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Les Jeux de l’Expo: Paris, 1900
Des Jeux olympiques aux Concours d’exercices physiques et de sports de Paris
Avant même le congrès refondateur de l’olympisme, Pierre de Coubertin a rencontré Alfred Picard, commissaire général de l’Exposition universelle de 1900. Il lui propose, en janvier 1894, l’insertion des Jeux olympiques au sein de cette manifestation au tournant du siècle. Picard semble peu enthousiaste, ce que Coubertin traduit dans ses Mémoires olympiques par un jugement sans appel : « J’avais compris qu’il n’y avait pour les Jeux olympiques, rien à attendre de M.Alfred Picard. » En fait, ce dernier, polytechnicien et ingénieur des Ponts et Chaussées, pur produit de la méritocratie et de l’excellence à la française, n’est pas opposé au sport ; il se montre seulement réticent à l’idée de ressusciter ce qui lui paraît être un anachronisme dans une manifestation à la gloire de la modernité. L’aspect « vieille France » et aristocratique du baron nourrit aussi ses préventions, qui s’accentuent lorsque Coubertin crée en 1898 un comité ad hoc, présidé par le vicomte de La Rochefoucauld, pour organiser des Jeux d’élite autour d’un programme de quinze disciplines, réplique de la i•. première Olympiade moderne d’Athènes.
Toutefois, cette initiative privée tourne court et ne reçoit pas le soutien de l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques, fondée pourtant quelques années plus tôt par Coubertin. Le Comité La Rochefoucauld est dissous, et Daniel Mérillon, avocat général à la Cour de cassation et président de l’Union des sociétés de tir de France, devient délégué général aux Concours sportifs de l’Exposition universelle.
Si Coubertin n’est pas tout à fait oublié puisqu’il est nommé vice-président du Comité consultatif des Jeux athlétiques et qu’il dirige la journée d’athlétisme du 19 juillet 1900, les Concours d’exercices physiques et de sports ne sont pas les Jeux de Paris qu’il souhaite.D’ailleurs, à aucun moment leur programme composite n’est présenté comme étant la ii. Olympiade.
Descubes, l’un des organisateurs des Concours, vu par La Vie au grand air
Pour la revue illustrée consacrée au sport, l’événement sportif de l’Exposition universelle est unique et organisé par de vrais sportsmen : «Cette absence de précédents, qui, justement à un certain point de vue, constitue un réel avantage, constitue également une grosse diffi- culté dont il s’agissait de se tirer. […] L’administration a donc choisi, d’abord, un groupe d’hommes compétents qui a formé la Commission supérieure des sports. […] M. Descubes, l’un des délégués-adjoints à M. Mérillon, est, lui aussi, un militant des sports. […] Il ne se contente pas de pratiquer l’escrime, la bicyclette, l’automobile ; il a été un moment président du Stade français et de l’Association de la presse cycliste. Il a été pour la cause de l’enseignement physique, d’un précieux secours à la Chambre des députés où longtemps il siégea et où
il siégera longtemps encore. »
Les sports et le capharnaüm de l’Expo
Comme le rappelle l’historien Christophe Prochasson, le décret du 13 juillet 1892 instituant l’Exposition universelle de 1900 affirmait que la France se devait de présenter, la dernière année du xix. siècle, « un tableau des progrès de l’esprit humain pendant tout ce siècle ». Dans cette perspective, l’évocation des Jeux antiques a peu de chance d’être promue au rang d’événement majeur. Il faut dire que l’exposition organisée par la Ville lumière regorge d’attractions illustrant les matériaux Descubes, l’un des organisateurs des Concours, et les énergies de la modernité : acier et ciment, électricité et pétrole. C’est aussi une célébration du dépassement des limites du corps humain par les machines et les moteurs. Parmi les dix-huit groupes de l’exposition, toutes les innovations de la deuxième révolution industrielle sont présentées : automobile, Tsf et, bien sûr, un art « vieux » de cinq ans, le cinéma. Et, pour les badauds et les visiteurs les moins férus de sciences et de techniques, des attractions décoiffantes telles que le trottoir roulant qui les emmène du pont des Invalides à la tour Eiffel, soit un parcours de 3 370mètres, à deux vitesses, 4 ou 8 kilomètres/heure. Ils ont aussi le choix entre la grande roue d’un diamètre de 100 mètres et d’une capacité de mille deux cents places, un aquarium d’eau de mer et un gigantesque ballon captif, sans oublier le Palais de l’optique, le Maréorama ou la Maison du rire.
L’exposition est donc un grand fourre-tout où se mêlent célébration des valeurs républicaines et nationales, culte de la science et de l’industrie, culture de masse et plaisirs de la capitale. Les Concours sportifs reprennent en partie ce principeen étant tout à la fois éclectiques, spectaculaires et républicains, ce que le Rapport final traduit de la manière suivante : « Le commissaire général en proposant cette organisation s’était inspiré de la pensée générale qui présidait à la grande oeuvre de 1900 : réunir une splendide manifestation sur toutes les branches de l’activité humaine en les plaçant autant que possible sous leur aspect pratique ; sur ce dernier point rien ne répondait mieux au programme que les Concours d’exercices physiques et de sports. »
Les concours : une radiographie du sport français en 1900
Dans son ouvrage pionnier Sport and Society in Modern France, l’historien britannique Richard Holt étudie la naissance du sport dans la France du xix. siècle en regroupant sous cette catégorie les concours hippiques, le vélo, les sports d’importation anglaise, la gymnastique et même les combats de coqs et la tauromachie. Ce catalogue bigarré peut étonner.Toutefois, si à l’époque de l’Exposition universelle une rivalité certaine sépare les gymnastes représentants des classes populaires et les sportsmen issus de la bourgeoisie et de l’aristocratie, l’enthousiasme et l’effervescence créés par la multiplication des pratiques considérées comme « sportives » entourent celles-ci de limites assez floues.Ainsi, en consultant La Vie au grand air, l’organe illustré des sportsmen fondé en 1898, on peut remarquer que les sports mécaniques ou la chasse étaient mis sur le même plan que la natation, l’athlétisme ou le rugby (football-rugby). De fait, les concours de l’exposition rendent compte de ce foisonnement sportif, point de rencontre de traditions inventées par l’Angleterre et importées de ce pays telles que l’hippisme, l’athlétisme, le rugby et le football (football-association) , d’exercices physiques nationaux et martiaux développés dans les pays continentaux comme l’Allemagne, la France ou l’Italie, et de sports-spectacles mécaniques dont la France s’est fait une spécialité (le vélo et, astre montant, l’automobile). Loin d’être une compétition réservée à des amateurs fortunés, les différentes épreuves accueillent aussi les enfants du peuple et de la petite bourgeoisie par le biais des concours d’arbalètes ou des jeux scolaires. Les concours laissent également la porte ouverte aux professionnels : les temps héroïques du sport sont eux aussi ceux du développement d’un premier professionnalisme.Ainsi, le programme de l’épreuve de lawn-tennis prévoit deux tournois : l’un est réservé aux amateurs, dont le vainqueur homme remportera un prix « en objets d’art » d’une valeur de 1 500 francs ; l’autre est consacré aux professionnels, le finaliste victorieux devant se contenter d’un prix de 1 000 francs.
Finalement, les concours veulent donner à voir toutes les ressources de ces inventions du xix. siècle que sont la gymnastique et les sports, et ils reprennent ainsi deux caractéristiques essentielles du « siècle des révolutions » : l’éclectisme (qui s’exprime également dans l’architecture, notamment celle des monuments de l’exposition), et l’esprit de catalogue d’une époque désireuse de répertorier et de classifier toutes les activités humaines.
Les dix sections internationales des Concours internationaux
Section i. Jeux athlétiques
Courses à pied et concours athlétiques
Football-rugby [rugby]
Football-association [football]
Hockey
Cricket
Lawn-tennis
Croquet
Jeux de boules
Base-ball
Crosse canadienne
Longue-paume
Balle au tamis
Courte-paume
Jeux de golf
Pelote basque
Section ii. Gymnastique
xxvi. fête fédérale de l’Union des sociétés de gymnastique de France
Concours-fête de l’Association des sociétés de gymnastique de la Seine
Championnat international de gymnastique
Section iii. Escrime
Concours de fleuret
Concours d’épée
Concours de sabre
Section ix. Sauvetage
Concours de manoeuvres de pompes à incendie
Concours de sauvetage sur l’eau
Concours de premiers secours aux blessés civils et militaires
Section x. Aérostation
Concours de ballons
(vingt-quatre concours de natures diverses :
durée, altitude, distance…)
Concours de colombophilie
Les deux sections nationales
Section xi. Exercices militaires préparatoires
Fête et concours d’exercices militaires préparatoires
Section xii. Concours scolaires
Jeux athlétiques scolaires
Aviron scolaire
Gymnastique scolaire
Fête des écoles communales de la Ville de Paris
Concours de fleuret interscolaire
Championnat de tir des écoles supérieures
Championnat de tir des lycées et collèges
Championnat de tir des écoles primaires
Les dix sections internationales des Concours internationaux
Section iv. Tir
Tir à la cible
Tir au fusil de chasse
Tir aux pigeons
Tir à l’arc et à l’arbalète
Tir au canon
Section v. Sport hippique
Concours hippique
Polo hippique
Section vi. Vélocipédie
Courses vélocipédiques
Section vii. Automobilisme
Concours de tourisme
Concours de motocycles
Courses de vitesse
Concours de voitures de place et de livraison
Concours de poids légers
Concours de poids lourds
Section viii. Sport nautique
Régates à l’aviron
Concours de yachting à la voile
Concours de bateaux à moteurs mécaniques
Concours de natation
Concours de pêche à la ligne
Des épreuves et des sites dispersés dans l’espace et le temps
Pour les visiteurs français et étrangers, l’espace de l’Exposition universelle est clairement circonscrit : du Petit et du Grand Palais (accueillant les expositions d’art) jusqu’au Trocadéro sur la rive droite, de la gare d’Orsay à la tour Eiffel sur la rive gauche, les merveilles du monde et de la France peuvent être aisément visitées, à tel point que les architectes préparant et inspectant la construction des pavillons nationaux annoncent à leurs collaborateurs : « Je vais en Chine », « Je vais en Russie»…
Les Concours athlétiques ne bénéficient pas du même caractère central. Les épreuves sont ainsi dispersées sur plus de vingt-cinq sites certaines régates de voile sont même délocalisées au Havre.Toutefois, les deux tiers des compétitions ont lieu à l’est de Paris, dans le bois de Vincennes. Ce regroupement répond certes à une logique spatiale qui conduit à construire les équipements sportifs à la périphérie des villes,mais, comme le rappelle l’historien du sport André Drevon, il réalise aussi le souhait d’Alfred Picard d’« accomplir un acte de justice » envers les classes laborieuses, parfois jugées dangereuses, qui habitent « les quartiers de l’est de la capitale ». Le sport doit donc être aussi un moyen de faire participer ces populations à la fête de l’Exposition universelle. Pour cela, un stade-vélodrome de quarante mille places bien tassées est construit à proximité de la pelouse de Reuilly. Financé conjointement par la Ville de Paris et l’État, il donne logiquement la primauté au vélo, le sport le plus populaire. Pour les « titis » parisiens, la piste municipale devient rapidement la «Cipale » (aujourd’hui stade Jacques-Anquetil). Et, à partir de juillet, les amateurs de sport peuvent s’y rendre par la première ligne de métro qui traverse Paris, de Neuilly à Vincennes.
Mais les concours doivent aussi trouver refuge dans des lieux plus chics. Les épreuves d’athlétisme, le coeur des Jeux d’Athènes de 1896, ainsi que la lutte à la corde sont organisées au bois de Boulogne, à la Croix-Catelan, fief du Racing Club de France. Le tennis est pris en charge par la Société de sport de l’île de Puteaux. Les « arts » plus anciens, tels que l’escrime ou l’équitation, ont droit aux lieux les plus prestigieux de la capitale : les Tuileries et le Champ-de-Mars pour le fleuret et l’épée, et, non loin, la place de Breteuil pour les concours équestres. Enfin, les sports nautiques (natation, voile, course de canots à moteur, pêche à la ligne…) sont distribués le long des rives de la Seine, de Courbevoie à l’embouchure du fleuve.
La dispersion géographique se combine aussi avec l’espacement dans le temps : les concours commencent en effet le 14 mai avec les premières épreuves d’escrime, pour s’achever quatre mois et demi plus tard, avec la finale du tournoi de rugby.
Des Jeux républicains
Si l’Exposition universelle célèbre la modernité de la fin du siècle et celle du siècle à venir, elle rappelle aussi la solidité de la iii. République. C’est que le régime, né de la défaite de Sedan, vient de surmonter une épreuve aussi forte que la crise boulangiste ou le scandale de Panama : l’affaire Dreyfus. Bien que sa réhabilitation ne soit pas encore totale, le capitaine Dreyfus a été gracié en septembre 1899 et l’auteur du faux qui l’accablait, le lieutenant-colonel Henry, confondu. C’est donc une France partiellement apaisée, dirigée depuis juin 1899 par le ministère Waldeck-Rousseau, dit « de défense républicaine », qui sert de cadre aux manifestations de l’exposition et qui y réaffirme son attachement aux valeurs de 1789 : liberté, égalité, fraternité.
Les Concours sportifs ne sont pas exempts de cette connotation républicaine. Le sport est, en effet, un lieu de représentation des vertus nationales et de compétition avec l’étranger. Certaines disciplines, telles que le tir ou la gymnastique, sont également des vecteurs de l’idéologie républicaine et nationaliste. Pour beaucoup, ce sont en effet le gymnaste et l’instituteur prussiens qui l’ont emporté à Sedan, parce qu’ils avaient forgé le corps et l’âme des sujets de Guillaume i••. Aussi, en 1882, Jules Ferry en personne avait suscité la création des « bataillons scolaires », troupes d’enfants armés de fusils de bois qui apprenaient les rudiments des exercices gymniques et de l’instruction militaire.Mais les bataillons tombent rapidement en désuétude, et le relais est pris par ce que Pierre Arnaud appelle les « sociétés conscriptives ». Ces sociétés, qui associent parfois la pratique du tir à celle
de la gymnastique, ont connu en effet un essor certain depuis la guerre de 1870, essor qui s’accélère dans la dernière décennie du siècle. Lieux de sociabilité populaire et d’acculturation aux valeurs de la république, ces associations gymniques se proposent de renforcer la vigueur de « la race française », expression couramment utilisée alors pour parler de la nation, et d’exposer dans des manifestations festives la force des corps républicains.
Une partie des concours de 1900 reprend cet esprit : les épreuves de gymnastique, de tir, de vélocipédie, de sauvetage, les exercices militaires préparatoires et les concours scolaires renvoient à cette volonté de renforcer le corps national et de préparer les soldats de la revanche.
C’est d’ailleurs l’interprétation que propose La Vie au grand air le 19 août 1900. Rendant compte du concours de tir organisé au camp militaire de Satory à Versailles, la revue évoque avec force la participation populaire à l’épreuve : « Chose à laquelle on s’attendait moins, il est venu un grand nombre d’amateurs, cyclistes ou membres de sociétés athlétiques, employés, ouvriers,militaires, désireux seulement de montrer qu’ils pourraient se servir utilement de notre excellent [fusil] Lebel, si la guerre nous était déclarée. » S’il est reproché à cet événement de manquer de « cet air de fête, qui est un des mérites et des attraits des tirs fédéraux suisses », d’autres manifestations sportivo-patriotiques viennent compenser cette influence. C’est le cas de la fête fédérale de l’Union des sociétés de gymnastique de France qui, le dimanche et le lundi de Pentecôte, sert de trait d’union entre les concours et le culte officiel de la nation et de la république. Le dimanche, 466 sociétés sur les 601 que compte alors l’Usgf se retrouvent au vélodrome de Vincennes pour une série
de démonstrations comprenant exercices aux engins de gymnastique, construction de pyramides humaines, courses, sauts, combats de canne et même tirs. Il ne s’agit pas de présenter aux vingt mille spectateurs présents les mérites individuels des champions ; l’objectif, au contraire, est de mettre en exergue les valeurs promues par la gymnastique, telles que l’intérêt collectif, la discipline, le travail et le sens de la patrie, autant de notions que les petits Français apprennent dans les leçons de morale à l’école primaire. La journée s’achève sur un banquet de neuf cents convives, présidé par Daniel Mérillon. Le lendemain, huit mille gymnastes se retrouvent place de l’Hôtel-de-Ville pour traverser, toujours vers l’est, le Paris des sans-culottes. Ils marchent en uniformes et tenues d’exercice sur plus de 7 kilomètres avant d’aller accueillir au vélodrome de Vincennes le président de la République, Émile Loubet, et le ministre de la Guerre, le général André.
Le noyau dur olympique : les épreuves d’athlétisme
C’est au mois de juillet que sont organisées les épreuves vraiment « olympiques ». Les sportsmen férus d’athlétisme doivent se transporter au coeur du bois de Boulogne, à la Croix-Catelan. Les installations du Racing Club de France accueillent en effet les épreuves ; plus qu’un stade, il s’agit d’un parc dont la pelouse est transformée en piste grâce à des couloirs tracés à la chaux.Deux tribunes provisoires ont été installées ; au total, trois mille spectateurs peuvent assister aux courses et sauts. Loin du caractère populaire des démonstrations de gymnastique ou de tir, le public d’élégantes et de sportsmen coiffés de canotiers donne un ton mondain à la manifestation.
Le premier jour est consacré aux professionnels venus d’outre-Manche ou d’Europe. Les performances sont médiocres : les héros rémunérés sont fatigués ou ne sont pas là. Seuls les Anglais Bredin et Downer relèvent le plateau, mais le second se fait un claquage pendant le 110 m haies, laissant le Français Tryens de l’Athletic Club du xvi. arrondissement l’emporter en 21,4 s !
La vraie compétition commence avec les amateurs. L’un des intérêts majeurs des concours réside dans la présence massive des Américains.Originaires des plus grandes universités du nord-est des États-Unis, ils raflent onze premières places et n’en laissent que deux aux Anglais, une aux Hongrois et… aux Français. Ainsi, Irving Baxter remporte deux concours de saut : la hauteur avec un bond de 1,90 m obtenu au moyen d’un ciseau avec retournement intérieur, et la perche grâce à une propulsion de 3,30 m réalisée sur une aire de réception remplie de sable. Son compatriote Kraenzlein gagne lui aussi deux épreuves : le 110 m haies en un peu plus de 15 s, et la longueur grâce à un saut de 7,18m: c’est la première fois que les 7 m sont dépassés sur le territoire français. Ces performances impressionnent le public et la presse : ne sont-elles pas la preuve de la vitalité de la nation américaine face à la population française ? Pour les observateurs les plus fins, c’est la preuve du bien-fondé de l’éducation américaine, qui mêle dans les établissements les plus réputés études intellectuelles et activités physiques.
L’honneur du vieux continent est néanmoins sauvé par les deux victoires britanniques et le jet du lanceur de disque hongrois Rudolph Bauer à plus de 36,04 m, obtenu par un mouvement de rotation.Deux épreuves font jouer la fibre nationale française : le 1 500m et le marathon.Dans l’épreuve de demi-fond, le racingman Deloge mène la vie dure au champion anglais Benett. C’est dans la dernière ligne droite que ce dernier parvient à distancer l’athlète français de 2 mètres et à inscrie un nouveau record du monde de la distance en 4 min et 6 s. Mais le meilleur reste à venir. La délégation américaine avait demandé l’ajout d’un marathon au programme officiel et en offre même les prix. Le tracé de l’épreuve
de 40 km « seulement » longe les fortifications : il traverse donc la périphérie et les baraques populaires de Paris sous la canicule.De fait, l’épique le dispute au burlesque ; partis de la Croix-Catelan, les concurrents font le tour de Paris dans le sens des aiguilles d’une montre. L’itinéraire n’est pas toujours bien indiqué, si bien que le Suédois Fast, longtemps leader, est obligé de demander son chemin, alors que le favori français Touquet fait un détour de plus de 400 m avant d’abandonner, épuisé par un début d’insolation et après avoir bu deux bocks… de bière. Finalement, c’est le Français Michel Théato qui l’emporte devant son compatriote Champion en 2 h 59 min. L’honneur national est sauf, et le Rapport
officiel put ensuite proclamer sans sourciller : « Les courses à pied et les concours athlétiques furent la plus belle réunion de ce genre qui ait jamais été donnée dans aucun pays du monde. »
Sur la piste, les routes et dans les airs
Odes au corps, les concours se veulent aussi des fêtes de la mécanique et des sciences appliquées : des chaînes de vélo au moteur à explosion, en passant par les ballons gonflés de gaz léger.
La bicyclette avait acquis, tout d’abord, une force d’attraction inégalée, notamment en France.Ajoutant une note cocardière à un bilan qui se voulait très positif, le Rapport officiel peut prétendre : «Quoi qu’il en soit, il est bien certain que ces concours vélocipédiques ont eu un extrême retentissement et qu’ils ont pu donner aux nations sportives l’idée très nette que la France tenait toujours, comme elle le fait depuis plus de six ans, la tête du mouvement cycliste. » Sur la piste du vélodrome, les choses sont moins claires. Dans les « principales épreuves » relevées par le Rapport, les coureurs étrangers remportent le 2 000 m professionnels avec le Belge Meyers, la Course des nations, gagnée par les États-Unis, le 100km avec l’Anglais Chase et la course du Bol d’or avec le Hollandais Cordang, qui parcourt en 24 h plus de 956km! Le héros hexagonal Jacquelin n’arrive qu’à la troisième place au 2 000 m et dans la Course des nations, alors qu’il avait été sacré champion du monde trois semaines plus tôt au Parc des Princes, le vélodrome de la Porte de Saint-Cloud.Deux titres majeurs sont toutefois remportés par des Français : Taylor gagne le 100 milles professionnels et Taillandier le 1 000 m amateurs.
Malgré l’absence remarquée du président de la République, Émile Loubet, la semaine d’épreuves semble avoir connu un certain succès populaire, comme en témoignent les 57 097,70 francs de recettes.Toutefois, elles ne constituaient qu’une compétition parmi les nombreuses courses qui composaient déjà la saison cycliste.
L’entraînement des coureurs cyclistes selon le Rapport officiel des concours
Les principes d’entraînement peuvent se résumer en quelques lignes. Ils sont d’ailleurs tout à l’honneur du cyclisme, qui a été le grand propagateur, dans le monde entier, de la régénération physique de tous les jeunes gens depuis quelques années.
Il est indispensable en effet pour tout athlète qui veut réussir sur piste de vivre d’une façon calme, exempte à la fois de soucis et de préoccupations quelconques. Il est admis qu’il n’est point mauvais pour le coureur cycliste d’avoir entre les mains un métier qui occupe son esprit pendant quelques heures par jour, encore que quelques-uns ne s’en accommodent point et préfèrent se consacrer exclusivement aux soins de leur entraînement. Il est donc indispensable aux jeunes gens qui veulent courir de ne se livrer à aucun excès, et cela s’entend de toutes les habitudes qui peuvent avoir trait à toutes les fonctions du corps humain ; le tabac, une nourriture lourde et indigeste, des heures de sommeil mal réglées, trop longues ou trop courtes, une existence différente d’un jour sur l’autre, l’abus des plaisirs sexuels, compromettent irrémédiablement les chances de celui qui veut courir, et il est bien certain que tous ceux qui ont réussi dans ces concours vélocipédiques ont observé les préceptes ci-dessus et il n’est pas douteux que leur santé générale ainsi que leur développement musculaire n’en aient largement profité.
Le précepte mens sana in corpore sano n’est en somme que le résumé de tous les préceptes d’entraînement qui ne sont plus aujourd’hui discutés par personne.
En 1900, l’automobile commence à être un article de luxe parisien recherché dans toute l’Europe. L’industrie automobile française devient d’ailleurs la première exportatrice de véhicules du monde, place qu’elle conservera jusqu’en 1914. Il est donc naturel que les concours s’ouvrent à la myriade de marques qui composent, alors, le paysage automobile français.
Deux types d’épreuves sont organisés : les concours et les courses. Les premiers sont davantage des démonstrations ou des expériences proposées pour éprouver la fiabilité d’une voiture ou la sobriété d’un moteur.Ainsi le Rapport officiel souligne que le concours de motocycles « a fourni des renseignements précieux sur ces véhicules légers et leur consommation » à différentes allures.Au contraire, les courses, depuis la première épreuve Paris-Rouen en 1894, sont dédiées entièrement à la « déesse vitesse »,mais ne sont pas sans périls : elles ne se disputent pas encore en circuit fermé et traversent villes et villages à des vitesses inouïes.Ainsi, un an plus tôt, le 1•. mai 1899, le Belge Camille Jenatzy avait dépassé les 100 km/h au volant de la « Jamais contente » à Achères, dans la banlieue de Paris.
Les concours ont lieu dans un certain désordre au mois de mai. Comme le rappelle le Rapport officiel, le concours d’automobiles de tourisme, « qui promettait d’être brillant », est « entravé par les circonstances » et les « agents cyclistes » qui distribuent aux concurrents force procès-verbaux ! Si une médiation auprès du préfet de police Lépine permet de mettre fin aux contraventions abusives, l’intervention intempestive des forces de police décourage de nombreux concurrents et constructeurs, qui préfèrent repartir chez eux.Malgré tout, le palmarès fait ressortir quelques noms promis à un bel avenir, tels que Peugeot,Delahaye ou Panhard et Levassor. Les autres concours de voiturettes, de voitures de place et de livraison, permettent de comparer la fiabilité et l’autonomie respectives des moteurs électriques et à explosion.
La course en tant que telle se dispute sur un aller-retour Paris-Toulouse. Jusqu’au dernier moment, la menace d’une interdiction administrative a plané, mais finalement 55 véhicules sont partis et 18 ont terminé l’épreuve. Le vainqueur, Leveg, parcourt les 1 349km en moins de 21 h dans la catégorie « voitures », alors que Marcel Renault, le frère de Louis, remporte la catégorie « voiturettes » en 34 h.
Plus que l’automobile, ce sont les concours de ballons dirigeables qui fascinent les foules. Il est vrai que le ballon est devenu, depuis le siège de Paris en 1870-1871, le symbole de la résistance parisienne. C’est encore le moyen le plus sûr et le plus précis de s’élever dans les airs.Quinze compétitions sont donc organisées de juin à octobre, portant sur la durée, la distance, l’altitude ou la précision du vol.Malgré quelques épreuves menacées par de violents orages, les concours connaissent un franc succès et deviennent des aventures dignes des romans de Jules Verne. Balsan, vainqueur de l’épreuve d’altitude, atteint 8 558 m, mais manque, avec son coaérostier, de mourir de froid et d’asphyxie. Dans l’une des épreuves de distance, où les concurrents doivent se laisser porter le plus loin possible hors des frontières françaises, le comte de La Vaulx parcourt 1 925km et atterrit non loin de Kiev. Les paysans ukrainiens, croyant à une apparition, viennent lui baiser la main…
Le bilan des concours : des Jeux internationaux mais atypiques
Si certaines épreuves comme l’automobile n’ont pas atteint « le caractère d’internationalisme » auquel les organisateurs attachaient une grande importance, alors que les aérostiers étaient tous français, le succès des concours repose malgré tout sur la participation d’un grand nombre d’athlètes étrangers. Même s’ils n’en portent pas officiellement le nom, les Concours de Paris ont dépassé en importance les Jeux olympiques d’Athènes : 34 disciplines sportives contre 9 et 58 731 participants contre 300 en Grèce ; 30 pays étaient représentés dans la Ville lumière, 12 dans la capitale hellène ; de même, 1 567 athlètes étrangers ont concouru en 1900, pour seulement 81 en 1896.
Mais la longueur et la disparité des épreuves, le mélange des genres qui les a caractérisées, en font des Jeux comptabilisés a posteriori et qui témoignent surtout d’une incertitude sur ce qu’est le sport. Bientôt, les démonstrations collectives des gymnastes et des tireurs apparaîtront désuètes, le croquet, l’arbalète et la pêche à la ligne ne seront plus que des loisirs pour rentiers. Et pour reprendre les propos de Georges Vigarello, « le spectacle sportif, avec ses modes d’héroïsation très particuliers, ses tableaux de réussite et d’échec, ses légendes et ses récits », va bientôt triompher.
Les pays représentés aux Concours de Paris
Allemagne
Argentine
Australie
Autriche
Belgique
Bohême
Canada
Cuba
Danemark
Espagne
États-Unis
France
Grande-Bretagne
Grèce
Haïti
Hongrie
Inde
Iran
Italie
Luxembourg
Mexique
Norvège
Nouvelle-Zélande
Pays-Bas
Pérou
Portugal
Roumanie
Russie
Suède
Suisse
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