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Des Jeux olympiques « gaulliens » : Grenoble, 1968
Le sport et la v. République
On a souvent retenu du sport des années gaulliennes le dessin de Jacques Faizant publié le 1•. septembre 1960 dans Le Figaro et faisant dire, après la déroute des athlètes français aux Jeux olympiques de Rome, à un de Gaulle revêtu d’un survêtement et portant un sac de sport : « Décidément dans ce pays, il faut que je m’occupe de tout ! » Il serait toutefois caricatural de réduire la politique sportive gaullienne à la seule volonté de briller sur les stades. Le Général voyait également dans le sport « un moyen exceptionnel d’éducation » pouvant justifier en soi une politique étatique.
L’homme de la situation s’appelle Maurice Herzog, cadre chez Kléber et vainqueur de l’Annapurna en 1950, exploit qui avait fait la une des journaux du monde entier. En octobre 1958, il est nommé à la tête du haut-commissariat à la Jeunesse et aux Sports.Herzog, comme l’explique l’historien Jean-Luc Martin, veut combiner deux impératifs, l’un éducatif et l’autre compétitif, sans en négliger aucun des deux. En effet, l’éducation physique et sportive, c’est aussi pour lui la question de la jeunesse pléthorique issue du baby-boom. Il s’agit de raffermir son goût pour les exercices corporels et de rendre « l’éducation physique moderne et attrayante en l’orientant vers une initiation aux sports et aux activités de plein air ». L’éducation physique devient en 1959 épreuve obligatoire au baccalauréat, mais il faut aussi construire pour rattraper le déficit en infrastructures laissé par le régime précédent : entre 1961 et 1965, 645 millions de francs sont consacrés à la construction d’équipements sportifs, notamment de piscines.
L’initiation de la masse doit préparer l’élite de demain, combinaison que Herzog définit de la manière suivante en 1959 : « Si la France brille à l’étranger par ses penseurs, ses savants, ses artistes, elle doit aussi rayonner grâce à ses sportifs. Un pays doit être grand avant tout par la qualité de sa jeunesse et on ne saurait concevoir une telle jeunesse sans idéal sportif. » Les Jeux de Grenoble vont fournir l’occasion d’illustrer cette maxime.
Le réveil de Grenoble, les Jeux olympiques et l’action de l’État
Capitale de la province du Dauphiné en 1789, participante active aux premières heures de la Révolution, la ville de Grenoble s’était un peu assoupie au xix. siècle. Elle incarnait d’ailleurs pour son enfant le plus illustre,Henri Beyle, Stendhal en écriture, la quintessence de l’étroitesse provinciale.Mais après avoir été le pôle d’invention de la houille blanche à partir des années 1880,Grenoble se réveille au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.De 1931 à 1962, sa population double et, au moment des Jeux, l’agglomération grenobloise atteint les trois cent mille habitants. La croissance démographique est soutenue par un essor des secteurs industriels de pointe qui s’implantent au bord de l’Isère, comme l’électronique ou l’informatique, sans oublier le développement de l’université, qui accueille douze mille étudiants en 1963, dont deux mille étrangers. C’est donc la vitrine d’une France moderne et dynamique, conforme aux représentations gaulliennes, qui se propose d’organiser les Jeux en 1960. Initiative locale et menée par le maire de la ville, le Dr Michallon, cette candidature n’a pas que des buts sportifs ; il s’agit d’élargir le rayonnement international de la cité et de combler, par les investissements publics qui ne manqueront pas de venir aider ces Jeux français, le déficit en équipements de transport et de télécommunications dont souffre la ville. C’est en 1964, à Innsbruck, lors de la 61. session du Cio, que le choix a été fait. Pour la première fois dans l’histoire des Jeux d’hiver, six villes sont candidates : Calgary, Lahti, Lake Placid,Oslo, Sapporo et Grenoble.Alors que Lyon a été écarté l’année précédente au profit de Mexico pour les Jeux d’été,Grenoble parvient au dernier tour à surpasser Calgary par 27 voix contre 24.
Le comité d’organisation peut alors faire valoir que l’olympiade de 1968 est affaire de « prestige national » ; aussi l’État entre-t-il rapidement en jeu. Sur les 1,120 milliard de francs d’investissements publics réalisés pour les Jeux, il prend à sa charge environ 75 %, laissant 20 % à la municipalité de Grenoble et 5 % aux autres communes intéressées. À partir de 1966, un comité interministériel se réunit sous la direction du Premier ministre,Georges Pompidou, tous les trimestres pour faire le point en liaison avec le comité d’organisation. Celui-ci peut en outre bénéficier du soutien logistique de l’armée, des administrations comme celle de l’Éducation nationale, ou d’entreprises publiques telles que la Sncf, qui s’engage dans la rénovation de la gare.Ainsi se combinent, au-delà des considérations évidentes de rayonnement international, deux axes de la politique gaullienne, expansion et développement régionaux, ce que Georges Pompidou résume en février 1968 : «Grenoble et, outre Grenoble, tout le Dauphiné bénéficieront pendant des générations à venir de cette prospérité. Les profits matériels et moraux acquis vaudront de nombreuses fois les sommes engagées. » Cette action voire cet interventionnisme de l’État sont très représentatifs des années de planification et de volontarisme des Trente Glorieuses françaises. Cet état d’esprit a pu étonner et même agacer les représentants du Cio.Ainsi, en décembre 1967, alors que François Missoffe, ministre de la Jeunesse et des Sports, donne une dernière conférence de presse sur l’avancée des préparatifs, Johann Westerhoff, secrétaire général du Cio, écrivait au comité d’organisation pour s’étonner qu’un ministre pût paraître comme le principal maître d’oeuvre des Jeux.
Grenoble, vitrine de la modernité et… du Dauphiné
Les travaux « olympiques » achèvent le passage de Grenoble du rang de ville de province à celui de métropole d’équilibre d’une des parties les plus dynamiques du territoire français, la Région Rhône-Alpes. Les questions de transport sont en partie réglées avec la modernisation des voies de chemin de fer et la transformation de l’aérodrome militaire de Saint-Geoirs en aéroport civil. Les principaux édifices publics sont également rénovés ou construits, en particulier les hôtels de ville, les bâtiments postaux et de police, sans oublier le conservatoire, le Musée dauphinois et le symbole de l’action et de la pensée d’André Malraux, la maison de la culture.
De fait, les infrastructures non directement sportives représentent 91 % du budget des Jeux, alors que le village olympique doit être transformé, après la compétition, en Hlm.
Situé en aval de la grande vallée glaciaire du Grésivaudan, au fond de laquelle coule l’Isère,Grenoble n’est qu’à 200 mètres d’altitude. Par conséquent, seules les épreuves de patinage peuvent être organisées dans la ville. À cet effet, un « stade de glace » a été construit au sein du parc Paul-Mistral.D’une capacité de 12 000 places, il contient une patinoire de 60 mètres sur 30, et il est protégé des intempéries par deux voûtes de béton, le tout ayant absorbé 20 000 mètres cubes de ciment et 1 500 tonnes d’armatures métalliques. Les audaces de la patinoire de Chamonix sont largement dépassées.
Les épreuves de glisse ont lieu dans les stations de l’Isère, alors moins nombreuses et moins courues que celles de Savoie et de Haute-Savoie. Même si la nécessité des déplacements suscite des critiques de la part des visiteurs étrangers, aucune compétition n’est à plus d’une heure de voiture de Grenoble. C’est aussi un moyen pour faire connaître la beauté sévère des massifs du Vercors et de Belledonne. Les épreuves reines, désormais celles du ski alpin, sont regroupées à Chamrousse, la station la plus proche de Grenoble. La piste de descente messieurs, en particulier, commence à plus de 2 890 mètres pour se terminer 840 mètres plus bas, et doit permettre aux skieurs d’atteindre une vitesse de 100 kilomètres/heure. Les courses de fond ont lieu au coeur du Vercors, où l’aménagement des pistes a demandé d’importants travaux pour corriger les pentes ou élargir la surface skiable. Enfin, deux tremplins ont dû aussi être construits : l’un, de 70 mètres à Autrans pour, notamment, l’épreuve du combiné ; l’autre, de 90 mètres, le premier de ce type en France, à Saint-Nizier.
Les Jeux de Jean-Claude Killy et des skieuses françaises
C’est le général de Gaulle en personne qui vient inaugurer les Jeux. Le 6 février 1968, après avoir visité les monuments modernes et fonctionnels réalisés pour l’occasion, il se rend à l’« arène olympique » pour présider la cérémonie rituelle. Il s’agit d’un espace « d’une superficie totale équivalente à celle de la place de la Concorde à Paris », et dont les tribunes, pouvant accueillir 60 000 spectateurs, ont nécessité la pose de plus de 300 kilomètres de tubes et 400 000 boulons. L’innovation apportée par Grenoble au rite de la flamme réside dans le long parcours que la torche a accompli sur le territoire français : 40 départements et 170 villes-étapes ont été traversés, soit un périple de 7 300 kilomètres, avant d’être portée par le patineur Alain Calmat, qui allume la vasque à 16 h 5 devant les caméras de l’Office de la radiodiffusion- télévision française (Ortf).
Alors que la semaine olympique de 1924 avait été dominée par les athlètes venus du Nord, les Jeux de Grenoble voient l’émergence des descendeurs et slalomeurs français. Certes, la délégation française n’arrive au classement général que quatrième avec dix médailles.Mais avec quatre victoires et trois deuxièmes places, les skieurs et skieuses français ont su confirmer les progrès accomplis depuis le début des années 1960 et surtout les championnats du monde de Portillo, au Chili, où, deux ans plus tôt, ils avaient remporté six titres sur huit et seize médailles sur vingt-quatre.
La vedette incontestée de l’équipe de France et des Jeux olympiques est Jean-Claude Killy. Âgé de 24 ans, Killy a programmé son entraînement avec soin, pour arriver au meilleur de sa forme au moment des Jeux. Il a testé aussi jusqu’au dernier moment skis et chaussures avec son préparateur,Michel Arpin. Le 9 février, dans le brouillard de Chamrousse, il parvient à dépasser le temps époustouflant de son coéquipier Guy Périllat puis, trois jours plus tard, il réussit à gagner le slalom géant après avoir remporté la première manche et assuré dans la seconde en finissant deuxième. Enfin, l’apothéose arrive avec le slalom spécial, que Killy remporte après le déclassement tardif de l’Autrichien Schranz, coupable d’avoir raté dans le brouillard deux portes. Si la presse autrichienne se déchaîne contre une victoire remportée à la suite du dépôt d’une réclamation française, le skieur français rejoint néanmoins Toni Sailer, qui avait remporté aux Jeux de 1956 trois médailles d’or pour l’équipe d’Autriche. Les performances de Killy éclipsent en partie celles des filles, certes moins brillantes qu’à Portillo,mais qui n’en gagnent pas moins une médaille d’or avec Marielle Goitschel en slalom spécial, et deux d’argent avec Isabelle Mir en descente et Annie Famose en slalom géant, cette dernière obtenant également une médaille de bronze au slalom spécial.
Ces succès doivent beaucoup à une génération exceptionnelle d’athlètes,mais ils sont aussi le produit du travail des techniciens. Comme l’a montré la nomination d’Herzog, les années gaulliennes sont le temps des hommes de caractère et des entraîneurs à poigne. C’est le cas du colonel Marceau Crespin, nommé en 1961 responsable de la préparation olympique, ou encore d’Honoré Bonnet, l’entraîneur en chef du ski français qui, depuis 1959, a modernisé la préparation physique et technique de ses athlètes.
Le classement des Jeux olympiques de Grenoble, 1968
Or Argent Bronze Total
1 Norvège 6 6 2 14
2 Urss 5 5 3 13
3 Autriche 3 3 4 10
4 France 4 3 2 9
Succès cathodique et polémiques olympiques
Dans la marche des Jeux d’hiver, l’olympiade de Grenoble a constitué une nouvelle étape.D’abord par le nombre d’athlètes participant aux compétitions : 1 293, contre 933 à Innsbruck quatre ans auparavant. Ensuite par la couverture médiatique. Les olympiades des années 1960 sont en effet accompagnées par l’avancée triomphale de la télévision.Grenoble n’échappe pas à la règle. Les droits télévisés ont été vendus à l’Ortf et à la chaîne américaine Abc. L’office étatique doit assurer les retransmissions en Eurovision, grâce à soixante-deux caméras dont vingt-cinq en couleur. La nouveauté technique des Jeux est donc la retransmission de deux tiers des programmes en couleur, sur la deuxième chaîne française, puisque la première n’émet encore qu’en noir et blanc.
Même si le Comité olympique américain recevait régulièrement des lettres l’enjoignant à boycotter les Jeux de Grenoble « en raison de la politique adoptée par le général de Gaulle envers la nation américaine », le satellite Early Bird permet la retransmission de vingt-sept heures de compétition sur tout le territoire américain, grâce à une préparation de deux années et aux deux cents personnes dépêchées sur le terrain par Abc.
La télévision américaine et les Jeux de Grenoble selon le journal Le Monde
New York, 7 février. Il était 8 h 45 du matin à New York lorsque le stade apparut sur les écrans de la télévision américaine. Cette transmission de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Grenoble a duré une heure quarante-cinq minutes ; elle constitue une réalisation technique remarquable et une entreprise fort coûteuse. […] En principe, l’émission était uniquement consacrée à l’événement sportif, et la politique en était exclue. Mais l’un des reporters américains n’a pu s’empêcher d’annoncer à ses spectateurs de l’autre rive de l’Océan : «Vous allez voir maintenant l’homme qui en ce moment n’est pas très populaire aux États-Unis. » Et la haute silhouette apparut à de très nombreuses reprises sur les petits écrans.
Les autres présentateurs, tout en rendant hommage aux efforts des organisateurs, à la beauté du stade, à la qualité des installations olympiques, à la ville de Grenoble, et au parfait déroulement de la cérémonie d’ouverture n’ont pu se retenir d’évoquer le coût fantastique de la construction du stade, qui a servi seulement pendant deux heures. […]
Pour une fois, les téléspectateurs américains ont entendu, et ont vu, que tout en France n’est pas uniquement « ingratitude » et « poursuite du mirage de la grandeur », mais que les Français sont capables de gestes touchants, comme par exemple ces roses tombant des hélicoptères sur les participants aux Jeux et sur les enfants massés sur le stade.
Cela au moment où le sondage effectué par l’institut Gallup révèle que la France est parmi les pays les moins populaires aux États-Unis : seulement 49 % de réponses favorables contre 94 % pour le Canada, 85 % pour l’Angleterre et 75 % pour l’Allemagne fédérale. Seuls l’Égypte (39 %), l’Urss (19 %),Cuba (6 %), la Chine communiste (5%) sont encore moins populaires que la France.
Le Monde, 8 février 1968.
Le succès télévisuel des Jeux n’est toutefois pas innocent, il fait partie de la commercialisation de la compétition, qui met à mal les principes de pur amateurisme défendus par le président du Cio, l’Américain Avery Brundage. Déjà agacé par la politisation ou du moins l’étatisation des Jeux de Grenoble, Brundage manifeste, selon Otto Schantz, avant le début des compétitions « son aversion pour les Jeux d’hiver dont il estimait qu’ils étaient atteints de professionnalisme et de mercantilisme ». Il refuse également d’assister à la remise des médailles du ski alpin, en raison de la publicité implicite faite aux fabricants de matériel lorsque les champions brandissent des skis sur lesquels est inscrit le nom de leur équipementier. L’Américain n’a pas tout à fait tort : l’équipe de France est soutenue par un « pool » de fournisseurs tels que Dynamic ou Rossignol, dont les champions de Portillo sont les « hommes-sandwichs ». Et, pour permettre à Killy d’éviter les accusations de professionnalisme,Marceau Crespin a dû racheter 30 000 francs le contrat qui liait le skieur à une marque italienne de bâtons.Toutefois, Brundage semble aller à contre-courant, car la commercialisation n’est pas le propre des Jeux de Grenoble,mais une tendance beaucoup plus ancienne, que l’irruption de la télévision va accélérer à partir des années 1970. En dépit de l’évolution des moeurs sportives, Brundage fait voter un nouveau règlement stipulant avec plus de précision les conditions de l’amateurisme, en avril 1971. Il interdit notamment les contrats publicitaires. Son application pour les jeux de Sapporo fait une victime exemplaire en la personne de Toni Schranz, l’adversaire malheureux de Killy, qui « en raison de la manière dont il a accepté que son nom et sa photographie soient utilisés comme support publicitaire […] est déclaré non admissible aux xi. Jeux olympiques d’hiver de Sapporo 1972 ». Cette crise, qui affecte pendant plus de dix ans l’olympisme, n’est réglée qu’en 1984 avec l’accueil des professionnels aux Jeux de Los Angeles.
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