur Émile Boutmy, lui-même professeur d’histoire constitutionnelle comparée (Angleterre et États-Unis) et auteur d’une Philosophie de l’architecture en Grèce, Coubertin emprunte à la fois un intérêt pour le modèle anglais (et sa stabilité politique et sociale) et une curiosité pour la vie américaine. Surtout, il aura été marqué par la conférence exceptionnelle sur «Les Constitutions françaises » donnée en 1886 par le républicain Alexandre Ribot, plusieurs fois ministre de 1890 à 1917. Le député du Pas-de-Calais l’aura acclimaté à la république en lui faisant entrevoir combien la Constitution de 1875 permet une synthèse honorable entre la tradition, incarnée dans le Sénat et la présidence de la République, et le progrès, symbolisé par la Chambre des députés. Cet adversaire de Gambetta puis de Boulanger, partisan « d’une politique de progrès, de modération et d’apaisement », est peut-être, avant Jules Simon, le premier républicain à avoir influencé Pierre de Coubertin.
Coubertin doit à l’ancien secrétaire d’ambassade Albert Sorel d’être initié à « l’histoire diplomatique de l’Europe de 1789 à 1885 », envisagée d’un point de vue à la fois polémologique et irénologique. Pour le secrétaire général de la présidence du Sénat, le droit, compris comme la pratique française des relations entre États, prime la force, sous-entendue allemande. Persuadé que la paix acquise sur le continent européen doit permettre les conquêtes coloniales, il est de ceux qui ont abandonné l’idée d’une revanche sur l’Allemagne et qui soutiennent les politiques tunisienne et tonkinoise de Jules Ferry. Pierre de Coubertin en retiendra la leçon.
Le jeune Pierre de Coubertin eut assurément moins d’appétence pour l’économie politique. Il n’a pas la culture des chiffres et juge cet enseignement « trop statistique ». Sa doctrine économique, il la construit au croisement des thèses libérales orthodoxes que professe l’ancien ministre des Finances Léon Say, le petit-fils du célèbre théoricien Jean-Baptiste Say, et de la tentative de conciliation entre morale et libéralisme opérée par Paul Leroy-Beaulieu.
Incontestablement, l’amateurisme universitaire opposé au « spécialisme » utilitaire des carrières représente l’idéal scolaire pour Pierre de Coubertin comme pour les fondateurs de l’Elsp.Avec l’amateurisme sportif auquel il adhère au même moment et qu’il promouvra par la suite, il donne là une autre illustration de la culture aristocratique de la gratuité et du refus du professionnalisme comme des professions.
La transition sportive de Pierre de Coubertin
Dans ces années 1883-1887, Pierre de Coubertin devient adepte des sports anglosaxons sans renier les traditions corporelles de la caste aristocratique. Il ne saurait pour autant être assimilé à un simple sportif ; il est bien plutôt un gentleman sportif, un sportsman.
En digne représentant des arts nobiliaires français, il pratique fort bien l’escrime, l’équitation et la danse.Tout comme ses deux frères, tout comme sa soeur, il est en effet un honnête cavalier. En revanche, il semble être le seul des quatre Coubertin à ne pas goûter les plaisirs de la chasse. L’escrime le passionne véritablement : il n’a pas vingt ans qu’il fonde même avec quelques amis un petit cercle, rue de Bourgogne.N’a-t-il pas voulu inventer en 1906 une nouvelle discipline doublement aristocratique, l’escrime à cheval ? Il aime les conflits qui se résolvent à coups de poing et de canne, et ne craint pas de régler ses différends en duel.
Héritier des pratiques chevaleresques, il découvre les sports anglais à l’occasion de ses séjours outre-Manche de l’été 1883, des printemps et automnes 1886 et 1887, sports qu’il importera en France. Selon la tradition familiale, il aurait ainsi inauguré la première partie de tennis en France sur le lawn de la propriété maternelle de Mirville.On connaît une photographie le représentant en tenue de tennisseur, avec trois de ses condisciples de l’Elsp sur les terrains de la Société de sport de l’île de Puteaux (Ssip). Il pratique également le rowing (« l’aviron ») d’ailleurs, il en fera assidûment jusqu’à la fin de sa vie, à Lausanne, ses biceps en faisant foi , ainsi que la bicyclette, sillonnant en tous sens la campagne havraise. Il est un adepte de la « lenteur vélocipédique », celle des membres de l’Association vélocipédique amateur (Ava) et du Touring Club de France, dont il fait partie. Peut-être est-il encore quelque peu pedestrain (« marcheur ») : parfois il joue le rôle du lièvre lors des rallyes-paper opposant les différentes associations sportives scolaires de la capitale.
Mais il ne semble avoir pratiqué ni football, ni rugby, ni même aucun autre sport collectif. Surtout, il n’apparaît jamais comme compétiteur sur les tablettes du journal de l’Usfsa, Les Sports athlétiques,mais plutôt comme starter ou bien comme arbitre. Il n’a pourtant que vingt-sept ans. On ne lui connaît donc aucune prouesse athlétique. Il est plutôt un adepte de la pratique sportive régulière et désintéressée, de la chaise longue après l’effort, un adversaire des entraînements intensifs qui produisent des animaux humains. Il n’est pas un champion.
Il joue par ailleurs le rôle de conseiller sportif auprès des élèves de l’école Monge, à la suite probablement d’un accord passé avec le directeur réformateur de cette institution libre d’enseignement secondaire. À la Toussaint 1888, il accompagne, par exemple, les jeunes élèves en déplacement culturel et sportif au collège d’Eton. Il accorde alors autant d’importance à la pratique qu’à sa gestion par les élèves : les sociétés sportives scolaires sont, pour lui, l’école du self-government (« autonomie »). C’est d’ailleurs auprès des lycéens et des étudiants qu’il diffuse en 1890 et 1891 la Revue athlétique, dont il a l’initiative et la direction, une revue littéraire et sportive qui glorifie l’aventurier et l’homme d’action. Enfin, il est aussi l’un des premiers dirigeants du sport français.Au titre de délégué de la Ssip, il est alors le secrétaire général de la première fédération sportive française, l’Usfsa, dont la devise est « ludus pro patria », soit « le jeu pour la patrie ».
Bien plus que ses aînés qui s’adonnent aux joies du yachting ou bien encore fréquentent le Jockey Club, Pierre de Coubertin se distingue par sa modernité sportive.Mais à des fins de réforme sociale et patriotique : « rebronzer la France » devient alors son slogan.Déjà en 1887, dans un article inédit à la gloire du rowing consigné dans les dernières pages d’un de ses cahiers d’auditeur à l’Elsp, il évoque les Jeux olympiques, des Jeux imaginés dans leur modernité anglo-saxonne.
«Hurrah pour le “rowing” et les Jeux olympiques ! »
Beaucoup de gens ont vu en Angleterre des exercices nautiques et ne se doutent pas qu’ils ont été transportés en France déjà depuis longtemps ; et ceux qui n’ont pas visité l’Angleterre savent à peine en quoi ils consistent. Or il y a très loin du «Rowing » au vulgaire canotage ; il y a toute la distance qui sépare une simple récréation d’un sport, c’est-à-dire d’un exercice pour lequel il faut se donner du mal, beaucoup de mal et dont on n’arrive pas du premier coup à goûter les âpres jouissances.
Les huit rameurs qui assis au ras de l’eau dans les bateaux de course tout étroits et longs de 17 mètres se préparent à soutenir l’honneur du Club dont ils portent les couleurs ont été soigneusement triés parmi les moins lourds et les plus résistants. On les a exercés dès longtemps individuellement et ensemble ; on les a assouplis et éreintés de travail ; et quand est venue l’époque du concours ils se sont soumis à un régime de sommeil et de nourriture dont l’expérience a manifesté les bons résultats mais qui n’est point douce. Pendant tout ce temps ils ont accepté volontairement une discipline exacte, obéissant à leur capitaine sans un murmure ni une hésitation : c’est une fameuse école de discipline qu’un bateau de courses !
Pourquoi tout cela ! Parce qu’il y a dans le «Rowing » quelque chose de cet enthousiasme des jeux olympiques de l’ancienne Grèce renouvelé chez les athlètes de la moderne Angleterre. Or cet enthousiasme est un élément nécessaire au sport pour qu’il joue dans une société le rôle moral qu’il peut si efficacement remplir. Le sport dans lequel on ne cherche qu’une distraction, un délassement d’un moment est sans doute bon pour la santé, salutaire et hygiénique ;mais on n’en tire pas tout ce qu’il peut donner ; il peut plus que cela ; il faut que l’on en fasse un concours de muscles, et un concours d’énergie. Et chose curieuse ! Cela ne se peut guère qu’avec des hommes déjà occupés par ailleurs. Ceux qui peuvent y donner tout leur temps (il ne devrait pas y en avoir, il est vrai) ne le font pas pour cette éternelle raison qu’il n’y a rien de plus occupé qu’un homme qui ne fait rien. […]
Ce que j’aime encore dans le «Rowing » c’est le caractère essentiellement privé de ce sport ; il est né de lui-même et il grandit de ses propres forces sans la protection de l’État ; si les sociétés de tir et de gymnastique sont utiles et louables, combien plus le sont les groupements que n’atteint pas cette nuance de militarisme et d’autoritarisme qui envahit toutes nos institutions. Les jeunes gens du «Rowing » ont commencé modestement ; mais ils ont forcé la presse à les mettre en avant et l’opinion publique à s’arrêter sur eux. À présent chacun de leur match attire plus de spectateurs et provoque plus d’applaudissements. Et ce n’est pas seulement à Paris, c’est par toute la France que les bateaux à huit rameurs glissent sur les flots.
Le «Rowing » est évidemment réservé à un brillant avenir.
Pierre de Coubertin, manuscrit inédit, vers 1887.
Ainsi se clôt pour le jeune baron un cycle d’initiation à la vie d’adulte et de publiciste au cours duquel il se sera familiarisé avec les règles du droit, avec la question sociale au sein des Unions, avec la pensée politique et la science administrative à l’Elsp, avec le débat parlementaire à la Conférence Molé. Où il aura appris également à transmuer la tradition aristocratique du touring (« voyage touristique ») en une démarche systématique et raisonnée, celle de l’enquête monographique, source de sa pensée éducative.
Son inscription à l’Elsp illustre ainsi la tendance nouvelle qui se manifeste au sein des élites traditionnelles : les parcours universitaires s’ajustent dorénavant aux nouvelles donnes économiques, induites par les révolutions industrielle, coloniale et politiques, provoquées par la conquête républicaine du Sénat et de la présidence en 1879. Désormais, Pierre de Coubertin dispose des clés politiques et culturelles qui lui permettront d’approcher les orléanistes ralliés comme Léon Say ou Edgar Raoul-Duval, les grandes figures modérées de la gauche républicaine de l’Assemblée nationale de 1871 comme Jules Ferry et Jules Simon (que Pierre de Coubertin rencontre probablement à la Société d’économie sociale en mai 1887), les ténors de la république progressiste comme Alexandre Ribot.
|