des thèmes
Nourrir 9 000 000 000 d'hommes / Conclusion |
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Quelles politiques pour nourrir la planète ?
Francis Delpeuch
Institut de recherche pour le développement, Montpellier
Martine Padilla
CIHEAM/IAM de Montpellier, UMR MOISA
Geneviève Le Bihan
Institut de recherche pour le développement, Montpellier
Gérard Ghersi
Université Montpellier III
Produire ne suffi t pas
Beaucoup d’eff orts ont été faits, ces dernières décennies,
pour produire davantage, transformer et mettre sur le marché des produits alimentaires. Mais augmenter les aliments
disp onibles, aussi nécessaire que soit cette condition, ne suffira pas. Il faut en eff et que les consommateurs disp osent de moyens
pour les acquérir, que cette nourriture soit bien là quand
on a besoin d’elle, et que l’on possède l’argent nécessaire
pour l’acheter. Améliorer la sécurité alimentaire est donc
un objectif complexe, car il demande d’accroître la production,
mais aussi de créer des emplois pour augmenter les revenus.
Et donc de fournir aux populations, entre autres, une bonne éducation, l’accès à des soins de santé adéquats et à des équipements sanitaires. Autant de problèmes diffi ciles à maîtriser.
Des politiques qui changent au gré du vent…
Très logiquement, les politiques alimentaires doivent
mettre en place des mesures cohérentes entre ces diff érents
niveaux. Dans les faits, hélas, on constate qu’il n’en est
rien et que ces politiques restent très souvent liées à la pensée
qui domine à un moment donné. Elles sont donc inévitablement
très partielles.
Dans les années 1960, les experts estimaient que
le développement agricole et celui des nations satisferaient
de façon « automatique » les besoins alimentaires. L’objectif était
donc d’accroître la production et d’organiser les marchés
de produits de base pour distribuer au mieux ces ressources.
Dans les années 1970, cependant, s’est imposée l’idée
que le développement et la sécurité alimentaire passaient avant
tout par l’autosuffi sance. Les pays ont donc mis en oeuvre des mesures protectionnistes. En parallèle, les politiques
alimentaires ont commencé à être défi nies dans une optique
plus large. Une tendance confi rmée par la Conférence mondiale
de l’alimentation en 1974 et par la création du Conseil mondial
de l’alimentation, qui avait pour mission de contribuer à augmenter l’off re mais aussi d’améliorer l’état nutritionnel
des populations, c’est-à-dire de faire en sorte qu’elles mangent à la fois plus et mieux. Les politiques n’ont malheureusement pas été très cohérentes, et les résultats guère probants. C’est alors
qu’est apparue la notion de stratégie alimentaire, adoptée
à la Conférence d’Ottawa en 1979, et mise en oeuvre dans
les pays économiquement peu développés au cours de
la décennie 1980 (plan de Lagos des membres de l’OUA en 1980).
La stratégie alimentaire est un ensemble de mesures cohérentes,
prises à partir d’un diagnostic local. Elle marque l’urgence et
la priorité accordées, à l’alimentation, qui fait l’objet
d’une politique planifi ée.
Parallèlement, des pensées divergentes se sont
développées, qui estiment au contraire que la sécurité alimentaire
ne peut trouver un aboutissement qu’en libéralisant les échanges
commerciaux au niveau mondial. La priorité accordée aux cultures destinées à être consommées sur place (cultures vivrières) est
remise en cause, chaque nation devant
se sp écialiser là où elle est la plus compétitive. Cette nouvelle
pensée a insp iré le Programme prioritaire de redressement économique de l’Afrique adopté par l’OUA en 1988, ainsi que
les nombreux Plans d’ajustement structurel encadrés
par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.
La question de la sécurité alimentaire s’est alors diluée
dans les réformes conomiques plus globales.
En 1989, le Consensus de Washington a matérialisé
la suprématie de l’économie de marché et de l’idéologie libérale.
Dans ce contexte, le Sommet mondial de l’alimentation de 1996
a accouché d’un plan d’action qui s’appuie davantage sur
la société civile pour réduire de moitié le nombre de personnes
sous-alimentées d’ici à 2015.
Lors du Sommet mondial de l’alimentation de 2002,
le mouvement Via Campesina a développé le concept
de souveraineté alimentaire. Alternative au néolibéralisme,
cette approche donne la priorité à la production locale, prône
le droit des paysans à produire, le droit des consommateurs à choisir leurs produits et le droit des États à se protéger
des importations agricoles et alimentaires à bas prix.
Elle encourage aussi les populations à participer aux choix
des politiques.
Beaucoup d’idées mais peu de concret
Les stratégies, les politiques et les programmes
ne manquent donc pas pour améliorer la sécurité alimentaire.
Un pays économiquement peu développé est assisté en moyenne
par 30 institutions d’aide (Eicher, 2003). Beaucoup poursuivent
les mêmes objectifs et abordent des thèmes liés. Au-delà
de leurs éventuelles incohérences, on peut toutefois s’interroger
sur l’écart qui subsiste entre l’intention affi chée et les résultats
concrets.
Évaluer ces politiques suppose de défi nir un certain
nombre de critères. Le tableau ci-dessous en défi nit 7.
Bien qu’imparfaite et subjective, cette analyse permet néanmoins
de voir qu’en Afrique du Nord les politiques de soutien à
la production agricole et les politiques de commerce international
sont plutôt satisfaisantes, mais que les politiques macroéconomiques
de réduction de la pauvreté et les politiques
alimentaires réclameraient plus d’attention. Quant aux politiques
de ressources naturelles et de gestion du capital humain,
elles sont très rares. Celles-ci ne rentrent pas visiblement dans
les priorités des États ou sont confrontées à de fortes résistances
culturelles. La création d’emplois est également très insuffisante.
Évaluation des politiques de sécurité alimentaire en Afrique du Nord
| Politiques |
Politique
macro-économique |
Marché
international |
Secteur
public |
Politique
de réduction
de la pauvreté |
Aide à
la production |
Politiques
alimentaires |
Gouvernance |
Formation
du capital
humain |
Pol. sur les ressources
naturelles |
Création
d’emplois |
| Défi nition
du problème |
4 |
3 |
5 |
4 |
6 |
3 |
4 |
1 |
2 |
4 |
| Objectifs |
6 |
6 |
6 |
4 |
6 |
3 |
4 |
2 |
2 |
2 |
| Politiques et Programmes |
2 |
5 |
2 |
2 |
5 |
2 |
3 |
2 |
1 |
2 |
| Capacité de réalisation |
2 |
5 |
2 |
3 |
5 |
5 |
1 |
2 |
1 |
2 |
| Pas de temps |
2 |
6 |
1 |
3 |
4 |
5 |
1 |
1 |
0 |
0 |
| Participation
des acteurs |
1 |
2 |
1 |
3 |
3 |
2 |
2 |
1 |
1 |
2 |
| Intégration
des leçons
du passé |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
| Total des
scores |
17 |
27 |
17 |
19 |
29 |
20 |
15 |
9 |
7 |
12 |
0-1 très faible, 2 faible, 3-4 moyen, 5 bon, 6-7 très bon
(source : M. Padilla in IFPRI, 2004.)
Ce tableau montre également que les problèmes sont
parfois clairement posés, les objectifs bien défi nis. Mais
les politiques et les programmes qui sont mis en oeuvre,
ainsi que le temps qui leur est imparti, ne sont pas à la hauteur
des ambitions affichées. Par ailleurs, les leçons du passé
ne sont jamais prises en compte.
Comment faire mieux ?
Défi nir une politique alimentaire et nutritionnelle,
c’est réfl échir à la fois aux façons de produire et de consommer
la nourriture, mais aussi aux modes de vie. En eff et, plus
de la moitié de la population mondiale est mal nourrie (sousalimentation, carences ou au contraire excès). La multiplicité
des problèmes alimentaires et nutritionnels, la diversité
des situations et la complexité des causes montrent bien que
ces questions ne peuvent pas être résolues en se contentant
de produire plus d’aliments (même s’il reste indisp ensableà long terme d’accroître la production dans les pays pauvres),
ni même en se limitant à la seule notion de sécurité alimentaire.
Il faut des approches à la fois globales et intégrées.
Premier écueil : faire en sorte que ces politiques soient
en phase avec les grands changements en cours, qui modifi ent
la façon dont les aliments sont produits, transformés,
commercialisés et consommés. Les systèmes alimentaires
font de plus en plus appel aux procédés industriels,
les populations se concentrent dans les villes, au Nord comme
au Sud, et les marchés alimentaires se mondialisent. Il faut
en tenir compte.
Autre impératif : appuyer ces politiques sur des éléments
scientifi ques, ce qui n’a été que très rarement le cas jusqu’à
présent. Se contentant de rechercher la quantité, peu d’entre elles
ont inclus des objectifs nutritionnels et de santé, que ce soit dans
les pays industrialisés ou dans les pays en développement.
En cela, la Conférence internationale sur la nutrition (CIN)
a constitué en 1992 un tournant. Car elle a conduit de nombreux
pays à esquisser de véritables politiques nutritionnelles,
autour de neuf stratégies :
1> intégrer dans les politiques et programmes de
développement des objectifs, considérations et éléments d’ordre
nutritionnel ; 2> améliorer la sécurité alimentaire des ménages ;
3> protéger le consommateur en améliorant la qualité
et la sécurité des produits alimentaires ; 4> prévenir et traiter
les maladies infectieuses ; 5> promouvoir l’allaitement maternel ;
6> prendre en charge les personnes défavorisées sur le plan
socio-économique et vulnérables sur le plan nutritionnel ; 7> prévenir et lutter contre les carences en micronutriments ;
8> promouvoir des régimes alimentaires appropriés et des modes
de vie sains ; 9>évaluer, analyser et surveiller la situation
nutritionnelle.
Certains succès ont été obtenus, dans des domaines comme
la promotion de l’allaitement maternel ou l’iodation universelle
du sel pour prévenir la carence en iode. Mais la situation globale
ne s’est pas améliorée autant qu’on aurait pu l’esp érer : les carences
ne se réduisent que lentement, tandis qu’obésité et diabète
se répandent de façon irrésistible. Manque de volonté politique ?
L’argument fut souvent avancé lors des ateliers de suivi de la CIN.
Mais s’agit-il vraiment d’un manque de volonté politique ou plutôt
d’un manque d’État, pour de nombreux pays qui ont vu le passage
des programmes d’ajustement structurel et l’irruption de
la mondialisation ? On aurait pu esp érer que les gouvernements
réduisent leurs domaines d’intervention pour gouverner mieux
dans les domaines où ils sont indisp ensables, notamment celui
des politiques nutritionnelles. Dans la pratique, cela a été
rarement le cas.
Ne s’agit-il pas non plus d’un besoin de nouveaux modèles ?
Même si les récentes crises alimentaires ont semé le doute sur
le modèle productiviste dominant, dans la pratique rien n’a
vraiment bougé. Rares sont les pays qui présentent une politique
alimentaire et nutritionnelle globale, cohérente et intégrée.
L’agriculture et l’industrie agroalimentaire continuent de produire
sans trop se préoccuper des implications à long terme sur la santé.
Résultat : c’est au secteur de la santé de prendre en charge –
à grands frais – les maladies que provoque cette alimentation
inadaptée. Aujourd’hui, au niveau mondial, le principal défi
est de réduire à court terme les malnutritions par carences tout
en limitant les conséquences négatives, à long terme, de la montée
des maladies chroniques. Mais pour y répondre, les politiques
devront faire évoluer tous les maillons de la chaîne alimentaire.
Mieux vaut prévenir que guérir
La première des priorités reste la prévention. Car il n’y aura
pas de changements dans les modes de production et de
consommation, pas d’évolution vers une alimentation équilibrée
et vers des modes de vie plus sains, sans que la société tout entière
se mobilise. Éduquer et informer sans relâche le grand public
est donc primordial, même si ce n’est pas pour autant suffi sant.
Dans les pays industrialisés, le budget consacré par l’État
aux programmes de prévention et d’éducation nutritionnelle est
souvent ridicule, comparé à celui que l’industrie agroalimentaire
consacre à la publicité. Aux États-Unis, 4 milliards de dollars sont dépensés chaque année pour la publicité de la restauration rapide,
les sodas, les snacks, les sucreries et les céréales du petit déjeuner,
contre 333 millions de dollars pour l’éducation nutritionnelle.
Par ailleurs, pour que les changements soient eff ectifs,
il faudra identifi er et vaincre des résistances fortes, et dépasser
des intérêts puissants et contradictoires. Au plan international
ces changements dépendent également de l’issue de plusieurs batailles politiques : sur les subventions et protections accordéesà l’agriculture, sur les eff ets du commerce mondial, sur la place
des biotechnologies, sur l’environnement et les changements
climatiques, sur le droit à l’alimentation…
Il y a malgré tout quelques raisons d’être optimiste.Tout d’abord, les relations entre l’alimentation et la santé sont
aujourd’hui mieux comprises. Le grand public en a de plus en plus
conscience. Le Sommet du millénaire, ensuite, a adopté en 2000 comme l’un de ses premiers objectifs la réduction de la faim
et des malnutritions, et l’éradication de la pauvreté extrême.
En 2002, le Sommet mondial de l’alimentation a reconnu le droit à l’alimentation et à une nutrition adéquate, et des directives ont été élaborées en 2004. L’Assemblée mondiale de la santé
a également adopté une stratégie mondiale sur l’alimentation,
l’activité physique et la santé, qui fournit un cadre de référence
pour prévenir les maladies chroniques liées à l’alimentation. L’émergence u concept de durabilité ( sustainability), d’autre part,
oblige désormais à prendre en compte la faim et les malnutritions
sous leurs asp ects biologiques, mais aussi économiques, culturels
et environnementaux. On va donc bien au-delà d’approches
médicales ou agronomiques trop étroites.
Enfi n, il existe d’ores et déjà des ébauches de nouveaux
modèles. Comme celui de la région européenne de l’Organisation
mondiale de la santé, qui repose sur trois piliers : sécurité
sanitaire des aliments, approvisionnement alimentaire durable, nutrition. Un modèle admis par les décideurs, qui élaborent dès
à présent des plans nationaux. Cependant, il reste à convaincre
les autres acteurs : économistes, agriculteurs, industriels
de l’agroalimentaire, distributeurs, consommateurs, etc.
Ces initiatives peuvent-elles infl uencer, voire inverser,
les dynamiques en cours ? Vaincre ce paradoxe qu’en dépit
de l’augmentation globale de l’esp érance de vie, 850 millions
de personnes continuent d’être sous-alimentées et plus
de 2 milliards d’autres sont atteintes de malnutrition par carence
ou par excès ? À l’évidence, des changements doivent encore
intervenir si l’on ne veut pas que ces nouvelles politiques, pourtant
nécessaires, restent de l’ordre du discours ou de l’hypothèse.
Mais peut-on se permettre de rester inactif ?
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