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Nourrir 9 000 000 000 d'hommes / Vers une meilleure sécurité alimentaire pour tous
 

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L’aide alimentaire en question

Arlène Alpha
Anne Wagner

  GRET


Les problématiques de l’aide alimentaire internationale
Différents types d’aide alimentaire - Il existe plusieurs types d’aide alimentaire, dont les enjeux et les objectifs varient sensiblement. Un premier type vise à répondre à des situations d’urgence comme des conflits politiques ou des catastrophes naturelles ; l’enjeu immédiat est la survie des personnes. Cette aide peut se poursuivre quelque temps afin de pallier un état d’urgence prolongée, de postcrise ou de réhabilitation. L’aide alimentaire est ponctuelle et non programmée.
Par opposition à l’aide alimentaire d’urgence, on peut distinguer une aide alimentaire qui procède davantage d’une logique de moyen ou de long terme. Elle est la plupart du temps prévue et s’inscrit dans le cadre d’accords bilatéraux entre le pays donateur et le pays bénéficiaire. C’est le cas de l’aide alimentaire octroyée par la France : des accords-cadres la concernant sont signés entre la France et le gouvernement du pays bénéficiaire ; ils prévoient pour trois ans les montants annuels d’aide alimentaire que la France s’engage à verser. L’aide alimentaire programmée a plusieurs objectifs. D’une part, elle peut être conçue comme un moyen de venir en appui à des projets de développement (c’est par exemple le cas des projets « vivres contre travail », où l’aide alimentaire constitue une forme de rémunération pour les bénéficiaires travaillant sur ces projets – typiquement la construction d’un réseau d’irrigation, d’une route, etc.). Elle peut également être vue comme un moyen de restaurer la balance commerciale de l’État bénéficiaire en réduisant le déficit entre la demande et l’offre nationales d’aliments : en bénéficiant d’aide alimentaire, l’État économise les devises qui auraient été nécessaires à des importations supplémentaires. L’appui à l’équilibre des balances commerciales des pays bénéficiaires est l’objectif premier de l’aide-programme américaine. Ainsi, par opposition à l’aide alimentaire d’urgence, ce second type d’aide procède d’une logique plus structurelle.
L’aide alimentaire peut passer par deux canaux, bilatéral et multilatéral. On parle d’aide alimentaire bilatérale dans le cadre d’une logique « un donateur, un bénéficiaire ». L’aide alimentaire multilatérale implique quant à elle plusieurs donateurs, voire plusieurs bénéficiaires : elle passe généralement par le Programme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU, qui coordonne les aides reçues des différents donateurs. Généralement, l’aide alimentaire multilatérale vient davantage en appui à des situations d’urgence alors que l’aide bilatérale a tendance à être plus structurelle.
L’aide alimentaire, sous quelles modalités ? - L’aide alimentaire est fournie sous deux formes différentes, d’une part les envois en nature depuis le pays donateur, d’autre part les transferts financiers destinés à acheter des denrées alimentaires sur les marchés du pays bénéficiaire ou de l’un de ses voisins (on parle alors d’achat triangulaire, car un troisième pays intervient dans la transaction). L’Union européenne essaie de privilégier les achats locaux ou triangulaires, estimant que cette forme d’aide alimentaire vient moins en concurrence de la production locale et qu’elle est de nature à favoriser les relations commerciales régionales. Les États-Unis, eux, fournissent leur aide alimentaire exclusivement sous la forme d’envois en nature de produits américains. D’une manière générale, c’est l’aide alimentaire en nature qui prédomine. En 2003, 2 millions de tonnes de produits fournis au titre de l’aide alimentaire ont été achetés dans les pays en développement et 8,2 envoyés depuis les pays donateurs. Le choix du mode de fourniture de l’aide n’est pas anodin : l’envoi en nature de produits peut constituer un moyen privilégié d’écouler des excédents de production, comme les céréales.
Par ailleurs, l’aide alimentaire n’est pas toujours fournie sous forme de dons, mais aussi sous forme de vente au pays bénéficiaire ou de vente à crédit. En 2003, sur les 10,2 millions de tonnes fournies au titre de l’aide alimentaire, 2 millions ont été vendues et 8,2 millions distribuées gratuitement.

L’aide alimentaire, pour quoi faire ?
Face à des situations où la disponibilité des aliments, à l’échelle d’un pays ou d’une région, est insuffisante, l’aide alimentaire peut constituer une réponse efficace. Cela est d’autant plus vrai lorsque ce manque de disponibilité est ponctuel, par opposition à une situation d’insuffisance plus structurelle. Lorsqu’une récolte a été endommagée ou détruite par un conflit ou une catastrophe naturelle par exemple, l’aide alimentaire peut permettre de faire face aux besoins des populations jusqu’à la prochaine récolte. Toutefois, le problème de la faim ne se résume pas à une disponibilité insuffisante des aliments ; il comporte de nombreux autres enjeux, comme l’insuffisance du pouvoir d’achat des ménages (voir le cas de la France) ou encore le manque de qualité ou de diversité de la nourriture consommée. L’aide alimentaire ne peut donc à elle seule répondre à ces enjeux, qui nécessitent des politiques plus globales de lutte contre la pauvreté et l’exclusion

L’aide alimentaire en France
Il est évident que suffisamment de nourriture est disponible en France pour couvrir les besoins de la population. Et pourtant, on estime que plus de 2 millions de personnes recourent à l’aide alimentaire chaque année ; et à en croire les associations d’aide alimentaire ce chiffre est en augmentation. Ce phénomène illustre à quel point le problème de la faim est lié au manque de revenu : les personnes accueillies dans les structures d’aide alimentaire sont celles qui connaissent la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale. Comme pour l’aide alimentaire internationale, l’aide alimentaire en France est distribuée sous diverses formes par les associations (affiliées ou non aux grands réseaux caritatifs) et par les collectivités locales : colis alimentaires gratuits, épicerie sociale dans laquelle les denrées sont vendues à faible prix, restaurants sociaux, bons alimentaires permettant d’acheter les aliments dans les surfaces commerciales classiques. De plus en plus, il est demandé aux personnes accueillies de participer financièrement à l’aide alimentaire ainsi qu’aux activités proposées par les structures d’aide, cette participation étant de nature à les resocialiser et à les accompagner dans leur parcours d’insertion.

Les limites
La principale limite de l’aide alimentaire tient à sa mauvaise utilisation. Sa mise en oeuvre tend à se faire en lieu et place de réelles politiques de lutte contre la faim et la pauvreté, et elle est parfois dictée davantage par les stratégies des donateurs plutôt que par les besoins des bénéficiaires ; ce qui pose d’importants problèmes par rapport à son efficacité.
Tout d’abord, parmi les principaux fournisseurs d’aide alimentaire, nombreux sont les pays qui privilégient les envois en nature de matières premières produites sur leurs marchés. Or l’envoi en nature de produits alimentaires n’est efficace que dans le cas très particulier où la nourriture n’est pas disponible temporairement dans le pays bénéficiaire. Encore faut-il que l’aide alimentaire intervienne au bon moment, c’est-à-dire quand la crise a lieu et non pas après. Pourtant, les livraisons d’aide alimentaire d’urgence accusent souvent un certain retard, car les procédures de décision pour accorder l’aide peuvent être longues ou bien des problèmes de logistique peuvent se poser. Ainsi, l’aide alimentaire arrive parfois lorsque la nouvelle récolte a déjà eu lieu, concurrençant directement les productions locales, au détriment du revenu des producteurs locaux.
Cet effet pervers de perturbation des marchés locaux est accru dans les cas où l’aide alimentaire en nature est accordée de façon plus structurelle : déstabilisation des systèmes de production locaux et création d’une dépendance à l’aide peuvent aller directement à l’encontre de l’objectif de sécurité alimentaire.
En outre, un autre problème se pose par rapport aux choix des destinataires de l’aide alimentaire. En effet, cette aide n’est pas forcément accordée aux pays qui sont en déficit alimentaire, mais de façon privilégiée à des pays susceptibles de constituer des marchés solvables dans un futur proche. Ainsi, une loi américaine1 affirme explicitement que les programmes d’aide alimentaire qu’elle couvre sont mis en oeuvre « pour développer et élargir les marchés d’exportation pour les matières premières agricoles en provenance des États-Unis ». L’Égypte a été le premier bénéficiaire de l’aide alimentaire bilatérale française entre 1999 et 2003, ce qui permet de promouvoir les céréales françaises.
Enfin, le fait que l’aide alimentaire soit un moyen d’écouler des aliments contenant des organismes génétiquement modifiés (OGM), et ce souvent sans en informer les pays bénéficiaires, constitue une autre pratique contradictoire à l’objectif de sécurité alimentaire. Celui-ci implique une alimentation de qualité, qui respecte en particulier les habitudes alimentaires.

Vers une aide alimentaire mieux encadrée
Face à ces dérives, la communauté internationale a tenté de réagir en proposant des cadres juridiques pour mieux organiser les pratiques d’aide alimentaire. L’idée est de réfléchir sur ce qui doit être considéré comme aide alimentaire « légitime », c’est-à-dire dispensée à des fins humanitaires : quel type de transactions ? dans quelles circonstances ? à quelles conditions ? Deux enceintes principales ont pour l’instant le mandat de se pencher sur ces questions : la Convention sur l’aide alimentaire, dite convention de Londres ; et l’Organisation mondiale du Commerce.
Le but des régulations adoptées par l’OMC est d’éviter que l’aide alimentaire ne devienne une arme commerciale. En effet, l’OMC reconnaît que l’aide alimentaire peut constituer une subvention déguisée à l’exportation, par exemple lorsqu’elle est accordée à des fins de conquête de nouveaux marchés. Elle indique ainsi que l’aide alimentaire ne doit pas être liée à des exportations commerciales, que les pays donateurs doivent respecter certains principes en matière d’écoulement des excédents de produits alimentaires et que, dans la mesure du possible, elle doit être intégralement fournie sous forme de dons. L’avantage de réguler les pratiques d’aide alimentaire à l’OMC est que les dispositions adoptées par cette institution sont contraignantes, c’est-à-dire qu’elles s’imposent aux États membres sous peine de sanctions. Pour l’instant cependant, les dispositions prises dans le cadre de l’OMC sont trop timides pour permettre d’encadrer efficacement les pratiques d’aide alimentaire, l’enjeu actuel des négociations à l’OMC étant de les renforcer.
La convention de Londres est, quant à elle, une enceinte qui réunit les principaux donateurs d’aide alimentaire : ils se sont mis d’accord sur des dispositions à respecter par tous afin de contrer les effets pervers de leur démarche. Ainsi, les donateurs doivent s’engager sur des quantités minimales d’aide alimentaire à fournir annuellement, éviter de lier cette aide à des exportations commerciales, s’efforcer d’acheter des produits dans les pays bénéficiaires ou auprès d’autres pays en développement (achats locaux et triangulaires), privilégier les dons, améliorer la planification et la prévisibilité de l’aide afin que les bénéficiaires puissent l’inscrire dans leurs stratégies de développement, enfin renforcer la coordination entre les donateurs.
Si la convention de Londres est un acquis important en termes de sécurisation de l’aide alimentaire et de meilleure prise en compte des intérêts des bénéficiaires, sa principale limite reste qu’elle n’est pas habilitée à prendre des dispositions juridiquement contraignantes, le respect des engagements pris dans le cadre de cette enceinte étant soumis au bon vouloir de ses membres.



Figure 1 Principaux pays donateurs d’aide alimentaire en 2003.
(source : 2003 Food Aid and Flows. International Food Aid Information System. World Food Program, mai 2004.)


Figure 2 Principaux pays bénéficiaires de l’aide alimentaire en 2003.
(source : 2003 Food Aid and Flows. International Food Aid Information System. World Food Program, mai 2004.)



Préparer l’agriculture de demain

Michel Petit
Gérard Ghers
i
  CIHEAM-IAM de Montpellier


Avec une population qui croît encore de 2 % chaque année, et dont les éléments les plus pauvres dépendent, pour les trois quarts d’entre eux, du travail de la terre pour survivre, notre planète a plus que jamais besoin d’une agriculture performante. Signe encourageant : la production a augmenté plus vite, ces dernières années, que la population, en particulier dans les pays en développement. Une progression spectaculaire rendue possible grâce à la combinaison de trois facteurs :

  • des surfaces cultivées qui ont – un peu – augmenté ;
  • le développement de l’irrigation ;
  • de meilleurs rendements par hectare.
Mais durant les cinquante prochaines années, on ne pourra guère compter mettre de nouvelles terres en culture. Cela entraînerait des contraintes économiques et environnementales très difficiles à surmonter. Quant à développer davantage l’irrigation, ce sera impossible dans de nombreux pays, qui devront au contraire transférer vers des usages non agricoles (eau potable, usages domestiques et industriels) des volumes d’eau de plus en plus importants. Reste donc à faire croître les rendements, seule voie susceptible de répondre à une demande alimentaire en forte progression. Et cet objectif ne pourra être atteint qu’avec une recherche agronomique dynamique, capable d’innover, de profiter des acquis de disciplines plus fondamentales comme la biologie, la génétique, les mathématiques, mais aussi les sciences sociales, qui analysent les comportements des différents acteurs opérant au sein de systèmes alimentaires de plus en plus complexes et ouverts au monde.

Des résultats encourageants… mais encore insuffisants
Cette recherche agronomique a déjà fait preuve, au cours du dernier demi-siècle, d’un grand dynamisme. Grâce à elle, la production a augmenté à l’échelle de la planète, nourrissant une population mondiale qui connaissait la plus forte expansion de son histoire. Les résultats très concrets qu’elle a obtenus ont permis « non seulement d’accroître les revenus des petits paysans, mais aussi de protéger des millions d’hectares de forêts, d’herbages et de pâturages, de préserver la biodiversité et de réduire les émissions de carbone dans l’atmosphère ». Certes, ces travaux ont concerné, en priorité, les pays du Nord, dont la productivité agricole a augmenté de manière spectaculaire. Mais les pays du Sud en ont aussi tiré profit, puisque la production agricole y a augmenté depuis plusieurs décennies plus rapidement que la population, grâce notamment à la révolution verte dans les années 1960 et 1970, qui a fait croître la productivité de cultures vivrières importantes (notamment le riz, le blé, le maïs, le manioc, la banane-plantain…). Plus récemment, la recherche s’est aussi intéressée à la biodiversité et à l’environnement, éléments essentiels pour améliorer cette productivité de façon « durable ».
Cet effort scientifique est devenu très important : l’ensemble des dépenses publiques de recherche agronomique a presque doublé en termes réels de 1976 à 1995, passant de 11,8 à 21,7 milliards de dollars. Mais il reste très inégalement réparti. Les pays riches – et surtout les plus grands d’entre eux – investissent beaucoup plus, que ce soit en valeur absolue ou relative, que les pays pauvres (on notera néanmoins que pour la première fois, dans les années 1990, les pays en développement pris dans leur ensemble ont dépensé plus pour la recherche agronomique publique que les pays développés : respectivement 11,4 et 10,2 milliards de dollars).
Autre source d’inquiétude, les sommes consacrées à la recherche agronomique publique ont eu tendance à augmenter de moins en moins vite, au cours des années 1990, dans plusieurs régions du monde : à peine 0,2 % de plus par an, dans les pays riches, entre 1991 et 1996, contre 2,2 % au cours des années 1980. Et quasiment aucune augmentation en Afrique durant ces mêmes années 1990, alors que l’Asie accroissait, de son côté, ses budgets de recherche agricole de 4,4 % en moyenne.

Un réseau mondial de chercheurs
Cette recherche s’organise à l’échelle mondiale. Avec, en premier lieu, les institutions nationales de recherche. Ce sont elles qui, dans les pays en développement, sont les premières concernées par le défialimentaire mondial. En Afrique, il s’agit le plus souvent d’instituts nationaux de recherche agronomique (INRA), soumis pour l’essentiel aux contraintes de fonctionnement des administrations publiques. La situation est plus variée dans les autres régions du monde :
  • dans les pays riches, les universités effectuent environ 43 % des recherches publiques (ce n’est pas le cas, on le sait, de la France) ;
  • en Amérique latine cette proportion est de 25 %% ;
  • elle est de moins de 10 % en Afrique.
Dans de nombreux pays, ces institutions traditionnelles de recherche s’entourent d’un nombre de plus en plus grand d’acteurs et d’organisations très divers. D’où une cohabitation complexe et souvent hétérogène, qui a fini par faire émerger la notion de « systèmes nationaux de recherche agronomique » (SNRA). Mais il est fréquent que l’intégration et la coordination entre ces « partenaires de fait » laissent beaucoup à désirer. Et le système réel n’est alors guère plus que la somme de ses composantes. Quoi qu’il en soit, même lorsque ces institutions nationales sont très faibles, comme c’est le cas dans de très nombreux pays en développement, elles restent incontournables puisqu’une partie des recherches nécessaires doit être faite, de toute façon, sur le terrain.
Le poids des entreprises privées - Le secteur privé, de son côté, joue un rôle de plus en plus important, même s’il est difficile de mesurer de façon précise le poids de la recherche agricole réalisée par les entreprises. Les évaluations disponibles suggèrent néanmoins qu’environ un tiers de la recherche totale consacrée à l’agriculture dans le monde a été dû au secteur privé au milieu des années 1990. Mais la quasi-totalité (94 %) de cette recherche privée a été effectée dans les pays développés, si bien qu’aux États-Unis le montant des investissements consentis par des entreprises dans la recherche agronomique dépasse celui des dépenses publiques.
Le développement des OGM et le rôle qu’y ont joué quelques très grandes entreprises multinationales ont soulevé de vives controverses, en particulier en Europe, avec de fortes appréhensions vis-à-vis de ce secteur privé. Pour l’essentiel, les recherches privées et publiques sont néanmoins complémentaires, le secteur privé investissant surtout dans le machinisme et la chimie agricoles ainsi que dans les technologies de transformation agroalimentaire.
Les biotechnologies, quant à elles, se sont développées selon un scénario très différent. La recherche fondamentale a d’abord été financée, pour l’essentiel, par des fonds publics. Ce qui a permis de perfectionner des techniques comme les marqueurs génétiques, la transformation des cellules et des tissus. Mais ces avancées étant susceptibles de déboucher sur des brevets, elles ont rapidement attiré les entrepris es. Et les investissements que celles-ci ont réalisés pour améliorer les variétés de plantes ont très vite pris la place des crédits publics dans les pays développés. Avant même l’introduction des OGM.
Ces biotechnologies demandent des investissements beaucoup plus importants que la sélection variétale classique. Mais le développement spectaculaire des cultures de maïs, de soja et de coton transgéniques, au cours de ces dernières années, aux États-Unis, au Canada, en Argentine, et maintenant en Chine et au Brésil, démontre que les marchés pour ces produits atteignent des tailles plus que suffisantes pour rentabiliser les sommes investies.
Chercheurs sans frontières - Les pays en développement ne consacrant le plus souvent que des ressources limitées à la recherche agricole, celle-ci a dû s’appuyer sur des programmes internationaux. Les puissances coloniales avaient certes déjà beaucoup investi dans la recherche agronomique tropicale, notamment la Belgique au Congo belge. Les Pays-Bas à Java et à Sumatra, la France dans son empire colonial et la Grande-Bretagne avaient également mis sur pied des institutions de recherche significatives. Mais elles étaient tournées principalement vers les cultures de plantation, qui servaient les besoins des métropoles : en France, il a fallu attendre 1960 pour que soit créé l’Institut de recherche pour l’agriculture tropicale (IRAT), dédié aux cultures vivrières.
Face à cette attitude coloniale, la Fondation Rockefeller établit au Mexique en 1943 un programme d’amélioration du blé et du maïs, qui deviendra le CIMMYT (Centro Internacional de Mejoramiento de Maiz y Trigo) en 1967. Elle établit ensuite l’IRRI (International Rice Research Institute) aux Philippines en 1960, avec le concours de la Fondation Ford. Puis ces deux institutions créent l’IITA (International Institute of Tropical Agriculture) au Nigeria en 1967 et le CIAT (Centro Internacional de Agricultura Tropical) en Colombie en 1968.
À la fin des années 1960, les premiers succès spectaculaires de la révolution verte en Asie confirment que cette innovation institutionnelle peut être très fructueuse. Ils suscitent alors de grands espoirs, dans une période où l’on craint le retour de famines généralisées dans les pays pauvres. En 1970, le budget total de ces quatre centres s’élève pourtant à peine à 15 millions de dollars. De nouvelles ressources sont donc nécessaires. Ce qui conduit à mettre en place le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (GCRAI), sur le modèle des groupes consultatifs de la Banque mondiale. Le succès financier est tel qu’en 10 ans le budget sera pratiquement décuplé, pour atteindre 141 millions de dollars en 1980.
Aujourd’hui, le « système du CGRAI » compte 15 centres, qui couvrent des thématiques allant de l’amélioration des cultures et de l’élevage à la gestion des sols et des ressources en eau, de la forêt, de l’agroforesterie, des ressources marines ou même des politiques alimentaires. Et plus de 30 ans après sa création, il continue de mobiliser des ressources financières significatives : 379 millions de dollars, par exemple, en 2003. Même si cette somme ne représente qu’une toute petite fraction de l’effort total de recherche agronomique (3 % à peine des sommes consacrées par les pays en développement), le rôle des CGRAI est reconnu par tous et demeure stratégique pour développer l’agriculture mondiale.

Revoir nos modèles
L’approche essentiellement agronomique qui a soutenu la production agricole des 50 dernières années ne pourra suffire à l’avenir. Car elle a conduit à des pratiques qu’il nous sera difficile de poursuivre. Trop consommatrices d’énergie, trop polluantes et trop gourmandes en produits chimiques divers, elles ont conduit au procès général du « productivisme » en agriculture, qui consiste à vouloir augmenter coûte que coûte la productivité de la terre et du travail, sans se préoccuper des conséquences sociales, économiques et environnementales.
Il est clair, aussi, que la production agricole doit croître, pour l’essentiel, dans les pays pauvres. L’idée que les pays riches pourraient assurer cette tâche doit être abandonnée. Car accroître l’aide alimentaire de façon massive ne serait politiquement possible ni au Nord ni au Sud. Vendre aux pays en développement de grandes quantités de produits agricoles n’est pas plus envisageable, car cela suppose que ces nations aient une croissance économique suffisamment forte pour pouvoir financer de telles importations. Ce qui impliquerait de leur part, de toute façon, une croissance agricole élevée, puisqu’une très forte proportion de la population active (souvent plus de 50 %) est employée dans l’agriculture. Transférer cette main-d’oeuvrede l’agriculture vers les autres secteurs économiques ne sera jamais assez rapide pour que les familles rurales et urbaines pauvres puissent bénéficier d’un emploi suffisamment rémunérateur pour se nourrir.
Malheureusement, les conditions dans lesquelles les produits agricoles sont produits, dans de très nombreux pays en développement, n’offrent pour les entreprises privées aucune possibilité de rentabiliser leurs investissements de recherche. C’est le cas, en particulier, pour les milliards de petits agriculteurs qui ne produisent guère plus, au mieux, que leurs propres besoins de subsistance.
D’où deux conséquences importantes :
  • d’une part, les craintes que les entreprises multinationales de biotechnologie ne mettent la main sur l’approvisionnement en semences des petits agriculteurs du tiers-monde sont probablement exagérées, même si, ici ou là, les gouvernements devront être attentifs au danger que représente la mise en place de pouvoirs de monopole exorbitants ;
  • d’autre part, il faut plutôt craindre l’accroissement du nombre de « cultures orphelines », celles pour lesquelles les efforts d’amélioration ne sont pas entrepris parce que jugés trop coûteux par rapport aux bénéfices escomptés.
Le secteur public ne peut pas ignorer ces considérations dans le choix de ses priorités de recherche. Il paraît souhaitable, en particulier, que les programmes d’amélioration des cultures encouragent les partenariats entre les secteurs publics et privés. Pourquoi ne pas envisager, également, des formules qui permettent aux grandes entreprises de s’ouvrir au mécénat, pour mettre une partie de leur potentiel de recherche au bénéfice des agricultures pauvres ? La recherche agricole pour le développement doit, quoi qu’il en soit, se transformer profondément : se renforcer dans les pays du Sud et s’ouvrir davantage aux disciplines biologiques et écologiques. Sans doute pourra-t-elle alors relever le défide nourrir la planète de demain.



L’essor fragile du « commerce équitable »

Cécile Levret
  Euromontana, association pour le développement des zones de montagne en Europe, Bruxelles
Lucie Sirieix
  École nationale supérieure agronomique, UMR MOISA, Montpellier


« Commerce » et « équité » : à première vue, les deux termes s’opposent. On peut pourtant les juxtaposer pour former ce que l’on appelle le « commerce équitable ». Un concept qui suscite de nombreuses interrogations, dans les milieux tant économiques et scientifiques que politiques. Mais le phénomène, lancé il y a plusieurs décennies, a bel et bien le vent en poupe : les ventes mondiales de produits alimentaires qu’il a générées en 2002 sont estimées à quelque 320 millions de dollars (dont 260 millions en Europe) et augmentent chaque année d’environ 20 %, même si elles ne représentent encore qu’environ cinq millièmes du commerce international.

L’idée : créer un nouveau « partenariat commercial »
En 1964, lors de la conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, à Genève, des manifestants scandent le slogan « Trade, not aid » (« Le commerce, pas la charité»). Ce sera le point de départ d’une réflexion sur le commerce alternatif, reposant sur des relations Nord-Sud plus justes. Mais il faudra attendre 1969 pour qu’apparaisse la première boutique de commerce équitable – Magasin du monde – aux Pays-Bas.
Quel en est le principe ? Le commerce équitable a été défini par le consensus de FINE, en 2001, comme « un partenariat commercial fondé sur le dialogue, la transparence et le respect dans le but de parvenir à une plus grande équité dans le commerce international. Le commerce équitable contribue au développement durable en proposant de meilleures conditions d’échanges et en garantissant les droits des producteurs et des travailleurs salariés. Les organisations du commerce équitable (soutenues par les consommateurs) s’engagent activement à appuyer les producteurs, à sensibiliser l’opinion publique et à mener campagne pour des changements dans les règles et les pratiques du commerce international conventionnel ».
Pourquoi vouloir repenser l’organisation du commerce ? Parce qu’en l’espace d’un demi-siècle, son volume a quintuplé. Or, l’expansion foudroyante des échanges internationaux, dans le cadre d’une économie libérale, modifie la manière dont les populations vivent et travaillent, et perturbe l’environnement naturel. Un bouleversement qui, en soi, n’est ni bon ni mauvais, mais qui génère à l’heure actuelle de nombreux abus, en particulier dans les pays du Sud. D’où l’idée de favoriser ce commerce, mais d’une manière qui préserve l’environnement et qui garantisse un développement humain équitable tout en responsabilisant les consommateurs du Nord.

Le producteur doit pouvoir vivre de son travail
Les chiffres le prouvent : le commerce international et la libéralisation des économies ne font qu’accroître le fossé entre pays riches et pays pauvres. Aujourd’hui, un cinquième de la population mondiale – regroupant les pays les plus riches – se partage 86 % du PIB mondial. Tandis que le cinquième le plus pauvre n’en reçoit que 1 %. Ce déséquilibre affecte de nombreux pays qui produisent et exportent des matières premières agricoles. La valeur de ces ressources « brutes » diminue en effet dangereusement par rapport à celle des produits manufacturés qu’ils importent, et dont les échanges, au niveau mondial, ne cessent d’augmenter.
Produites en trop grandes quantités dans un marché international saturé, ces denrées agricoles s’échangent à des prix de plus en plus bas, depuis les années 1960. Résultat : leur vente ne parvient même plus, aujourd’hui, à couvrir les coûts de production, d’autant que les profits sont de plus en plus accaparés par différents intermédiaires (industriels et distributeurs) qui appauvrissent ainsi les producteurs et leurs familles.
Pour réparer cette injustice, le commerce équitable s’engage à travailler avec des producteurs ou des travailleurs marginalisés et vulnérables, à leur permettre de vivre pleinement de leur travail, et à refuser systématiquement toute forme d’esclavage, y compris l’exploitation des enfants. En retour, le principe est aussi de responsabiliser ces producteurs et ces salariés en les intégrant pleinement dans l’organisation des échanges, que ce soit en les associant aux décisions ou en favorisant le dialogue entre patrons et syndicats.
Concrètement, le commerce équitable garantit aux producteurs que leurs produits seront achetés à un prix juste et raisonnable, c’est-à-dire à un prix qui ne se contente pas de couvrir les coûts de production mais qui tienne également compte des facteurs sociaux et environnementaux. La rémunération de leurs salariés est donc souvent supérieure au minimum légal. D’autre part, en préfinançant la production ou la récolte, le commerce équitable évite que ces mêmes producteurs ne s’endettent, car ils n’ont pas les fonds nécessaires pour acheter les matières premières. Les relations commerciales ainsi construites s’appuient sur des engagements à long terme.
Le commerce équitable veille aussi à ce que les règles de sécurité concernant les travailleurs soient respectées, ainsi que les lois sociales et sanitaires en vigueur dans le pays. Il s’appuie en particulier sur les droits fondamentaux définis par les Nations unies et sur les normes de droit du travail dictées par l’Organisation internationale du travail.
Le partenariat commercial est fondé sur le dialogue, la transparence et le respect, chacun étant pleinement informé sur le fonctionnement et les finances de l’organisation avec laquelle il travaille, et disposant des informations nécessaires pour accéder librement au marché.
Enfin, au-delà de l’activité purement commerciale, le commerce équitable se distingue en fournissant un soutien financier et technique aux producteurs. Il les aide à s’organiser, favorise la formation des travailleurs et l’emploi de méthodes de production responsables.

L’émergence des « consom’acteurs »
Le commerce équitable ne peut se développer que s’il y a, à l’autre bout de la chaîne, des consommateurs sensibilisés et attentifs. À l’heure actuelle, ces consommateurs s’interrogent sur les bienfaits d’une mondialisation qui limite les protectionnismes, dérégule les pratiques commerciales et le marché du travail. Une prise de conscience commune émerge, qui jette les bases d’une société civile mondiale. S’exprime ainsi le désir d’orienter son acte d’achat vers des produits qui répondent à ces exigences éthiques : le citoyen devient « consom’acteur ». Il développe une pratique de don amélioré, considérant qu’il est plus digne d’acheter le produit du travail des pauvres que de leur faire la charité.
Les dernières enquêtes de consommateurs, réalisées en France en 2001 et 2002 par la société IPSOS, montrent que cette consommation « engagée » suscite un réel engouement : 38 % des consommateurs disent tenir compte des engagements de « citoyenneté » des entreprises et placent le critère du travail des enfants en tête. Quant au commerce équitable, 32 % des Français en ont entendu parler en 2002, contre 24 % en 2001 et seulement 9 % en 2000. Mais ce phénomène concerne encore des catégories bien spécifiques de la population : les hommes (35 % y sont sensibilisés) plus que les femmes, principalement les cadres supérieurs et les personnes ayant fait des études supérieures (qui représentent 58 % des personnes sensibilisées).
Au-delà des discours, les produits issus du commerce équitable ont malgré tout du mal à s’imposer. En 2002, seuls 19 % des Français étaient sûrs d’en avoir déjà acheté. Pour la moitié d’entre eux, les achats ont été faits dans des magasins spécialisés, et le café reste en tête des produits vendus, suivi par le thé et le chocolat. Selon ces consommateurs, les ventes ne se développeront que si ces produits sont mieux identifiés et plus accessibles dans les grandes surfaces. En revanche, comme le souligne une étude de Traidcraft, en Angleterre, si 9 consommateurs sur 10 se déclarent prêts à payer leurs produits alimentaires plus cher pour aider les populations des pays pauvres, très peu en achètent effectivement une fois en magasin (seulement 2 sur 10).

Pour une meilleure identification en magasin : les labels
Comment structurer ce commerce équitable ? Pour qu’il soit acheté, le produit vendu doit d’abord répondre aux exigences des consommateurs du Nord, notamment en terme de sécurité sanitaire. Mais il doit aussi apporter la garantie qu’il a bien été produit dans le respect des valeurs qui sont celles du commerce équitable. Ce qui suppose de mettre en place un « label », qui s’appuie sur un système de contrôle fiable et reconnu par le consommateur engagé.
FLO International (Fairtraide Labelling Organization International) travaille depuis 1997 pour instaurer une référence unique, déclinable par filière, et dotée d’un système de contrôle. Cette association regroupe 17 initiatives nationales, dont 14 en Europe. Elle a déposé un logo pour identifier les produits qui répondent aux critères qu’elle a définis. Celui-ci garantit que l’on a contrôlé leur production et leur transformation selon des procédures reconnues à la fois par les pays du Sud et par ceux du Nord. Une telle démarche était indispensable pour sortir ces produits des réseaux spécialisés et pouvoir les vendre en grandes surfaces ou dans les autres centres de distribution. Résultat : en 2003, près de 6000 points de vente en France référencent des produits Max Havela ar, et l’ensemble des produits vendus sous le label représentait, en 2002, 28 millions d’euros (contre 18 millions en 2001).
Les initiatives nationales, telles que Max Havela ar France, sont des associations à but non lucratif et ne sont pas propriétaires (tout comme FLO International) des denrées commercialisées avec le logo. Leur mission est de développer le marché national en promouvant la démarche auprès des distributeurs et en sensibilisant la population. Elles mettent également en contact les importateurs nationaux avec les producteurs du Sud. Elles perçoivent un droit de marque sur chacun des produits vendus avec le logo du commerce équitable, ce qui permet de financer une partie de leur activité. Mais malgré l’essor de ce commerce, la plupart de ces associations ont encore besoin d’être soutenues financièrement, sous forme de subventions nationales et d’aides communautaires.
Quelques chiffres résument malgré tout l’efficacité du travail accompli : le commerce équitable de Max Havela ar touche maintenant les consommateurs de 18 pays et concernent 700 industriels (exportateurs, importateurs et transporteurs) dans les filières agréées ; 800 000 familles de producteurs bénéficient des conditions d’achat Max Havela ar, ce qui correspond à 338 organisations de producteurs de 46 pays. À l’heure actuelle 9 filières ont été développées : le café, le thé, les bananes, le chocolat, le sucre, le miel, les jus de fruits, le riz et les fruits frais. Et le chiffre d’affaires annuel de détail de ces produits vendus avec le label a atteint 400 millions d’euros en 2003, contre seulement 222 millions en 2000.
La Suisse est le pays où ce marché s’est le plus développé, avec une consommation annuelle de produit labellisés qui, en 2002, atteignait 10,16 euros par habitant (la consommation de bananes Max Havela ar y représente 20 % des parts de marché totales). La France est plus à la traîne, avec une consommation par habitant de 0,40 euros, mais de jeunes marques émergent, comme Alter Eco ou Ethiquable, qui commercialisent exclusivement des produits issus du commerce équitable dans les grandes enseignes, sous le label Max Havela ar.

Conclusion
Dans nos sociétés industrialisées, la grande majorité des citoyens ne consomme plus uniquement pour satisfaire ses besoins mais également pour se faire plaisir. Mais ce plaisir peut-il exister au détriment du bien-être des autres ? Quel monde souhaite-t-on cautionner à travers les achats ? Autant de questions sur lesquelles le mouvement du commerce équitable souhaite nous faire réfléchir et agir en conséquence. Pourtant ces filières, alimentaires ou non, sont encore fragiles et doivent continuer à être portées par les ONG, les scientifiques et les politiques pour espérer un jour avoir une incidence sensible sur les échanges mondiaux.



La redécouverte des savoirs traditionnels

Samira Sarter
  microbiologiste, UPR « Démarche intégrée pour le développement d’aliments
  tropicaux de qualité », CIRAD Montpellier
José Muchnik
  anthropologue, directeur de recherche INRA—SAD, UMR Innovation,
  Montpellier


«Les arbres ne poussent pas en tirant de leur coupe
mais en arrosant leurs racines.»
Amadou Hampâté Bâ


L’invention des traditions
Parmi les éclairages nécessaires pour aborder la question de la sécurité alimentaire, la prise en compte de la construction dans la durée des savoirs traditionnels occupe une place primordiale. Car ceux-ci ont permis depuis des époques très anciennes, bien avant l’invention de l’écriture, que les hommes nourrissent leurs corps et leurs esprits ; et l’alimentation a toujours joué un rôle fondamental et fondateur de leur vie en société. Les hommes ont alors, de manière empirique, mis au point des techniques et acquis des savoirs, permettant de produire des aliments, de les conserver et de les rendre comestibles.
Combien de temps a-t-il fallu aux ethnies de l’Amazonie précolombienne pour mettre au point leurs techniques de détoxication du manioc ? De quelle « recherche expérimentale » sont issus les produits fermentés, à base de soja, dans les pays asiatiques ? Plus personne, aujourd’hui, ne le sait. Il n’empêche : les peuples du monde ont cumulé un savoir-faire très riche, qui continue d’évoluer pour s’adapter aux nouvelles contraintes écologiques, sociales ou économiques de environnement. Aujourd’hui, ces techniques alimentaires sont autant de ressources à mettre en valeur.
Toutes ces techniques ont un point commun : elles ne reposent pas uniquement sur des connaissances objectives – un pilon écrase du mil – mais ont été construites aussi à partir de représentations et de théories propres à chaque culture, ainsi que des goûts et des préférences des consommateurs. Les sociétés traditionnelles ont ainsi développé des savoir-faire adaptés à l’environnement dans lequel elles évoluent.

S’adapter pour se nourrir
Dans les Andes, par exemple, le chuño permet de conserver les pommes de terre par déshydratation. La technique est fondée sur l’écart important de température entre le jour et la nuit. Les paysans exposent leurs pommes de terre aux gelées nocturnes, puis les écrasent en les piétinant. Ils les font ensuite sécher avant de les stocker.
Sous l’action conjuguée des gelées et du soleil, les cellules de pomme de terre perdent leur perméabilité. L’eau qui les entoure est donc expulsée lorsque les paysans les piétinent. Résultat : le séchage au soleil est beaucoup plus rapide. Alors que la teneur en eau d’une pomme de terre « ordinaire » est de 75 %, le chuño n’en contient plus qu’environ 10 %. Il peut donc être conservé plus longtemps, servant de réserve alimentaire ou de source de revenu pour les paysans.

Adapter l’innovation à la tradition…
L’arrivée d’une nouvelle plante comestible fait naître des techniques spécifiques pour la transformer et la consommer. Mais cela demande toujours un temps plus ou moins long.
Prenons le cas du soja. Dans les pays asiatiques, d’où cet aliment est originaire, il existe depuis des siècles des techniques de transformation, fondées en particulier sur la fermentation, qui permettent de préparer des produits très divers, comme le tempeh en Indonésie et en Malaisie, ou le miso au Japon. En Amérique latine, la culture du soja s’est développée à grande échelle à partir de 1950. Pourtant, il n’y est encore utilisé, aujourd’hui, que comme matière première pour produire de l’huile et des aliments de bétail. Les populations continuent à éprouver des difficultés à le consommer.
Certes, il ne s’agit pas de faire manger aux Brésiliens ou aux Argentins du tempeh indonésien. Il n’est nullement question de transférer les goûts d’un peuple. Mais on pourrait puiser avec profit dans la richesse des procédés asiatiques, s’en inspirer, pour créer de nouvelles techniques de transformation du soja, adaptées à des cultures alimentaires différentes. Ce ne serait d’ailleurs pas une originalité historique, puisque certaines méthodes africaines de transformation du manioc – comme la fabrication du gari – ont beaucoup emprunté à celles utilisées au Brésil ; les colons portugais étant à l’époque les « agents de diffusion ».

… ou adapter la tradition à l’innovation
Pour d’autres aliments, les techniques de transformation ont dû, à l’inverse, être largement réinventées. C’est le cas, par exemple, du maïs, qui était l’aliment de base des anciennes civilisations d’Amérique centrale et du Sud. Elles le préparaient à l’aide d’une technique particulière : la cuisson alcaline ou nixtamalisation (mot d’origine nauhatl, de nextli – cendres – et tamalli – pâte de maïs). Le principe consiste à faire bouillir du maïs dans l’eau en ajoutant un peu de chaux ou des cendres de bois pendant une demi-heure environ et à laisser ensuite reposer dans l’eau chaude plusieurs heures. Un procédé qui augmente la quantité de protéines assimilables.
Introduit en Europe après la «découverte» de l’Amérique, le maïs fut d’abord appelé « blé d’Espagne » ou « blé turc ». Mais on le mangeait à contrecoeur, faute de pouvoir s’offrir le vrai pain de blé. Il n’a donc pas été jugé utile de ramener d’Amérique les savoir-faire indigènes destinés à le transformer. Les pauvres ont donc dû innover pour le consommer… Et inventer, en Italie, la polenta ou la mamaliga en Roumanie. Même si le maïs est resté, jusqu’à nos jours, peu utilisé en Europe dans l’alimentation humaine.
En Afrique, son sort a été en revanche très différent : introduite au Congo et en Angola par les Portugais au xvie siècle ( Masa ma Mputa, « épi du Portugal ») cette plante a rapidement été adoptée par les populations locales, qui ont su créer de nouveaux savoirs pour l’intégrer dans leur alimentation. Aussi trouve-t-on aujourd’hui au Bénin un foisonnement de techniques pour le transformer : quoi de plus local et de plus spécifique que le mawé, farine fermentée de maïs, l’ akassa, pâte de maïs préparée avec de la farine fermentée et cuite dans des feuilles, l’ ablo, pâte de maïs levée et cuite à la vapeur, ou encore l’ aklui, sorte de couscous de maïs mangé sous forme de bouillie ?

La fermentation, un savoir stratégique
Parmi la variété de procédés destinés à améliorer les qualités nutritives d’un aliment, la fermentation a occupé une place centrale. Qu’il s’agisse de fermentation de viande, de végétaux ou de produits laitiers, le procédé consiste toujours à faire proliférer des micro-organismes qui utilisent l’aliment comme nourriture, mais qui en modifient au passage son goût, ses flaveurs, ses arômes, son aspect ou sa texture. Cette fermentation présente des atouts indéniables pour la sécurité alimentaire des populations à travers le monde.
Tout d’abord, elle stimule l’appétit en introduisant une diversité de goûts, d’odeurs et de texture. On retrouve ici le tempeh indonésien, mais aussi la sauce de poisson nuocmam au Vietnam. Quant au natto, obtenu au Japon par fermentation de graines de soja, il bénéficie d’un savoir-faire vieux de plus de 1 000 ans. Les graines de soja sont d’abord cuites. Puis fermentées par une bactérie – Bacillus natto – qui donne au produit sa consistance filamenteuse et visqueuse. En Afrique de l’Ouest, ce sont les graines de néré ( parkia biglobosa, une légumineuse arbustive) que l’on fermente ainsi, pour obtenir le nététou au Sénégal, le dawadawa au Nigéria ou le soumbala au Mali, dont plusieurs dizaines de milliers de tonnes sont consommées chaque année. Utilisés comme condiments, les produits à base de néré développent un goût particulier qui rappelle celui de la viande.
Ces fermentations donnent aussi des propriétés nutritionnelles intéressantes : elles rendent les légumineuses plus digestes et enrichissent l’alimentation en acides aminés, protéines, ( natto et nététou contiennent jusqu’à 40 % de protéines), vitamines (thiamine, riboflavine) et acides gras essentiels.
Elles permettent en outre de conserver les aliments par le biais d’une multitude d’opérations comme la fermentation lactique, alcoolique, acétique ou alcaline. Comme dans le cas de la choucroute, des olives ou des légumes, le kim chi en Corée en est un exemple.
Enfin, elles apportent parfois des propriétés thérapeutiques intéressantes. Comme les bouillies à base de céréales (mil, sorgho) que l’on obtient par fermentation lactique, c’est le cas des uji en Afrique de l’Est. Les mères africaines les utilisent pour sevrer leur enfant entre 6 mois et 3 ans. La fermentation produit des substances (acide lactique et bactériocines) qui freinent la prolifération des bactéries responsables de diarrhées chez l’enfant ( Salmonella typhi, E. coli, Shigella disenteriae, Staphylococcus aureus). Une étude, en Tanzanie, a établi qu’un enfant qui consommait chaque jour une bouillie fermentée pendant 9 mois faisait en moyenne 40 % de diarrhées en moins qu’un enfant n’en consommant pas. D’autres travaux ont montré que ces bouillies fermentées, élaborées à domicile, étaient en définitive plus sûres d’un point de vue sanitaire que les produits modernes à base de lait que l’on a récemment introduits sur les marchés africains.

Modernité des traditions et sécurisation alimentaire
Les savoirs traditionnels ont été créés, diffusés, modifiés au gré des évolutions historiques. On ne pétrit plus la pâte comme les Gaulois, on ne broie plus le maïs comme les Mayas, mais le pain et les tortillas continuent à être au centre de l’alimentation des Européens et des méso-Américains. La sécurité alimentaire comme norme nutritionnelle ou volonté politique doit être accompagnée par la mise en place d’un processus de sécurisation alimentaire, qui permet aux hommes et aux sociétés de prendre en main leur propre sécurité. Aujourd’hui, face aux contraintes de la modernité (démographie, urbanisation croissante…), les savoirs traditionnels acquièrent paradoxalement un rôle encore plus important. La recherche scientifique et technique doit être attentive aux défis posés par ces savoirs, qui continuent à s’adapter et à émerger.


Biotechnologies et sécurité alimentaire

André Charrier
  ENSAM, UMR « Diversité et génome des plantes cultivées »
Jacques Lefort et Christian Bourdel
  Agropolis-Museum
Philippe Joudrier
  INRA


Dans la seconde moitié du xxe siècle, la recherche agronomique a eu pour mission d’augmenter rapidement la production agricole dans des conditions économiques viables tout en tenant compte des contraintes du milieu. Cet objectif a été atteint en appliquant une démarche scientifique, fondée sur l’agronomie, la génétique, la pathologie, la physiologie… Avec, pour résultat, l’introduction de nouvelles techniques et l’obtention de variétés améliorées de plantes, hautement productives. Ce développement s’est fait en valorisant sur le terrain des systèmes de culture et des variétés performantes issues des laboratoires de recherche, entraînant au passage une industrialisation poussée de l’agriculture.
Ce modèle est-il pertinent ? La question a commencé à se poser dès les années 1980 dans la CEE, confrontée à des excédents chroniques de production. La politique agricole commune, la prise de conscience que l’environnement se dégradait et la recherche d’aliments de meilleure qualité (en termes de goût et de santé) ont accéléré cette remise en cause. À une échelle plus globale, la recherche agronomique internationale s’est défini de nouveaux objectifs : la mise au point de techniques et de systèmes de production plus durables (agriculture raisonnée, révolution doublement verte, agriculture biologique…), qui bénéficient des avancées scientifiques récentes en écologie comme en biologie.

Mettre au point de nouvelles variétés de plantes
Améliorer les plantes et conserver la biodiversité dans ces systèmes de production durable restent malgré tout l’objectif. Le premier défiest de concevoir des variétés qui puissent trouver leur place dans les différents modes d’agriculture des pays du Nord et du Sud. Et ce, en respectant au mieux l’environnement ainsi que différentes contraintes économiques et sociales. Les critères de sélection s’en trouvent donc modifiés : on cherche actuellement à créer des variétés en s’appuyant sur des espèces et des variétés plutôt rustiques, qui résistent aux maladies, aux parasites, qui soient adaptées à leur milieu (en tolérant mieux les changements climatiques) et aux utilisations (alimentation, industrie, santé, cadre de vie) que l’on compte en faire. L’accent est mis sur les interactions entre toutes les espèces de l’écosystème et sur la notion de ressources biologiques renouvelables.
Le second défiest de tirer profit des formidables avancées qu’a connues la biologie grâce au développement des biotechnologies et plus particulièrement des techniques du génie génétique, prolongé maintenant par la génomique fonctionnelle, qui étudie le fonctionnement des gènes. Une multitude de nouveaux outils d’investigation s’offre aujourd’hui à nous : isolement de gènes, marquage moléculaire, séquençage, cartes génétiques, bio-informatique, modélisation, transcriptome, protéome, métabolome. Des outils que l’on peut utiliser pour valoriser les ressources génétiques, créer de nouvelles variétés par les voies conventionnelles mais aussi par la transgenèse, qui s’appuie sur les techniques précédentes et qui conduit à produire des OGM (organismes génétiquement modifiés).

La question des OGM
Comme son nom l’indique, un OGM est un organisme dont on a modifié le patrimoine génétique en introduisant un gène ou quelques gènes par les méthodes du génie génétique. L’objectif étant de donner à l’organisme receveur une nouvelle propriété. On parle aussi d’organisme transgénique en référence à l’utilisation de la technique de transgenèse sur des microorganismes, des plantes et des animaux. Les micro-organismes génétiquement modifiés sont surtout utilisés pour produire, en incubateur, des protéines d’intérêt médical et/ou pharmaceutique, mais également des auxiliaires technologiques pour l’industrie alimentaire ou encore pour certaines applications industrielles (dépollution…). Ils sont bien acceptés par l’opinion, les productions se faisant en milieu confiné. Ainsi, on utilise des micro-organismes tels des bactéries, des levures ou des champignons filamenteux. Le grand débat porte surtout sur les produits génétiquement modifiés (PGM) de première génération, qui ont reçu un gène de tolérance à un herbicide donné (elles ne meurent donc pas quand on désherbe le champ avec cet herbicide) ou un gène leur permettant de produire, elles-mêmes, une toxine insecticide, ce qui leur permet de résister aux attaques d’insectes. On s’oriente maintenant – mais les progrès dans ce domaine sont beaucoup plus lents – vers la conception de PGM enrichis en vitamines, plus tolérants à la sécheresse ou aux sels contenus dans les sols ou capables de résister aux attaques de différents prédateurs tels que virus, bactéries, champignons, insectes, etc.
Les premières plantes génétiquement modifiées ont été obtenues en 1983. Leur culture à grande échelle a commencé en 1994 aux États-Unis (des produits fabriqués à partir de soja génétiquement modifié ont été importés en Europe fin 1996). Mais de nombreux pays européens ont instauré en 1999 un moratoire sur les autorisations de nouveaux OGM.
En 2003, l’ISAAA (International Service for the Acquisition of Agri-biotech Applications), donne la répartition suivante dans le monde des cultures PGM (voir tableau).

Surface de cultures transgéniques par pays (en millions d’ha)

Pays 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003
États-Unis 1,5 8,1 20,5 28,7 30,3 35,7 39 42,8
Argentine 0,1 1,4 4,3 6,7 10,0 11,8 13,5 13,9
canada -- -- -- -- -- -- 3,5 4,4
Brésil -- -- -- -- -- -- -- 3,0
Chine 0 0 < 0,1 0,3 0,5 1,5 2,1 2,8
Afrique du Sud 0 0 < 0,1 0,1 0,2 0,2 0,1 0,1
Australie < 0,1 0,1 0,1 0,1 0,2 0,2 0,1 0,1
Roumanie 0 0 0 0 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1
Mexique < 0,1 < 0,1 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1
Bulgarie 0 0 0 0 < 0,1

< 0,1

< 0,1 < 0,1
Espagne 0 0 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1
Allemagne 0 0 0 0 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1
France 0 0 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1
Uruguay 0 0 0 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1
Indonésie 0 0 0 -- < 0,1 < 0,1 < 0,1 < 0,1
Ukraine -- 0 < 0,1 -- -- -- -- --
Portugal -- 0 < 0,1 -- -- -- -- --
Colombie -- -- -- -- < 0,1 < 0,1 -- --
Honduras -- -- -- -- < 0,1 -- -- --
Total 1,7 11,0 27,8 39,9 44,2 52,6 58,7 67,7

Au total, ce sont donc 4,6 % des surfaces cultivées mondiales qui sont en cultures transgéniques en 2003, avec un pourcentage de progression à 2 chiffres ces 5 dernières années. Elles ont concerné 7 millions d’agriculteurs dans 18 pays. Les principales cultures concernées sont le soja, le maïs puis le cotonnier.
Certains pays – en particulier la Chine et l’Inde – manifestent leur volonté d’accroître de façon significative leurs cultures d’OGM. Dans d’autres pays, comme le Brésil, la culture de soja transgénique s’étend (3 millions d’hectares), mais le débat reste vif. En 2000, plusieurs dizaines d’États ont signé le protocole de Carthagène, un traité qui légitime le principe de précaution et qui recommande l’étiquetage des semences transgéniques. De son côté, l’Europe se saisit du dossier, pour aboutir en 2003 à des règles strictes sur l’étiquetage des produits issus des plantes transgéniques. Mais les États-Unis attaquent l’Union européenne devant l’Organisation mondiale du commerce, considérant que le moratoire instauré en 1999 est une entrave au libre-échange.

Les enjeux et les débats concernant les OGM
La résistance aux antibiotiques - Certains OGM contiennent, en plus du ou des gènes d’intérêt, un gène codant pour une protéine permettant une résistance à un antibiotique donné (ampicilline ou kanamycine). Selon les arguments des anti-OGM, cette résistance aux antibiotiques pourrait se répandre chez l’homme ( via sa flore intestinale) et/ou chez les animaux (à travers les aliments OGM consommés). Ce qui rendrait alors l’utilisation de ces antibiotiques moins efficace, alors que des problèmes cruciaux se posent déjà dans ce domaine (maladies nosocomiales). En fait, la probabilité de transfert de ce gène de « résistance à un antibiotique » est extrêmement faible (10-27) et les antibiotiques concernés ne sont pas utilisés en médecine humaine. Par ailleurs, nos bactéries sont d’ores et déjà résistantes à de nombreux antibiotiques utilisés en médecine humaine. Pour éviter tout problème sur ce point précis, tous les OGM, à partir de 2005, ne devront plus contenir ce type de gène.
Les allergies - Certains avancent l’idée que les OGM pourraient être responsables d’allergies inédites, liées à la présence des nouvelles protéines codées par les gènes introduits. La réponse est plus délicate, car toute protéine est susceptible de déclencher une allergie (dans une fraction faible des humains). On vérifie lors de l’évaluation poussée qui est faite sur un OGM avant sa mise sur le marché que la nouvelle protéine n’a pas de similarité structurale avec toutes les protéines allergènes actuellement répertoriées.
A contrario, des équipes de recherche travaillent à créer des plantes transgéniques (du riz notamment) qui, à terme, seront hypoallergéniques.

Les risques cancérigènes
Certains soupçonnent les OGM d’être cancérigènes (conséquences supposées d’insecticides, perturbations d’ADN de la plante…).
Les arguments n’ont pas de fondement scientifique. Si des perturbations se produisaient, entraînant des conséquences inattendues, telles que celles avancées, la probabilité que ce phénomène se passe ne serait pas différente de celle d’un événement similaire chez une variété obtenue de manière conventionnelle. Mais il est impossible de conclure définitivement puisque aucune enquête épidémiologique n’a été réalisée sur les consommateurs avec cet objectif.

Les risques écologiques
L’un des arguments principaux concerne les risques écologiques de dissémination et de transfert de ces gènes vers d’autres plantes sauvages de même famille (du colza aux moutardes sauvages ou ravenelles, par exemple). Les plantes ayant subi cette pollinisation croisée pourraient alors devenir résistantes aux herbicides, et finir par être envahissantes. Une « bio-invasion » qui pourrait alors modifier – en théorie – les équilibres naturels.
Un tel scénario ne s’est pas produit jusqu’à présent. Si des pollinisations croisées se font effectivement entre espèces très apparentées, c’est toujours avec des taux très faibles (2 % au maximum dans les cas favorables), et leur impact dépend de la valeur sélective du gène concerné. De plus, et cela a été montré sur le colza, au bout de 4 générations, la ravenelle (plante cousine du colza) a perdu la capacité à tolérer l’herbicide. En revanche, on ne sait pas si ce phénomène se manifesterait en cas de présence permanente de plantes transgéniques. Il est vrai que, si quelques plantes deviennent résistantes à l’herbicide en question, il est toujours possible d’en utiliser un autre.
Cependant, la gestion de ce risque fait l’objet de débats, surtout parmi les agriculteurs mettant en oeuvre l’agriculture biologique, car ils craignent des pollinisations croisées qui leur feraient perdre l’appellation de qualité « agriculture biologique ». Pour conclure sur ces risques biologiques potentiels, il est important de rappeler que les plantes transgéniques doivent répondre à de nombreux critères (informations sur les séquences ajoutées, lieu d’insertion, stabilité, tests de toxicologie, risques alimentaires, allergéniques, appréciations des effets inattendus, risques environnementaux… pour ne citer que les plus importants) édictés dans des lignes directrices. Ces critères sont contrôlés par différentes instances : en France par le biais de la CGG, de la CGB, de l’AFSSA, aux États-Unis via l’EPA, l’USDA et la FDA par exemple.
Outre ces risques biologiques potentiels, il s’en pose d’autres qui touchent les aspects économiques, comme la protection des innovations biotechnologiques par des brevets.
À travers les OGM brevetés, certains redoutent que les plantes ne soient progressivement privatisées, les firmes s’assurant ainsi le contrôle des semences et de toute l’agriculture.
Ce point est très important bien que pas fondamentalement nouveau. En effet, il existe déjà un système de protection (moins contraignant que le brevet, il est vrai) : le COV (ou certificat d’obtention végétale), qui protège, depuis des décennies, l’obtenteur d’une nouvelle variété.
De plus, la concentration des firmes de semences n’est pas récente – elle existait bien avant l’apparition des OGM. En effet, vers la fin des années 1970, une dizaine de sociétés dans le monde se partageaient déjà une grosse part du commer ce mondial des semences et graines.
Les OGM et la faim dans le monde - Le dernier débat, enfin, concerne la faim dans le monde et le rôle que les OGM pourraient jouer pour lutter contre ce fléau. Certains estimant que les OGM ne sont pas une réponse à ce problème.
Personne n’exclut cependant que les biotechnologies végétales (domaine plus vaste que la seule transgenèse) pourront améliorer les variétés et leur multiplication, la productivité ou les résistances à des stress biotiques et abiotiques des plantes cultivées. De fait, comme la plupart de ces caractères sont polygéniques (ce qui signifie qu’ils sont sous le contrôle de plusieurs gènes agissant de manière coordonnée), ces objectifs ne seront effectifs que dans un avenir assez lointain.
Les mesures à prendre sont plus immédiates et relèvent davantage des politiques agricoles et du développement rural : soutien des prix pour maintenir la production agricole vivrière, accès aux engrais et aux moyens de production, amélioration des plantes cultivées par la voie classique, accès au financement (crédit aux petits agriculteurs), formation, alphabétisation, information…

Question d’étiquette
Comment garantir au consommateur qu’un produit n’est pas issu d’un d’OGM ?
L’Union européenne avait établi, en la matière, des règles d’étiquetage très strictes (CE nº 258/97 et CE nº 1139/98). Mais ces règlements ne prévoyant pas de seuil de tolérance en cas de présence accidentelle ou fortuite d’OGM dans les aliments, ils étaient alors restés difficiles à utiliser…
C’est pourquoi un autre règlement est paru en l’an 2000 (CE nº 49/2000), qui a fixé un taux maximal de 1 % de présence accidentelle de matière première issue d’un OGM donné dans un produit. En dessous de ce seuil, le produit n’avait pas obligation d’étiquetage.
Ces modalités concernaient les produits destinés à l’alimentation humaine.
Les méthodes de détection et de quantification reposent principalement sur la mise en évidence d’une séquence d’ADN qui est spécifique d’un OGM donné. Ces méthodes mettent en oeuvre une technique qui permet l’amplification (amplification en chaîne par polymérase ou PCR – sigle anglais) univoque des séquences spécifiques d’un OGM donné et leurs quantifications par rapport à l’ADN présent dans le produit analysé.
Par exemple, le pourcentage de maïs et/ou de soja génétiquement modifié dans un lot est calculé en faisant le rapport entre la quantité mesurée d’ADN provenant du maïs et/ou du soja transgénique, et la quantité totale d’ADN contenu dans l’échantillon.
Suite à l’existence du moratoire et aux pressions tant américaines qu’européennes, la CE a alors mis en place une nouvelle réglementation en 2003 (CE 1 829/03, ramenant le seuil à 0,9 %) qui a été complétée en 2004 par le règlement CE 65/04, tous deux applicables en avril 2004.
Ces réglementations définissent les procédures d’autorisation et de surveillance ainsi que les mesures d’étiquetage des aliments OGM ou dérivés d’OGM pour l’alimentation humaine et animale.
Une nouvelle approche est ainsi établie par ces règlements car l’obligation d’étiquetage ne tient plus compte de la détectabilité de l’ADN (ou de la protéine) résultant de la modification génétique dans le produit final. Cela correspond à unabandon du principe d’équivalence en substance qui conditionnait jusqu’alors l’étiquetage des produits, au profit de la traçabilité (encadrée par le règlement CE 1 830/03), et rend de ce fait obligatoire, par exemple, l’étiquetage des huiles raffinées issues de graines oléagineuses GM (maïs, soja, colza GM notamment d’importation), sur la base du nouveau seuil de présence d’OGM (fortuite ou techniquement inévitable) fixé à 0,9 %.
Ces règlements fournissent un cadre pour la traçabilité des produits OGM (ou en contenant), des denrées alimentaires et des aliments pour animaux produits à partir d’OGM, dans le but de faciliter un étiquetage précis, la surveillance des effets (environnement, santé) et au besoin les mesures appropriées de gestion des risques (y compris le retrait des produits). La traçabilité est garantie par l’obligation faite aux opérateurs en amont (du premier stade de la mise sur le marché jusqu’aux stades ultérieurs) de fournir par écrit à leurs acheteurs l’indication de la nature OGM de leurs produits accompagnée du ou des identificateurs uniques attribués à ces OGM (selon les dispositions fixées par le règlement 65/04) et de conserver ces données pendant 5 ans.
Par ces nouvelles dispositions, les précédents règlements 1 139/98, 49/00 et 50/00 sont abrogés ; la directive 2001/18/CE (qui concerne l’alimentation animale) est modifiée (le seuil d’étiquetage est notamment ramené à 0,9 %).


À la recherche d’un équilibre durable

Anne-Lucie Raoult-Wack
  Agropolis International, Montpellier


Les systèmes alimentaires actuels montrent leurs limites
Comment arriver à nourrir 80 millions de bouches supplémentaires chaque année ? La demande alimentaire est en forte augmentation du fait d’une croissance démographique sans précédent dans l’histoire de l’humanité, et qui se produit pour l’essentiel dans les pays pauvres.
Produire davantage ne suffit plus. Il faut être capable de transporter les produits sur des distances toujours plus grandes du fait de l’urbanisation et de l’internationalisation des échanges qui éloignent les lieux de production des lieux de consommation. Il faut pouvoir conserver et stocker les produits alimentaires dans des conditions souvent difficiles, en particulier dans les pays pauvres souvent situés dans des zones tropicales avec de fortes chaleurs et des taux d’hygrométrie élevés. Il faut savoir satisfaire les nouvelles exigences de qualité et de sécurité sanitaire sur les marchés locaux et internationaux. Il faut veiller à préserver les ressources nourricières, l’eau et l’énergie pour les générations futures.
Autant de défis que les systèmes alimentaires actuels – production, transformation, commercialisation et consommation – ne semblent pas pouvoir relever en l’état, ni dans les pays riches ni dans les pays pauvres. Dans les premiers, on a certes vu se développer au cours des dernières décennies une situation d’abondance et de sécurité alimentaire qui a entraîné la disparition des grandes maladies de carence nutritionnelle qui frappaient encore l’Europe et l’Amérique du Nord au début du siècle. Mais dans le même temps, les modèles de production et de consommation alimentaires fondés sur l’industrialisation et la consommation de masse montrent leurs limites et leurs risques de dérive à long terme. Dans les pays pauvres, les efforts faits pour le développement de systèmes alimentaires plus performants n’ont pas eu partout les résultats espérés et 800 millions de personnes dans le monde continuent de souffrir et de mourir de maladies de carence dues à une sous-alimentation chronique.

Vers des systèmes alimentaires durables
La définition la plus connue et la plus simple du développement durable est celle donnée par le rapport Bruntland de 1987 : « S’efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs.» Le concept de développement durable est souvent remis en question, tant sur la notion de « développement », qui comporte implicitement une logique de croissance, que sur le terme de « durabilité », qui n’est pas forcément un objectif. Ces interrogations sont légitimes. Mais, au-delà du débat sur les termes, ce sur quoi tout le monde peut s’accorder, c’est l’esprit d’équité et de partage, au sein d’une même génération et entre générations, qui sous-tend le développement durable. C’est aussi la prise de conscience de l’existence de grands déséquilibres générateurs de disparités et d’irréversibilités. Dans son acception actuelle la plus courante, le concept de développement durable implique que les processus de développement soient appréhendés selon le quadruple point de vue de la viabilité environnementale, de la viabilité économique, de l’équité sociale, de la diversité biologique et culturelle. L’analyse du développement des systèmes alimentaires à travers ce prisme montre que les tendances d’évolution actuelles peuvent se révéler dangereuses à long terme : effets néfastes sur la biodiversité, coûts énergétiques croissants, suralimentation et dérives des comportements alimentaires, disparités dans l’accès à la nourriture et à l’eau potable…
Il semble aujourd’hui raisonnable de penser que la planète pourra nourrir l’humanité à l’horizon 2050, mais seulement à la condition d’une réforme en profondeur des systèmes de production, de transformation, de commercialisation et de consommation, pour les rendre plus équitables et plus durables.

L’accès à la nourriture et à l’eau potable : une question d’équité
Comment accepter un monde où cohabitent des centaines de millions de personnes qui meurent de faim et, dans le même ordre de grandeur, des personnes qui souffrent de trop manger ? Certes la malnutrition est avant tout liée à la pauvreté, particulièrement prégnante dans les zones rurales des pays du Sud. Il s’agit donc d’un mal dont les racines sont d’abord de nature politique et économique. Mais l’inégalité dans l’accès à une nourriture saine et équilibrée est encore aggravée par le fait que la plupart des efforts d’innovation du secteur, tant au Nord qu’au Sud, bénéficient presque toujours aux populations des pays riches, où l’on observe une surenchère de l’offre, et à la seule tranche riche de la population dans les pays les plus pauvres. Il est possible de contribuer à corriger le déséquilibre, ou tout au moins de ne pas l’aggraver, par exemple en accentuant les efforts de recherche et d’innovation en faveur des populations les plus démunies, et en mettant la priorité sur le développement d’activités de transformation alimentaires génératrices d’emplois et de revenus en milieu rural, notamment pour les femmes, auxquelles sont traditionnellement dévolues les activités nourricières dans la plupart des sociétés.
Dans les problèmes d’équité alimentaire, il ne faut pas négliger l’accès à l’eau potable, considéré comme un droit fondamental depuis le 3e Forum mondial de l’eau à Kyoto en 2003. Or, on estime à 1,2 milliard le nombre de personnes ne disposant pas d’eau potable, à plus de 4 milliards le nombre de ceux qui souffrent d’affections liées à la mauvaise qualité de l’eau, et à plus de 2,4 milliards le nombre de ceux qui ne disposent pas d’installation sanitaire. Lors du sommet mondial du développement durable à Johannesburg, en septembre 2002, les gouvernements se sont engagés à réduire de moitié ces proportions d’ici à 2015, en améliorant l’accès à l’eau potable et à l’assainissement, ainsi que la gestion des ressources en eau, et en réduisant les pollutions et le gaspillage.
En effet l’eau est un milieu fragile, qui a tendance à recueillir la pollution environnante : les élevages intensifs chargent l’eau en produits phytosanitaires, et l’activité industrielle la charge en métaux lourds. Ces contaminants s’infiltrent jusqu’aux nappes phréatiques. Par ailleurs l’eau est un vecteur privilégié de micro-organismes pathogènes. Or seuls les pays riches peuvent actuellement s’offrir le luxe d’un réseau d’assainissement et de techniques de dépollution performants. Avec les problèmes croissants de pollution et la hausse démographique dans les pays en dé