Fugues
La progéniture olympique
Une réalisation aussi exemplaire que les Jeux olympiques rénovés ne pouvait que susciter d’autres vocations. Car on a du mal à admettre qu’un seul pays bénéficie du magnétisme, du rituel, du feu olympiques pendant une olympiade, c’est-à-dire quatre ans. Une rareté qui est une force, mais qui crée des besoins. Moyennant quoi,
dans le sillage quasi immédiat des premiers Jeux surgissent des Jeux panoniens (8‰ édition à Smyrne en 1904) et des Jeux panhelléniques (1ère édition à Athènes en 1904); puis, dans les années 1910, les Belges organisent régulièrement pendant deux jours «leurs» Jeux olympiques… Heureusement, les épreuves d’athlétisme établies par le Racing Club de Bruxelles ne durent qu’un week-end… Détail important, ce rendez-vous attire tout de même des athlètes anglais, allemands, français ou suédois… Coubertin se gendarme-t-il? Pas vraiment, car ces manifestations relancent le souffle olympique à un moment où celui-ci est encore court, et où la guerre va provoquer l’annulation des Jeux prévus à Berlin en 1916. Et ce n’est pas la commémoration hollandaise de 1916 ou les Jeux interalliés de Pershing en 1919 ceux des nations victorieuses en 1918 qui mettront du baume au cœur d’un baron qui craignait que l’on écornât la célébration ffcielle des «vrais Jeux» prévus à Anvers en 1920.
Les Jeux olympiques du baron suscitèrent bientôt des vocations, à commencer par les Jeux mondiaux universitaires que Jacques Petitjean lançait à Paris en 1922. Comme ce mouvement touchait aussi l’Amérique centrale, Coubertin ne pouvait rester indifférent et se laisser déborder de tous côtés, même si tous ces nouveaux jeux étaient un peu les siens. Dès 1923, il rêvait donc en personne d’embraser le continent noir avec des Jeux africains, dont la première fut envisagée en 1925 à Alger, puis à Alexandrie pour 1929. Mais l’on touchait alors à la sphère d’influence britannique. Avec la Seconde Guerre mondiale, on perdit tout cela de vue, jusqu’à ce que les Jeux méditerranéens voient le jour en 1951 à Alexandrie, enfin. Les Jeux africains proprement dits ne se dérouleront, eux, qu’en 1965 à Brazzaville, et cela grâce aux précieux relais des Jeux de l’amitié, impliquant tous les pays francophones à Tananarive en 1960, à Abidjan en 1961, puis à Dakar en 1963.
Mais le baron s’était éteint en 1937, non sans avoir eu la satisfaction de voir s’épanouir à partir de 1924 des Jeux olympiques d’hiver, auxquels il tenait viscéralement, sans parler des «Spartakiades» populaires d’Urss à partir de 1928, des Jeux de l’Empire britannique (futurs Jeux du Commonwealth) en 1930, des Jeux ouvriers à partir de 1931 (Vienne en 1934, Anvers en 1937), et des Maccabiades juives de Tel-Aviv dès 1932 (puis en 1935 et 1938, avec reprise en 1950). Oui, ces Jeux ouvriers lui auront fait plaisir, car les pratiques populaires étaient l’un de ses combats.
En fait, tous ces jeux étaient généralement régionaux, avec une périodicité évitant de chevaucher les célébrations olympiques quadriennales paires, de manière à pouvoir les préparer, sauf exception. L’exception étant les Jeux ouvriers, ou les Jeux réservés aux sourds et malentendants. S’agrègent aussi à cette catégorie noble les Jeux qui ont surgi miraculeusement en pleine Seconde Guerre mondiale, en 1944, à Woldenberg et à Gross-Born… Là, des prisonniers, pour fuir leur terrible quotidien, ébauchèrent des concours de saut en hauteur, des courses, émirent une poignée de timbres commémoratifs. Des timbres d’infortune, des timbres non oYciels, mais pleins d’espoir. Les Jeux olympiques surmonteront deux autres non-célébrations, celles de 1940 et de 1944. Mais, en consolation, la flamme brillera encore plus vivement en 1948, lors des Jeux d’hiver de Saint-Moritz, puis d’été à Londres. Elle touchera aussi l’Asie, également meurtrie par le conflit, grâce aux Jeux asiatiques nés en 1951. Une aubaine, que recouperont bientôt les Jeux de la péninsule du Sud-Est asiatique en 1958, ceux du Pacifique Sud à partir de 1963 (Fidji), puis de Micronésie à compter de 1969. Car les grandes organisations quadrillant désormais parfaitement les cinq continents (les premiers Jeux panaméricains ont vu le jour en 1951 à Buenos Aires), on va dès lors «aYner»: en 1985 naîtront ainsi à San Marin les Jeux des petits États d’Europe (Monaco, Andorre, Liechtenstein, San Marin, Chypre, Malte, Islande, Luxembourg). Cette année-là, Ted Turner, patron de la plus grande chaîne câblée des États-Unis, lancera également les Goodwill Games, ou «Jeux de la bonne volonté», entre les deux blocs Est-Ouest, pour titiller des Jeux olympiques classiques ébranlés par les boycotts; d’abord organisés par Moscou en 1986, ils seront accueillis par Seattle en 1990. On fêtera alors le premier anniversaire des premiers Jeux de la francophonie mis sur pied au Maroc, sous l’égide du roi Hassan ii…
L’un dans l’autre, les variantes des graines olympiques de Coubertin fleurissent désormais partout dans le monde, à leur rythme, et dans toutes les communautés. Qui s’en plaindra? Et dans la mesure où l’on a pu dire que le soleil ne se couchait jamais sur l’empire du ballon rond, il faudrait peut-être admettre que la progéniture olympique du bon baron réchauVe bien le monde entier.