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Hommages et controverses
Si la patrie de l’athlétisme antique n’est pas en reste pour s’approprier le grand homme le Messager d’Athènes, dont la politique éditoriale avait accompagné en 1894-1896 le projet de rénovation des Jeux, proclame avec emphase, dans son édition du 20 novembre 1937, que « le grand mythe de l’idée olympique, [l’]éminent ami de la Grèce, […] le grand olympiste n’appartient pas seulement à la France, il appartient à l’humanité » , ce sont, en premier lieu, les Suisses qui entretiennent l’idéal coubertinien.
Hospitalité et funérailles suisses
Conformément aux dernières volontés du défunt, les obsèques du baron Pierre de Coubertin sont célébrées le 7 septembre 1937 dans la plus grande simplicité et sans aucun discours. Lors de la messe basse dite en l’église catholique Notre-Damedu-Valentin à Lausanne, la presse locale relève la présence des autorités officielles concernées l’ambassadeur de France en Suisse,M.Alphand, le consul à Lausanne, M. Bourjois, des membres de la municipalité lausannoise, le ministre de Grèce à Berne, le consul général du Japon, le consul général d’Allemagne à Genève, Karl Krauss , mais également de nombreux représentants du monde du sport le Dr Diem, secrétaire général des Jeux de Berlin en 1936 et ami personnel du défunt depuis les années 1900, les représentants de certains comités olympiques nationaux dont les comités français et suisse, le colonel Huguenin, délégué de la Fédération internationale de gymnastique, Jules Rimet et Marcel Delarbre, respectivement président et secrétaire général du Comité national des sports, des représentants des Fédérations françaises d’athlétisme et de rugby , enfin l’archimandrite de l’église orthodoxe grecque de Lausanne,Valiadis, et les représentants des Amitiés gréco-suisses. La foule d’anonymes présents démontre, en outre, la reconnaissance des Lausannois pour celui qui a fait de leur ville la capitale de l’olympisme moderne, quand Genève est le siège de la Société des nations.
Les journaux helvétiques, en particulier francophones, ne sont pas peu fiers d’avoir accueilli, pour sa retraite, cet « ami fidèle de la Suisse », « l’humaniste et le grand Français […] dont la pédagogie fut sans doute la grande préoccupation et la véritable vocation » (Journal de Genève). Dans l’hebdomadaire de Neuchâtel Curieux du 18 septembre, G.-E.Magnat, que Pierre de Coubertin avait nommé secrétaire général de l’Union pédagogique universelle, exalte « le grand diplomate autant que le grand lutteur » ainsi que « le grand moraliste », et célèbre l’auteur du Respect mutuel (1915), si empreint « de simplicité, de bonté et de courtoisie ».
Les premiers contacts de Coubertin avec la Suisse, qu’il proclame en 1906 « reine des sports » et qu’il qualifie en 1931 de « jardin d’essai des nations civilisées », remontent au début du xx. siècle. Les paysages lémaniques, le cosmopolitisme des cités helvètes, la culture politique du consensus, la tradition de neutralité diplomatique, la vitalité et la stabilité des institutions municipales l’attirent tout particulièrement et s’offrent à lui probablement comme un envers des réalités françaises. En établissant en catimini le siège du Cio à Lausanne en 1915, Pierre de Coubertin imagine originellement fonder sur les bords du Léman une nouvelle Olympie, un siège perpétuel des Jeux, dès lors à l’abri des conflits, des prises de contrôle tentées par les fédérations sportives internationales et les États. Par ailleurs, à compter de 1924, il encourage la municipalité lausannoise à poser sa candidature pour les Jeux d’été de 1928, puis pour ceux de 1944. Alors que ses revenus ne cessent de décliner, il multiplie les tractations souterraines afin de pouvoir utiliser à des fins privées les locaux attribués au Cio.
Libéré de toute contrainte par sa démission du Cio en 1925, il peut alors faire de Lausanne la capitale de ses deux nouvelles institutions pédagogiques, à l’ambition universelle mais à l’efficacité quasi nulle. L’Union pédagogique universelle (Upu), à l’existence éphémère (1925-1930), tente d’exercer son lobbying auprès des ministres de l’Éducation et des syndicats du monde entier, dénonçant la spécialisation prématurée des programmes d’enseignement secondaire et proclamant pour chaque citoyen « le droit d’accès à la culture générale » et « le droit au sport ».Quant au Bureau international de pédagogie sportive (Bips, 1928-1933), il est une alternative aux congrès olympiques, devenus seulement « techniques » alors qu’ils étaient initialement pédagogiques ; le Bips se veut outil de « purification du sport » employé contre les athlètes, les dirigeants, la presse, les parents, le public, que Pierre de Coubertin considère comme corrompus par le mercantilisme. Le peu d’intérêt suscité par sa Charte de la réforme sportive (septembre 1930) prouve à quel point Pierre de Coubertin est alors extrêmement isolé et à contre-courant de cette transmutation du sport en un spectacle de masse, servi par des athlètes professionnels et déjà adulés.
Très influent dans les milieux sportifs lausannois et président de l’Association des amitiés gréco-suisses, le médecin hygiéniste Francis-Marius Messerli, qui brigue la présidence du Comité olympique suisse, obtient, en 1937, de la municipalité lausannoise qu’elle accorde la bourgeoisie d’honneur à un Pierre de Coubertin ruiné par ses projets et par de mauvais placements. C’est ce même docteur Messerli qui organisa les festivités entourant son soixante-dixième anniversaire. Les ultimes amis du baron, tous étrangers, lui offrent alors un Répertoire de [ses] Écrits, Discours et Conférences. Le comité d’édition est alors essentiellement composé de personnalités suisses, tandis que la souscription, qui ne recueille aucuns fonds français, est assurée par les comités olympiques de Grèce, de Suisse, de Suède, d’Égypte, du Portugal et de Lettonie, l’Upu et le Bips, les sociétés suisses de gymnastique, d’éducation physique, de football et d’athlétisme, l’Union des sociétés athlétiques de Grèce et diverses universités américaines.
Durant le second conflit mondial, le docteur Messerli continue d’exercer son influence et de porter le message de Pierre de Coubertin. Il n’est alors entendu, semble-t-il, que par le pédagogue Louis Meylan, un spécialiste lausannois de l’Antiquité romaine et des humanités, qui publie coup sur coup deux exégèses hagiographiques, L’Humanisme intégral de Pierre de Coubertin (1941) et Pierre de Coubertin pédagogue et sociologue (1944).
Louanges anglo-saxonnes
À Londres et à New York, les éloges de la grande presse trahissent davantage un sentiment de fierté éducative et sportive. Après avoir salué en Pierre de Coubertin un « philosophe, historien, sociologue et éducateur de réputation internationale », le Daily Telegraph attire l’attention de ses lecteurs sur ce point jugé essentiel : plus que tout autre, il aura contribué à convertir les Français aux sports collectifs (games), notamment en introduisant les méthodes anglaises d’éducation physique dans les établissements scolaires français. Insistant sur ses talents « de journaliste, d’écrivain spécialiste des questions politiques, d’innovateur en matière athlétique », le Times préfère, lui, mettre l’accent, en plus des succès remportés à l’occasion de ses campagnes de développement du sport en France et d’internationalisation du sport par la renaissance des Jeux olympiques, sur la capacité du baron à être l’avocat de l’entente entre la France et l’Angleterre. L’allusion concerne ici à la fois les articles de politique étrangère publiés en une du Figaro par Pierre de Coubertin entre juillet 1902 et
juillet 1906 (puis réunis en 1909 chez Plon-Nourrit sous le titre Pages d’histoire contemporaine), l’influence anglophile qu’il a tenté d’exercer sur son ami le ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé, et le transfert inopiné, mais néanmoins politiquement connoté, des Jeux de 1908 de la ville de Rome, à laquelle ils avaient d’abord été attribués, à la capitale anglaise (circulaire de décembre 1906).
Pour le New York Herald Tribune, c’est d’abord l’occasion de rappeler que ce « champion des sports pour les sports », c’est-à-dire « champion des sports amateurs », a rencontré l’opposition des groupements sportifs français eux-mêmes, et que son « amertume » vis-à-vis de ses compatriotes expliquerait son exil volontaire en Suisse. À l’inverse, on n’oublie pas d’y souligner son « admiration pour les États-Unis » et son amitié pour le président Theodore Roosevelt.
Les deux quotidiens londoniens rapportent enfin cette information (erronée) selon laquelle « le baron a reçu en décembre 1928 le prix Nobel de la paix pour son oeuvre en faveur de la réconciliation des nations au-delà de leurs différences », tandis que leur homologue new-yorkais évoque seulement une citation aux fins de récompenser son engagement en faveur « de l’amitié et de la coopération entre les nations ».
Nobélisations manquées et manipulations nazies
Les archives du Musée olympique à Lausanne laissent apparaître que Pierre de Coubertin a lui-même orchestré sa candidature au prix Nobel de la paix en 1928 et en 1929 et sollicité l’intervention du membre allemand du Cio, Theodor Lewald, auprès du ministre des Affaires étrangères de la république de Weimar,Gustav Stresemann ; celui-ci a trouvé cette idée « tout à fait sympathique » mais a maintenu, pour des raisons de politique extérieure, son soutien à la candidature du secrétaire d’État américain, Frank B. Kellogg (d’ailleurs consacré en 1929).Une nouvelle campagne de nobélisation sera lancée à la fin de l’année 1935 par le député et ministre français de la Marine, François Pietri, que soutiendront le ministre des Finances de Mussolini, P.Thaon di Revel, le sénateur japonais Jigoro Kano ainsi que la presse allemande. Les campagnes de boycott contre les « jeux nazis » conduites depuis novembre 1933 ont, elles aussi, assurément desservi cette candidature relayée par un Cio alors malencontreusement réuni en congrès à Berlin. Le comité
Nobel fit alors le choix éminemment symbolique de couronner Carl von Ossietzky, un journaliste allemand incarcéré dans un camp de concentration en raison de son opposition à Hitler.
Il n’est donc pas étonnant que les journaux de l’Axe se retrouvent en septembre 1937 dans une même exaltation de « l’authentique fondateur de l’olympiade moderne, à l’esprit élevé, et homme d’action », comme le qualifie La Stampa de Turin.
Le Corriere della Sera veut, quant à lui, suggérer que Coubertin est tout acquis aux organisateurs des Jeux de Berlin puisque, souffrant, il a pris soin d’enregistrer sur disque un message d’encouragement pour les coureurs porteurs de la flamme d’Olympie à Berlin (juillet 1936).Un message dont le contenu critique n’est qu’implicite « nulle nation, nulle classe, nulle profession n’en sont exclues » (il est question des « stades innombrables épars à la surface du globe ») et, pour l’essentiel, malaisément identifiable : «Et tandis que s’esquissent comme dans une brume matinale la figure de l’Europe et celle de l’Asie nouvelle, il semble que l’humanité va reconnaître enfin que la crise dans laquelle elle se débat est, avant tout, une crise d’éducation. » Peut-on ne pas s’interroger lorsque, le 4 août 1935, dans le cadre d’une série d’émissions radio baptisées «Pax olympica » et organisées par la propagande nazie pour contrecarrer la campagne internationale de boycott suscitée par le socialisme international et le Congrès juif mondial, Pierre de Coubertin remercie « le gouvernement et le peuple allemands pour l’effort dépensé en l’honneur de la xi. Olympiade » ? Plus encore, interviewé par André Lang à propos de l’article de Jacques Goddet dénonçant les « Jeux défigurés » et « la farce du serment olympique » (L’Auto, 17 août 1936), Pierre de Coubertin ne répond-il pas : «Quoi, les Jeux défigurés, l’Idée olympique sacrifiée à la propagande ? C’est entièrement faux ! La grandiose réussite des Jeux de Berlin a magnifiquement servi l’idéal olympique » (Le Journal, 27 août 1936). Et n’affirme-t-il pas de nouveau à Fernand Lomazzi : «Qu’on ne vienne pas parler de Jeux accessibles aux femmes et aux adolescents, aux faibles pour tout dire. Pour elles et pour eux il y a la deuxième forme du sport, l’éducation physique qui leur donnera la santé.Mais pour les Jeux, mes Jeux, je veux un long cri de passion, quel qu’il soit. À Berlin on a vibré pour une idée que nous n’avons pas à juger, mais qui fut l’excitant passionnel que je recherche constamment. On a, d’autre part, organisé la partie technique avec tout le soin désirable et on ne peut faire aux Allemands nul reproche de déloyauté sportive. Comment voudriez-vous dans ces conditions que je répudie la célébration de la xi. Olympiade ? Puisque aussi bien cette glorification du régime nazi a été le choc émotionnel qui a permis le développement qu’ils ont connu…» (L’Auto, 4 et 5 septembre 1936) ? Dans sa nécrologie du 3 septembre 1937, le Berliner Tageblatt a donc beau jeu d’insister sur le fait que l’olympiade allemande fut pour Pierre de Coubertin « la plus grande des satisfactions ». Quant au Reichssportführer Hans von Tschammer und Osten, il consacre lui-même un long article à celui qu’il considère comme « un des grands de l’Empire des sports » (Völkischer Beobachter, 5 septembre). Et le Zwölf Uhr Blatt de présenter Pierre de Coubertin comme un « ami de l’Allemagne », produisant non seulement un échange de télégrammes entre le « père de l’olympiade moderne » et Adolf Hitler, mais encore des citations exaltant le combattant-sportif et le champion.
L’aveuglement de Pierre de Coubertin
À propos de son entretien d’août 1936 avec André Lang, qu’il loue d’ailleurs pour « son tact et son objectivité remarquables », Pierre de Coubertin écrit à Paul Rousseau, du Temps, dans un courrier du 4 septembre 1936, qu’il ne renie en aucune manière ses déclarations sur l’amateurisme, mais qu’il désire « ne plus recevoir aucune visite relative aux questions sportives […] à cause des réactions insuffisamment loyales et courtoises d’une partie de la presse française » (est-ce bien le journal L’Auto qui est en particulier visé ?). En deuxième lieu, il précise qu’il « n’accepte la responsabilité que de ce [qu’il] rédige et signe [lui]-même ». Pierre de Coubertin serait-il pris de remords ? Il reste que ces déclarations des années 1935-1937, c’est-à-dire du temps des lois raciales de Nuremberg et de la remilitarisation de la Rhénanie, sont tout à fait celles d’un homme empêtré dans l’idéologie neutraliste du sport qu’il a lui-même contribué à forger, et à ce point obsédé par la perpétuation de son oeuvre olympique qu’il en occulte la singularité criminelle du régime nazi. Abandonné par ses compatriotes, écarté du Comité international olympique depuis 1925, ruiné par ses dépenses olympiques et par la destruction, au cours de la Grande Guerre, de la propriété alsacienne de sa belle-famille,mais aussi victime de mauvais placements financiers, accablé par les maladies de ses enfants, manipulé par les dirigeants du sport allemand Carl Diem et Theodor Lewald rencontrés bien avant 1914, il a eu cette naïveté de croire que les Jeux de Berlin serviraient davantage la cause du pacifisme olympique que celle du nazisme, et que les rivalités entre nations ne méritaient pas un boycott.
Les hommages surprenants des gymnastes et des socialistes
La nécrologie en forme d’hommage publiée le 10 décembre par Le Gymnaste peut paraître surprenante dans la mesure où l’Union des sociétés de gymnastique de France (Usgf), créée en 1873 dans le mouvement de la Revanche, s’est souvent opposée à Coubertin. Fervents républicains et patriotes, les gymnastes ont en effet dénoncé les premiers Jeux comme des produits d’importation, aristocratiques et anglais. Pourtant, la revue des gymnastes consacre une page entière à l’action sportive et pédagogique du baron, et rappelle que Pierre de Coubertin était membre donateur de l’Usgf depuis 1919 et qu’il en avait été nommé membre d’honneur en 1921. Si Pierre de Coubertin a cherché à se rapprocher des gymnastes, c’est parce qu’il est déçu par l’attitude de sa propre fédération multisport, l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques (Usfsa), trop soumise, selon lui, au gouvernement français.Depuis 1902, il a d’ailleurs singulièrement infléchi sa doctrine sportive en proposant une « nouvelle formule d’éducation physique », qui s’apparente à la « méthode naturelle » de Georges Hébert : la « gymnastique utilitaire » (sauvetage, défense, locomotion), que vient couronner un « diplôme musculaire » dénommé « diplôme du débrouillard ».Aussi en décembre 1906, au moment des Jeux intermédiaires d’Athènes, Pierre de Coubertin se résout à démissionner de ses fonctions de membre honoraire de l’Usfsa.Dans sa lettre au président de la fédération, il dénonce ainsi « l’inutile complication de ses rouages, […] son impuissance à développer un franc et juste régionalisme en même temps qu’à assurer la légitime autonomie de chaque sport, ses tendances fâcheuses à introduire les querelles politiques et confessionnelles sur le terrain athlétique ». Il signe d’ailleurs de décembre 1906 à octobre 1908, dans la revue L’Éducation physique, une série d’articles réunis sous un titre offensif : Une campagne de vingt et un ans (1887-1908). Cette autobiographie militante est dédiée en particulier « à ceux dont les violentes attaques [l]’ont amené à l’écrire », à Georges Bourdon par exemple, qui, dans La Renaissance athlétique et le Racing Club de France (1906), lui conteste, à juste titre, d’avoir été le seul père fondateur du sport français.
Dans Le Midi socialiste de Toulouse du 13 septembre, Pierre Marie reprend un article qu’il a publié une semaine plus tôt dans Le Populaire, organe de la Section française internationale ouvrière. Il y fait part de sa profonde tristesse à l’annonce du décès de celui qu’il qualifie de « grand Européen, grand citoyen du monde, en même temps que grand Français ». Il met notamment l’accent sur les évolutions démocratiques de la pensée sportive de Pierre de Coubertin : son rêve d’un « gymnase antique modernisé, terrain d’entraînement édifié par la cité, où chacun aurait eu accès gratuitement, une ou deux fois par semaine, pour parfaire ou conserver la santé », ses préoccupations pour les loisirs ouvriers et sa participation aux réunions du Bureau international du travail, dirigé par le socialiste français Albert Thomas, son plan d’« universités populaires pour l’instruction post-scolaire de la jeunesse du peuple ». Regrettant qu’il ne soit pas mieux compris dans son propre pays, où, « à plusieurs reprises, parurent, sur lui, des articles de journaux d’une rare indécence »,
Pierre Marie clôt son éloge en se persuadant que l’avenir confirmera à quel point « le nom de Pierre de Coubertin est inscrit en lettres d’or dans l’histoire du sport mondial » et en dénonçant « les successeurs du créateur des Jeux modernes qui n’ont pas été à la hauteur de la mission qu’ils ont acceptée ».
Les hommages vengeurs du quotidien L’Auto
Dans le cas de la France, le principal quotidien sportif, L’Auto, ancêtre de L’Équipe d’aujourd’hui, rend un hommage un rien assassin au baron quand ses adversaires potentiels, les gymnastes et les socialistes, louent ses principes éducatifs. C’est là un moindre paradoxe d’autant que L’Auto a accueilli dans ses colonnes, entre septembre 1931 et mars 1932, les vingt-cinq chapitres des fameux Mémoires olympiques, que le Bips puis le Cio rééditeront respectivement en 1932 et en 1976. Annonçant à ses lecteurs que Pierre de Coubertin sera inhumé à Lausanne et « son coeur pieusement déposé à Olympie », L’Auto prend aussi un malin plaisir à souligner la vive émotion qui s’est manifestée en Allemagne à l’annonce de son décès : articles élogieux de la presse, télégrammes adressés à sa veuve par le Führer lui-même, par le ministre de l’Intérieur Frick et par le Reichssportführer. De même, à l’occasion de ses obsèques, L’Auto ne manque pas de préciser que « de magnifiques couronnes entouraient le catafalque, en particulier celles du Comité d’Organisation des Jeux Olympiques de Tokyo, du Comité Olympique du Reichssportführer…». Mais ce sont de tout autres bienfaiteurs que donnent à connaître L’Excelsior et Le Figaro : l’ambassade et le consulat de France, la municipalité de Lausanne, le Comité olympique suisse, le gouvernement de Grèce, la Fédération française d’athlétisme et celle de rugby. Le journal L’Auto est également le seul à signaler, de façon incidente, que le président en exercice du Cio, le comte de Baillet-Latour, retenu au lit, « s’était fait excuser » : le baron Pierre de Coubertin n’avait pas manqué à plusieurs reprises de dénoncer la politique olympique de son successeur.
Le carré des fidèles disciples du baron
L’Excelsior et Le Figaro ne sont pas les seuls journaux parisiens à prendre la défense de Pierre de Coubertin. Les adversaires du baron doivent également compter avec L’Illustration et Le Temps, qui vont saluer son oeuvre pédagogique. Dans L’Illustration du 11 septembre, Pierre Morel (son pseudonyme est Lorme) profite de l’actualité des réformes entreprises par le ministre Jean Zay dans les programmes scolaires et universitaires pour rappeler combien Pierre de Coubertin a été un précurseur en matière d’allégements et d’aménagements dans les programmes. Il ne tarit pas d’éloges sur le bilan critique dressé par Coubertin après la Grande Guerre « les maux dont souffre l’Europe proviennent de l’état de faillite dans lequel s’enfonce la pédagogie occidentale, à savoir l’incapacité des systèmes d’instruction à contenir ce qu’il faudrait savoir aujourd’hui » et sur la solution pédagogique « l’aviation intellectuelle est préférable à l’alpinisme des connaissances illimitées ». Cet article est donc l’occasion pour Pierre Morel de révéler le contenu de la Charte fondamentale de l’enseignement nouveau, notamment son programme scolaire, baptisé « le chandelier à dix branches » : l’astronomie, la géologie, l’histoire, la biologie, « qui délimitent l’existence même de l’individu » ; les notions mathématiques, esthétiques et philosophiques, « dont dépend son développement mental et moral » ; les notions économiques, juridiques, ethniques et linguistiques, « qui dominent sa vie sociale ».
«Un grand éducateur sportif »
De la même manière, dans Le Temps du 7 septembre, Paul Rousseau consacre sa chronique de la rubrique sportive à « l’oeuvre pédagogique sportive de Pierre de Coubertin », présenté comme «un grand éducateur sportif », « un sociologue qui avait rêvé d’une fraternité internationale dans l’effort athlétique, comme moyen de rapprochement amical des peuples ». En guise de bréviaire pour le lecteur désorienté, l’auteur livre quelques extraits de la lettre ouverte adressée en 1932 par Pierre de Coubertin au président de la Société des nations, Paul Hymans. Considérant que « la guerre est une réalité sinistre et concrète […] et la paix entre les peuples, un équilibre complexe », Pierre de Coubertin écrivait alors qu’« enlever aux enfants, aux garçons tout au moins, toute occasion de satisfaire leur instinct du combat n’aboutirait le plus souvent qu’à préparer une adolescence dépourvue de caractère et d’énergie ». C’est pourquoi Pierre de Coubertin préconisait, d’après l’auteur de l’article, le développement d’une « estime réciproque entre les nations » par le moyen de rencontres sportives répétées. Paul Rousseau n’oublie pas d’utiliser à des fins moralisatrices les dernières lignes de cette lettre dans laquelle Pierre de Coubertin tonne contre « la morale en lambeaux », « le dévergondage littéraire », et affirme sans ambages : «Une époque qui est arrivée à faire de la préoccupation sexuelle, le pivot journalier et presque unique de ses distractions vit sous la menace de la plus grave dégénérescence. » Et l’auteur de signaler un certain nombre d’initiatives pédagogiques omises ou méconnues de ses confrères et de ses compatriotes : la « nouvelle formule d’éducation physique » qu’il présenta en 1902 dans l’amphithéâtre de la Société de géographie, le discours du 17 juin 1914 sur « le sport et la société moderne », prononcé en présence du président de la République à la Sorbonne, la conférence à la Ligue de l’enseignement de Paris à la fin de l’hiver 1916 sur « l’ignorance qui a préparé la guerre et l’éducation qui lui assurera la paix », la fondation en 1918 à Lausanne d’un Institut olympique, la création en 1928 du Bureau international de pédagogie moderne, la publication en 1930 d’une Charte de la réforme sportive, laquelle doit être comprise comme «une étude critique sur la déformation de l’esprit olympique ». Cet article est enfin l’occasion de revenir sur un épisode douloureux dans l’itinéraire de Pierre de Coubertin : la « défaite morale » qu’il a enregistrée face aux fédérations sportives internationales au moment de l’Olympiade parisienne de 1900.
De son côté, Le Figaro ne manque pas de consacrer plusieurs articles à celui qui fut l’un de ses anciens collaborateurs tout en publiant la photographie de l’un des frères de Coubertin. Le 6 septembre, le président du Comité olympique français (Cof),Armand Massard, signe un éditorial, «Pierre de Coubertin est mort… Vive l’olympisme », qui lui donne l’occasion de revenir sur un certain nombre de controverses et de répéter, après Pierre de Coubertin, que « l’amateurisme est plus un état d’âme qu’un état de fait ».Armand Massard tente également d’expliquer « l’amertume que Pierre de Coubertin ressentait à l’égard, sinon de sa mère patrie, du moins de ses compatriotes en général, dont il n’hésitait pas à critiquer sévèrement les conceptions et même la mentalité ».Toujours dans le même quotidien, Jean Dauven s’évertue à démontrer que « le fondateur de l’Olympisme moderne
a toujours été partisan d’un sport scolaire autonome».Avec l’ambassadeur de France aux États-Unis Jean-Jules Jusserand et Frantz Reichel, le fondateur de la rubrique sportive du Figaro,Dauven reconnaît que Coubertin fut en France celui qui « a le mieux compris l’esprit sportif tel qu’il doit être et tel que l’ont, une fois pour toutes, conçu les Britanniques ». Surtout, arguant d’une lettre de 1934 dans laquelle Pierre de Coubertin regrettait que les clubs civils et les associations scolaires aient été mêlés en 1890 dans le même groupement (à savoir l’Usfsa), il en profite pour dénoncer « le danger que le sport professionnel fait courir au sport amateur et plus encore au sport scolaire ». Enfin, il exhume un rapport de 1915 dans lequel Pierre de Coubertin attirait l’attention du ministre de l’Instruction publique sur la nécessité « d’imposer l’obligation d’assister au cours de gymnastique, d’améliorer les conditions d’hygiène, d’ajuster les traitements des professeurs, d’augmenter les heures d’éducation physique, d’équiper les gymnases, d’initier sportivement les instituteurs ».
Dans L’Excelsior du 3 septembre, Robert Marchand rend hommage à « la plus noble figure du sport […] dont l’oeuvre considérable lui avait valu dans les milieux sportifs du monde entier une véritable vénération », « au grand Français et grand Européen ». Pierre de Coubertin, honoré dans cet article du titre de marquis, n’a-t-il pas tenté de contribuer à l’unité des Français lorsqu’il a fondé la Société des sports populaires (1906) afin de « répandre dans toutes les classes de la population le goût des sports », et lorsque, à la même époque, il s’est efforcé d’inventer une liste des fêtes nationales capable de rassembler tous ses concitoyens au-delà de leurs oppositions politiques ? Et le journaliste de rappeler également que ce « redresseur de l’éducation sportive » avait alerté en 1925 l’opinion publique contre le gigantisme des stades et dénoncé « une certaine faillite due aux parents [des futurs champions], aux maîtres et peut-être aussi aux journalistes », avant de rappeler son idéal profond, « amener par le sport un rapprochement entre les peuples ».
Utilisation vichyste et réhabilitation gaulliste
Les autorités sportives de Vichy semblent avoir eu quelque hésitation à récupérer ouvertement l’entier héritage de Pierre de Coubertin. Prêté sur les stades dès 1941, le Serment de l’athlète « Je promets sur l’honneur de pratiquer le sport avec désintéressement, discipline et loyauté pour devenir meilleur et mieux servir ma patrie » évoque certes le Serment olympique, de même que la Charte des sports du 20 décembre 1940 renvoie à la Charte olympique. Ce ne sont pourtant pas les oeuvres de Pierre de Coubertin qui sont rééditées par Vichy, mais celles du lieutenant de vaisseau Hébert. Le Commissariat général à l’éducation générale et sportive choisit comme discipline fondamentale sa « méthode naturelle » d’éducation physique (courir, sauter, grimper, en harmonie avec la nature, et dans une dimension altruiste), qui permettait un encadrement plus aisé des jeunes gens. La culture d’indépendance par rapport à l’État que le baron avait souhaité insuffler aux sociétés sportives et à l’olympisme s’accorderait-elle mal avec « le principe d’autorité » de Vichy ? Sur les affiches de propagande du régime du maréchal, le sport est pourtant promu, en une formule très coubertinienne, au rang de « chevalerie moderne ».Quant aux sociétés sportives, bien loin d’être interdites, elles bénéficient de financements et d’attentions toutes particulières, tout en étant placées sous surveillance. Cette culture de la virilité n’est pas un des moindres paradoxes de cet État français privé d’armée.
Il reste que Vichy a bel et bien célébré le cinquantième anniversairede la rénovation des Jeux en Sorbonne le vendredi 23 juin 1944, huit jours après le discours de Bayeux du général de Gaulle et trois jours après l’exécution par la milice de Jean Zay, ministre de Léon Blum. Sous les oriflammes des fédérations sportives habilitées et sous un portrait de Coubertin inséré dans une affiche représentant des athlètes au garde-à-vous et torse nu, le Commissaire général au sport, le colonel Pascot, prononce l’éloge du baron en présence du ministre de l’Éducation nationale, Abel Bonnard, et du président du Cof, Armand Massard. Plus autoritaire encore que le «mousquetaire » Jean Borotra, son prédécesseur au Commissariat général et déporté en Allemagne, plus contesté aussi par le milieu sportif, dans l’incapacité de faire valoir un passé de champion athlétique, le colonel Pascot n’aura donc pas manqué de légitimer son action en s’affichant en compagnie d’une photographie de Pierre de Coubertin. C’est finalement la République gaullienne qui honorera en 1964 la mémoire du baron, même si l’hommage national survient avec un an de retard sur le centenaire de sa naissance.
Sous la présidence d’honneur du général de Gaulle, une séance solennelle a lieu dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne le mardi 23 juin 1964 à 21 heures. Figurent au programme La Marseillaise et l’Hymne olympique, des allocutions du Premier ministre,Georges Pompidou, du président du Cio,Avery Brundage, du secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports,Maurice Herzog, et du président du Cof,Armand Massard, des démonstrations de gymnastique et de rythme par les garçons de l’École normale supérieure d’éducation physique (Ensep), de gymnastique féminine par les jeunes filles de l’Ensep, de danse moderne et classique par les danseurs étoiles et le corps de ballet de l’Opéra, des textes de Coubertin et de Henry de Montherlant dits par Jean Marchat, sociétaire de la Comédie-Française, la diffusion d’extraits du message radio de Pierre de Coubertin à Berlin en août 1935. À l’occasion de cet anniversaire furent également apposées deux plaques, sur des résidences de Pierre de Coubertin. L’une en son château de Mirville : «Pierre de Coubertin (1863-1937), rénovateur des Jeux Olympiques,Historien et Pédagogue, arrière-petit-fils du Marquis de Mirville, habita toute sa jeunesse cette demeure familiale » ; l’autre sur sa maison natale au 20, rue Oudinot, dans le vii. arrondissement de la capitale : «Pierre de Coubertin, rénovateur des Jeux olympiques, a vécu dans cette maison où il est né, de 1863
à 1909 ». Enfin, le dimanche 21 juin 1964, une adresse de Maurice Herzog fut lue devant les jeunes à l’occasion de réunions sportives ou culturelles. Et le nom de Pierre de Coubertin fut attribué, cette année-là, à cinq établissements scolaires ainsi qu’à des rues et stades dans soixante-six municipalités de tous bords politiques.
Il convient de réinscrire cet hommage républicain et gaullien dans la politique plus globale de fabrication d’un « citoyen sportif » orchestrée par Maurice Herzog, entre la déroute des Jeux de Rome en 1960 (aucune médaille d’or) et les Jeux d’hiver de Grenoble en 1968 : création du Conseil national des sports (décembre 1960), première loi-programme d’équipements sportifs (1961), développement du sport scolaire (instructions officielles de 1962). Et dans cette même ambiance d’édification sportive de la « nation-France », on notera en 1966 la publication d’une biographie romancée et hagiographique de « l’éducateur inspiré, historien de qualité, visionnaire et poète » par l’inspectrice générale des sports Marie-Thérèse Eyquem, Pierre de Coubertin. L’épopée olympique. L’année précédente était paru l’Essai de doctrine du sport, une synthèse des travaux menés par la Commission de la doctrine cosignée par Maurice Herzog et Jean Borotra. Placée sous la présidence du Premier ministre,Georges Pompidou, cette commission dirigée par Jean Borotra poursuit
les travaux déjà entrepris au sein de l’Académie des sports et du Comité Pierre-de-Coubertin. Ses soixante membres ont reçu pour mission de « définir la place que doit occuper le sport dans la vie de l’individu et de la Nation, et [de] déterminer les conditions permettant d’atteindre les objectifs ainsi dégagés ».Tout autant que les contenus inspirés partiellement par les thèses de Coubertin, on retiendra en particulier, dans la liste des membres et personnalités associés aux travaux, les noms de deux biographes de Coubertin,André Senay et Marie-Thérèse Eyquem, de l’ancienne championne de France de natation et future directrice du Cio Monique Berlioux, du sociologue Joffre Dumazedier (qui a fait paraître aux Éditions du Seuil en 1952 ses Regards neufs sur les Jeux Olympiques), de Maurice Genevoix,de René Haby…
Ces manifestations officielles de l’année 1964 se situent bel et bien au point de convergence des intérêts de l’État et d’un groupe de défense des « valeurs » du sport, de l’olympisme et de la mémoire de Pierre de Coubertin, un point à l’intersection du gaullisme et des milieux sportifs et littéraires.
Malgré les manipulations et les campagnes de boycott, les Jeux olympiques auront tout de même servi la gloire internationale et posthume de Pierre de Coubertin.Or, depuis leur rétablissement à Athènes en 1896, ces Jeux, ballottés entre les villes organisatrices, les États et les fédérations sportives, n’ont pourtant jamais véritablement été sous le contrôle de celui qui les ressuscita. Ce dernier, en revanche, a pu exercer durant les intervalles olympiques son magistère sur l’appareil du Cio et sur les congrès olympiques, lesquels sont véritablement sa « chose » pédagogique. C’est donc un itinéraire bien singulier que celui de ce jeune traditionaliste devenu, à moins de trente ans, à la fois réformateur de la pédagogie française par le sport et propagandiste d’un olympisme modernisé.
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