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L’élan d’une région: Albertville, 1992
Les Alpes françaises accueillent une troisième fois les Jeux en 1992, dans une ville qui n’a ni le prestige touristique et sportif de Chamonix ni l’aura de modernité de Grenoble. C’est que Albertville, modeste sous-préfecture de vingt mille habitants, située à l’entrée de la vallée de la Tarentaise, est avant tout le porte-parole d’une région devenue département français en 1860 : la Savoie.
Paris ou Albertville ?
L’idée d’une candidature savoyarde à l’organisation des Jeux d’hiver remonte au milieu des années 1970, mais c’est en 1981 que Jean-Claude Killy, l’enfant de Val-d’Isère, et Michel Barnier, futur président du conseil général de Savoie, en évoquent la possibilité. Le projet prend forme avec un comité de candidature auquel Killy apporte tout son savoir-faire de sportif et d’homme d’affaires.Toutefois, plus que les mérites des sept autres villes candidates telles que Sofia, Berchtesgaden ou Falun, les Savoyards doivent craindre une éventuelle victoire parisienne pour les Jeux d’été. Ces derniers font l’objet d’un véritable bras de fer politique et économique : Felipe Gonzales et Jacques Chirac, Premiers ministres d’Espagne et de France, sont venus à Lausanne plaider la cause de Barcelone et de Paris. Le 17 octobre 1986, les membres du Cio désignent la capitale de la Catalogne et la sous-préfecture de la Savoie comme villes organisatrices des Jeux olympiques de 1992. Après la désignation de Barcelone,Albertville l’a en effet emporté au sixième tour avec 51 voix contre 9 à Falun et 25 à Sofia.
La candidature d’Albertville a certes bénéficié d’un effet de compensation, mais se voulant plus modeste, plus portée vers le sport et la jeunesse, elle a su aussi montrer des atouts bien défendus par un avocat de choix, Jean-Claude Killy. En tout cas, plus qu’une petite ville, c’est la Savoie tout entière qui est choisie. Au pays du centralisme jacobin qui pleure la défaite de Paris, la région a supplanté la capitale.
Les défis du régionalisme
Les promoteurs des Jeux veulent d’abord mettre en valeur les atouts d’une région ou tout du moins de plusieurs vallées. Pour cela,Albertville fait davantage office de centre de gravité d’un réseau de sites, plutôt que de pôle centralisateur comme Grenoble. Les temps, il est vrai, ont changé depuis l’interventionnisme étatique des années de Gaulle. En 1982 a été votée la loi Defferre sur la décentralisation, qui accorde de nouveaux pouvoirs aux Régions et aux départements en matière de transport, d’éducation, de protection de l’environnement et de développement économique. L’impulsion locale donnée au projet et le soutien de l’État permettent de faire des Jeux une sorte de test des effets de la loi de 1982. Jean-Claude Killy et Michel Barnier (devenu président du conseil général) veulent donc que les compétitions donnent une impulsion nouvelle au département. Les stations les plus prestigieuses telles que Tignes ou Courchevel sont retenues, de même que des villages moins connus du grand public comme les Saisies.Ainsi, les trois générations de stations de ski sont représentées : les villages anciens comme Vald’Isère, qui ont formé la première ; les « stations intégrées » telles que les Ménuires, constituées de barres et de tours, fruits de l’urbanisme agressif des Trente Glorieuses, en représentent la deuxième ; enfin, la troisième génération, apparue à la fin des années 1970 à des altitudes plus basses, est aussi mobilisée avec Pralognan (composées de petits immeubles ou de hameaux de chalets, ces stations visent tout autant le tourisme vert que le commerce de l’or blanc).
Quoi qu’il en soit, le pari consiste donc à combiner la construction d’équipements spécifiquement sportifs et d’infrastructures permettant, un peu comme à Grenoble, de moderniser la desserte d’un département de haute montagne et de valoriser pendant et après les Jeux ses ressources.Toutefois, le choix du régionalisme favorise aussi l’expression des susceptibilités locales, voire de l’esprit de clocher. En janvier 1987, alors que Killy, soucieux de limiter le nombre et la dispersion des sites olympiques, veut écarter la station des Ménuires de l’événement olympique, on assiste à une levée de boucliers menée par le maire de la commune de Saint- Martin-de-Belleville dont cette station dépend, et par Marielle Goitschel au nom de Val-Thorens. Dépité, accusé de trahir les siens, le héros de Grenoble donne sa démission en déclarant : « Je ne pensais pas que les clôtures de nos pâturages pouvaient être un obstacle à un événement de portée mondiale. Je le regrette. »
Aménagement du territoire
L’affrontement de deux logiques, celle du manager soucieux de rationaliser et de viser l’excellence et celle des habitants des alpages désireux de recevoir leur part du trésor olympique, dure une année.Michel Barnier, après avoir assuré avec diplomatie l’intérim, réussit à faire revenir Killy : à partir de mars 1988, ils coprésident le comité d’organisation. Comme le rappelle Killy, dans une conférence de presse : « Il y a tellement de choses à faire, je ne pouvais rester sur le bord du chemin. »
Le choix de la dispersion des sites permet certes de retenir les plus adaptés selon les types de compétition, il n’en entraîne pas moins des problèmes de logistique qu’il faut résoudre.Ainsi, pour aller de Val-d’Isère, où ont lieu une partie des épreuves de ski alpin, aux Saisies, où doivent se dérouler celles de ski nordique, il y a plus de 120 kilomètres de route. Il s’agit donc d’améliorer le réseau routier et autoroutier pour éviter l’engorgement, voire le blocage des axes de communication. Plus de 2,412 milliards de francs sont ainsi débloqués par les collectivités territoriales et surtout par l’État pour équiper la vallée de la Tarentaise d’un réseau routier et autoroutier moderne. L’État règle 43 % de la facture.De même, les gares et les voies sont aménagées pour permettre au Tgv d’atteindre l’extrémité de la vallée, à Bourg-Saint-Maurice. Il faut aussi, comme dans les deux précédentes olympiades hivernales françaises, construire des équipements spécifiques : notamment la piste de bobsleigh, dont le coût dépasse rapidement les 200 millions de francs à la Plagne, ou encore une patinoire toute neuve pour le curling, seulement épreuve de démonstration, à Pralognan. L’ensemble a également un prix, plus de 815 millions de francs, et pose des problèmes d’environnement.Au Praz, à Courchevel 1 300, des travaux importants de nivellement dans un environnement instable permettent d’installer le tremplin olympique sans trop défigurer la montagne. À la Plagne, l’ammoniaque utilisée pour la fabrication de la glace et l’équipement de refroidissement de la piste de bobsleigh paraissent un temps menacer le milieu naturel. Cependant, ces questions d’environnement sont réglées par des aménagements coûteux, alors que les cicatrices laissées sur la montagne par la percée de nouvelles pistes laissent espérer aux acteurs locaux un nouvel essor du tourisme.
Une cérémonie d’ouverture pas comme les autres
C’est François Mitterrand, réélu président de la République en 1988, qui proclame l’ouverture des Jeux d’Albertville. Jusqu’au dernier moment, le contenu de la cérémonie d’ouverture a été gardé secret, ainsi que le nom du dernier porteur de la flamme.
Cette première inconnue est levée quand une silhouette un peu alourdie par l’arrêt de la compétition pénètre dans le stade en portant la torche olympique dessinée par le créateur Philippe Starck. C’est Michel Platini, l’ancien meneur de jeu et capitaine de la Juventus de Turin et de l’équipe de France de football, qui a été retenu pour l’occasion. Ce choix inédit suscite chez certains la circonspection : n’y avait-il pas un athlète plus représentatif des Jeux d’hiver ? En fait le choix de Platini a été déterminé par sa renommée internationale (peu de sportifs français l’égalent alors), et aussi par son expérience olympique personnelle. En 1976, il avait atteint les quarts de finale du tournoi de football des Jeux de Montréal.
Le spectacle retransmis devant plus de 2 milliards de téléspectateurs peut alors commencer. Il prétend refléter à la fois la tradition culturelle française et son originalité créatrice. Le projet, confié d’abord au cinéaste Jean-Jacques Annaud, est ensuite, pour des raisons budgétaires, mis entre les mains d’un jeune chorégraphe de trente ans, Philippe Decouflé. Immédiatement, l’entrée des athlètes dans le stade olympique d’Albertville dévoile une volonté de rompre avec la tradition.Deux maîtres de cérémonie commentent l’arrivée de chaque délégation par des bouts-rimés en français et en anglais, les délégations étant elles-mêmes précédées de jeunes filles porte-enseigne, habillées d’un costume rappelant les boules souvenirs qui se remplissent de neige quand on les agite. Le spectacle proprement dit mêle assez habilement arts du cirque et théâtre classique, avec échassiers, acrobates et comédiens, ou encore musique classique et hard rock, pour célébrer la diversité des hommes, la beauté du geste sportif et la fête olympique. Le clou du spectacle réside dans le ballet aérien mené par quarante acrobates attachés à un mat géant par des cordes élastiques, ce que le journal Le Monde qualifie de « féerie en apesanteur ». Célébré par la presse française, le travail de Decouflé laisse plus dubitatifs les journalistes étrangers, que le mélange des genres intrigue.
Génération glisse et saut
Plus de cinquante-sept épreuves olympiques sont organisées, sans compter les huit compétitions de démonstration. Parmi celles-ci, le ski acrobatique fait son entrée aux Jeux. Rompant avec le classicisme sportif des courses de descente ou de slalom, elles représentent un nouvel esprit de liberté et de plaisir, notamment l’épreuve de bosses, qui sourit aux Français avec un doublé Grospiron-Allamand.
Les athlètes hexagonaux brillent également là où on ne les attend pas.Au combiné nordique, c’est la revanche des Jeux de 1924.Deux skieurs du Jura, Fabrice Guy et Sylvain Guillaume, enfants de Mouthe et de Foncine-le-Haut, les villages les plus froids de France, réussissent à devancer les maîtres de la spécialité autrichiens et norvégiens. C’est aussi le cas en biathlon femmes, où, dans la station des Saisies, l’équipe composée de Corinne Niogret, Véronique Claudel et Anne Briand, remporte la médaille d’or au relais 3 x 7,5 km. Les résultats français dans les disciplines plus classiques sont seulement convenables : deux médailles d’argent pour Franck Piccard en descente et Carole Merle en super-géant, et une de bronze pour Florence Masnada en combiné alpin. Enfin, Isabelle et Paul Duchesnay obtiennent, sur la musique de West Side Story, la deuxième place en danse sur glace. Au total, neuf médailles qui placent l’équipe de France en septième position au classement final par nations.
Au-delà de l’aspect purement compétitif, les Jeux ont été marqués par une forte participation : 2 174 sportifs, représentant 63 nations n’ayant pas toujours une grande tradition de sports d’hiver, sont admis à concourir.Ainsi, dans l’épreuve de slalom géant, le Libanais Raymond Kayrouz finit par doubler le skieur marocain El Hassan Mahta, parti une minute plus tôt ! Quant à Lamine Gueye, représentant du Sénégal, il termine dernier de la descente, dans un style peu orthodoxe faisant appel quasiment au chasse-neige ! Si, pour certains, ces prestations originales sont la preuve de l’universalité des Jeux, pour d’autres elles décrédibilisent l’esprit olympique, empreint d’élitisme sportif.
Les derniers feux des Jeux s’éteignent à Tignes, où est organisée du 25 mars au 1•. avril l’olympiade paralympique. Plus de cinq cents athlètes défilent devant le président Mitterrand et participent aux épreuves selon leur handicap visuel ou moteur. Les sportifs français y brillent, puisqu’ils obtiennent la troisième place derrière les États-Unis et l’Allemagne, avec treize médailles.
Du point de vue des épreuves, les compétitions paralympiques se distinguent peu des olympiades classiques. Elles réunissent avant tout des sportifs de haut niveau, comme le rappelle le Français Ludovic Rey-Robert, médaillé de bronze en descente : «Nous voulons surtout prouver que nous sommes des sportifs à part entière, certes, mais des sportifs avant tout. » Et, à l’instar du sport de compétition, les Jeux paralympiques ont aussi leurs vedettes, telles que Sarah Billmaier, amputée d’une jambe, triple médaille d’or en descente, super-g et slalom géant,mais sans les excès du vedettariat que l’on peut retrouver chez les champions possédant toute leur intégrité physique. Par conséquent, comme les autres Jeux paralympiques organisés depuis leur première édition, en 1976, l’olympiade d’Albertville fut marquée par le sens de la dignité humaine et l’esprit de solidarité entre compétiteurs.
Albertville, une olympiade réussie
Globalement, le bilan d’Albertville est positif : environ un million de spectateurs s’est rendu sur les lieux des compétitions, et les difficultés techniques posées par le relief alpin n’ont gêné ni les retransmissions télévisées ni le déplacement des athlètes et des accompagnateurs. Certes, des concurrents regretteront l’éclatement des sites, qui empêche la constitution d’un véritable village olympique. Certains observateurs déplorent l’esprit mercantiliste et la sponsorisation omniprésents, de même que la surmédiatisation de quelques épreuves de ski alpin. Sur un plan politique, comme le remarque l’International Herald Tribune, les Jeux d’Albertville ont été les premiers depuis la fin de l’affrontement Est-Ouest. Les deux délégations arrivées en tête au nombre de médailles sont d’ailleurs la Communauté des États indépendants (Cei), qui a pris le relais de l’ex-Urss, et l’Allemagne réunifiée. Plutôt que de symboliser l’affrontement de nations, les épreuves ont repris un caractère sportif, à savoir la lutte entre individus ou équipes pour un seul objectif : réaliser la meilleure performance possible. C’est en ce sens, notamment, qu’il faut prendre le commentaire hyperbolique de Juan Antonio Samaranch, président du Cio : «L’olympisme se souviendra de ces Jeux qui feront date dans son histoire. »
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