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Nourrir 9 000 000 000 d'hommes / Pourquoi l’humanité est-elle encore mal nourrie ? |
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De Platon à Amartya Sen : le désordre alimentaire vu par les grands penseurs
Martine Padilla
CIHEAM/IAM de Montpellier, UMR MOISA
Jean-Louis Rastoin
École nationale supérieure agronomique de Montpellier, UMR MOISA
Bénédicte Oberti
CIHEAM/IAM de Montpellier
Une population bien nourrie connaît moins de conflits. Philosophes, agronomes et économistes l’ont toujours compris. Reste à savoir comment produire une nourriture suffisante et la faire parvenir au plus grand nombre.
En effet, depuis l’Antiquité, l’équilibre alimentaire est sans
cesse rompu. Famines et périodes de disette jalonnent l’histoire.
Pourquoi ? Les interprétations les plus diverses ont été avancées,
qui s’appuient sur la démographie, le sous-développement
ou les inégalités économiques.
Trop de monde sur la planète !
L’idée que l’augmentation de la population met en danger
la subsistance du monde naît à la fin du xviiie siècle avec
les travaux de Malthus (1766-1834). Constatant que la population
tend à doubler tous les 25 ans, l’économiste anglais prévient que les surfaces cultivables ne pourront s’accroître au même
rythme. Il recommande donc de réduire volontairement
les naissances.
Deux siècles plus tard, sa théorie sera reprise
par le Club de Rome, pour lequel la croissance exponentielle
de la population et des besoins ne peut que dégrader
l’environnement et augmenter le prix des aliments, entraînant
la famine ( Halte à la croissance, 1971). Un cri d’alarme que reprend
ensuite le néomalthusianisme contemporain (fin des années
1970) : ses adeptes s’interrogent sur le nombre d’êtres humains
que la Terre peut raisonnablement supporter avec un mode
de vie et de production occidental. Constatant que ce modèle
menace l’environnement et que la production ne pourra pas
compenser l’augmentation des populations, les néomalthusiens
suggèrent de contrôler les naissances, de préserver les ressources
et de réduire la consommation des pays industrialisés.
Produire plus ?
Peut-on véritablement accroître les récoltes ? La question
est ancienne. Déjà Columelle, un agronome du ier
siècle, et
le poète Lucrèce (98-53 av. J.-C.) constatent qu’en intensifiant
les cultures on épuise les ressources naturelles de la terre.
Mais pour Columelle, l’insuffisance de la production vient
en partie d’une mauvaise gestion de la force de travail : on doit
augmenter la productivité des esclaves en les spécialisant.
Pline l’Ancien, écrivain naturaliste du ier
siècle, propose
des voies différentes pour produire davantage. Dénonçant
les méfaits de la grande exploitation, il estime socialement
et économiquement plus profitable de favoriser les petits
paysans qui diversifient leurs cultures. Au xviiie siècle,
les physiocrates démontrent de leur côté que la terre est
la première source de richesse et qu’il faut intensifier
l’agriculture.
Jusqu’à quel point ? Aujourd’hui, l’économiste Lester
Brown s’écrie : « Nous nous sommes alimentés aux dépens
de nos enfants. » Le déclin brusque et incontrôlable de
la production est inéluctable, prévient-il, résultat du gaspillage
des terres, de l’eau et d’une altération des climats liée
au réchauffement de la planète. « Nous serons en pénurie
alimentaire en 2010 », prévoit-il, estimant les projections
de la FAO et de la Banque mondiale « complètement irréalistes ».
Les 90 millions d’hommes supplémentaires que la planète
supporte chaque année ne pourront être nourris qu’en
diminuant la ration calorique des autres. Et les progrès
techniques ne pourront pas, selon lui, inverser cette tendance.
La question des inégalités « naturelles »
Pour le philosophe Aristote (384-322 av. J.-C.), l’inégalité
est dans l’ordre naturel des choses. Et l’inégalité sociale
n’est que le reflet des inégalités naturelles. Une thèse qui
a longtemps justifié l’esclavage. Loin de condamner
cette exploitation de l’homme, Caton l’Ancien, homme d’État
du iiie et iie siècle av. J.-C. estime en effet qu’elle permet
de rompre avec la polyculture d’autoconsommation et qu’elle
favorise la spécialisation agricole, économiquement plus
rationnelle. Un tel système permet de gagner de l’argent
en produisant pour un marché libre. Un siècle plus tard, Varron,
avocat polygraphe, explique que les domaines esclavagistes
( latifundia) favorisent le progrès économique et l’enrichissement.
Cette thèse des inégalités naturelles a eu longue vie et
a entraîné pauvreté et sous-alimentation depuis le Moyen Âge
jusqu’à la Révolution.
Au xxe siècle, le libéralisme et la théorie de la « main
invisible » d’Adam Smith, qui règle au mieux les intérêts
des producteurs et des consommateurs, inspirent
les économistes orthodoxes. La faim devient alors un problème
technique, qui peut être résolu en libérant le marché et
les systèmes de prix. Car les ressources, selon ces économistes,
sont suffisantes et les techniques capables d’assurer
la satisfaction des besoins alimentaires. En augmentant
la production agricole, on procurera davantage de revenus
et des suppléments de nourriture qui pourront être négociés
sur le marché. À terme, la croissance économique éliminera
la pauvreté. Mais les inégalités restent à leurs yeux un mal
nécessaire : stimulantes pour l’économie, elles maintiendraient
la demande nécessaire pour l’expansion des marchés.
Et l’équité dans tout cela ?
Rares sont les grands penseurs qui, à l’opposé d’Aristote
ou des économistes libéraux, ont cherché à substituer aux
inégalités naturelles la notion d’équité. Durant l’Antiquité, Platon
fait figure d’exception : il imagine une société idéale fondée
sur la communauté des biens et l’égalité sociale. Pour y parvenir,
il suggère de répartir les richesses par la force de persuasion ou…
la force tout court. Presque 2000 ans plus tard, l’humaniste
Thomas More (1478-1535) dénonce à son tour la société mercantiliste basée sur le commerce et propose une société,
Utopia ( u-topos : sans lieu), de type communautaire.
Car sa conviction est faite : ce sont bien les inégalités qui
engendrent pauvreté et famines.
Une idée qu’approfondira le philosophe et économiste
Karl Marx (1818-1883), dont l’influence au xxe siècle fut énorme.
Selon lui, le monde produit suffisamment d’aliments et
la surpopulation n’existe pas. Le problème vient du capitalisme
et de ses conséquences : pauvreté, sous-emploi, inégalités. À ses yeux, la science et la technologie peuvent résoudre
les problèmes d’environnement et garantir une production
matérielle illimitée. La solution se trouverait donc dans
la croissance économique, accompagnée d’une redistribution
des richesses. Une démarche incompatible avec le capitalisme,
qui favorise les sociétés de classes.
Cette économie sociale a inspiré une école de pensée
moderne dénommée « la justice distributive » (années 1980
et 1990), dont l’un des chefs de file est Amartya Sen,
prix Nobel d’économie en 1998 pour « avoir placé la pauvreté
et le développement au coeur de la théorie économique,
rapprochant ainsi les dimensions sociale et économique du développement humain ». Manger bien et en quantité
suffisante est un droit inaliénable, professe-t-il. Chimère ? Pas
du tout, rétorque-t-il. Car la nourriture est produite en quantités
suffisantes pour tous. Le problème réside dans la répartition.
Ce n’est pas la surpopulation qui engendre la faim, mais la misère
et les inégalités, le manque d’éducation, d’emploi, de services
de santé. C’est donc bien la pauvreté qu’il faut vaincre avant tout.
Serons-nous trop nombreux ?
Gérard Ghersi
Université Montpellier III
Martine Padilla
CIHEAM/IAM de Montpellier, UMR MOISA
Bénédicte Oberti
CIHEAM/IAM de Montpellier, UMR MOISA
La croissance de la population mondiale est sans doute
l’un des faits les plus marquants de tous les changements
du xxe siècle. Les progrès de la médecine, l’amélioration
de l’hygiène, en réduisant de façon considérable les taux
de mortalité, ont brisé l’équilibre démographique ancien.
Résultat : alors qu’au début du xxe siècle on estimait la population
mondiale à environ 1,6 milliard d’individus, celle-ci a passé le cap
des 6 milliards en 2000. Elle devrait atteindre, selon les dernières prévisions, environ 9 milliards vers le milieu du xxie siècle.
Mais cette expansion démographique sans précédent
ne se poursuit pas de la même façon dans toutes les régions
du monde. On peut même parler d’une croissance à plusieurs
vitesses à l’échelle planétaire. Avec d’un côté les pays
industrialisés, dont la population vieillit et se stabilise. De l’autre,
les pays économiquement moins développés, aux populations
jeunes et où la croissance démographique se poursuit le plus
souvent à un rythme exponentiel.
Plus on est riche, plus on vit vieux…
La vitesse à laquelle se multiplie une population,
son espérance de vie à la naissance et son niveau de mortalité
infantile varient de façon importante entre les différents
continents et entre les individus eux-mêmes, en fonction
de la richesse de chacun. Démographie et niveau de vie sont
très intimement liés l’un à l’autre.
Pour un enfant, naître aujourd’hui en Afrique, en Amérique
latine, en Amérique du Nord ou en Europe, ne donne pas
les mêmes chances, tant s’en faut : dans un pays riche, il pourra
espérer vivre en moyenne jusqu’à 76 ans ; dans un pays pauvre,
cet espoir ne sera que de 64 ans ; et s’il naît en Afrique,
de 50 ans à peine.
Figure 1 : Évolution de l’espérance de vie de 1950 à 2050.

Figure 2 : Évolution du nombre d’enfants par femme de 1950 à 2050.
… et moins on a d’enfants.
Le niveau de vie influence aussi la taille des familles.
Historiquement, on constate en effet que les sociétés pauvres,
qui ont besoin de nombreux bras pour assurer leurs besoins,
pour compenser une forte mortalité et prendre en charge les plus âgés, sont des sociétés qui ont beaucoup d’enfants. Mais lorsque
le niveau de vie augmente et que l’avenir devient moins incertain,
la taille des familles décroît pour limiter les coûts d’éducation
et préserver un certain confort.
Croissance exponentielle ou transition démographique ?
Les prévisions pessimistes de Malthus - Une population
plus nombreuse est-elle source de prospérité ? En 1798, lorsque
Malthus publie la première version de son Essai sur le principe
de population, nombreux sont les philosophes, penseurs, mathématiciens et hommes d’État qui se sont affrontés sur
cette question au cours des siècles passés.
Ainsi, au début du siècle, après les moments difficiles
(pestes, invasions, etc.) qu’ont traversés les peuples au Moyen Âge, l’école mercantiliste redécouvre dans la croissance de
la population une source de revenus publics. Ressurgissent alors,
de la Renaissance au début du siècle, en Europe, les thèses
favorables à l’augmentation des naissances.
Mais cette vision ne tarde pas à être battue en brèche.
Les physiocrates, et plus tard Adam Smith, insistent sur le fait
que la croissance de la population doit s’ajuster au besoin
de main-d’oeuvre, qui dépend lui-même de la productivité
de la terre. Cette vision plus pessimiste s’appuie sur le postulat
que l’instinct de reproduction conduit le monde à ne pas limiter
sa procréation tant qu’il n’a pas atteint son maximum biologique.
Comment éviter la surpopulation ? Malthus ne voyait que deux mécanismes permettant de réguler cette dynamique :
- le premier, qu’il qualifie de « positif », est assuré par les guerres, les famines ou les épidémies ;
- le second, qu'il définit comme « préventif » et auquel il accédera sans grande conviction dans les éditions ultérieures de son ouvrage, consiste à limiter volontairement les naissances.
Le « principe de population » que développe Malthus
dans son ouvrage explicite ces thèses. Il est à la fois élémentaire
et bien connu. D’une part, la population augmente à un rythme
géométrique (multiplicatif), c’est-à-dire qu’elle double tous
les 25 ans : 1, 2, 4, 8, etc. D’autre part, les ressources ne
progressent, dans le même temps, qu’à un rythme arithmétique
(additif) : 1, 2, 3, 4, etc. Cette situation crée rapidement un
déséquilibre entre la population et les ressources disponibles.
Halte à la croissance : le credo des néo-malthusiens - Ces théories
ont été reprises et ajustées, depuis les années 1950, par ceux
que l’on appelle aujourd’hui les néomalthusiens. Cette école
de pensée reprend l’idée fondamentale développée par Malthus :
la population s’accroît rapidement et cela ne peut que créer
un problème de partage des ressources. Mais elle y ajoute,
en plus, une dégradation inévitable de l’environnement. Cette
approche a relié trois tendances inquiétantes du développement
mondial à la fin du xxe siècle, que Paul Ehrlich résume de la façon
suivante : « Trop de monde, trop peu de nourriture et une planète
à l’agonie. »
La théorie plus optimiste de la transition démographique - L’avenir
n’est peut-être pas si sombre. Car en examinant l’évolution
des taux de natalité et de mortalité au cours des siècles derniers
dans les pays industrialisés, des démographes ont pu faire
l’hypothèse que la taille des populations finissait par se stabiliser
naturellement. Cette théorie de la « transition démographique »
vient du constat que les pays industrialisés, qui ont aujourd’hui
stabilisé la croissance de leur population, avaient eux aussi
dans le passé un régime démographique traditionnel, caractérisé
par des taux de natalité et de mortalité élevés.
Cette transition démographique a été plus longue
à s’amorcer dans les pays les plus pauvres. Il a fallu, le plus
souvent, attendre le milieu du xxe siècle pour y voir la mortalité
baisser de façon significative. Mais leur évolution se réalise
de manière plus rapide. Alors qu’il a fallu près d’un siècle
et demi à la Suède ou à l’Angleterre pour faire passer l’espérance
de vie de 25 à 60 ans, le subcontinent indien et l’Amérique
tropicale ont réalisé la même performance en moins de 30 ans. Malheureusement, la natalité ne se met généralement à baisser
que longtemps après la baisse de la mortalité. D’où
un déséquilibre qui conduit à une véritable explosion
démographique dans un certain nombre de pays du Sud.
Mais si ce phénomène saisit par son ampleur, il varie beaucoup
d’un État à l’autre. Entre 1950 et 1985, le taux de fertilité reste
à peu près stable en Afrique – entre 49 et 46 pour mille –
alors qu’il chute de 43 à 28 en Asie, de 43 à 31 en Amérique latine
et de 28 à 21 en Océanie. Ce qui laisse entrevoir une lente
stabilisation de la population mondiale d’ici au milieu
du xxie siècle.
Figure 3 La transition démographique en France, 1700-2000 (adapté de A. Houot).

Figure 4 La population mondiale de 1950 à 2000 et sa projection jusqu’en 2300 (source : Nations unies, Département des affaires économiques et sociales / Division de la population.)
Quelle population au xxie siècle ?
Si le rythme de croissance annuel net se maintenaità son niveau actuel, la population mondiale passerait de plus de
6 milliards de personnes aujourd’hui à près de 15 milliards au milieu du xxie siècle. Une telle croissance n’est, bien sûr,
guère envisageable. Mais quels scénarios imaginer pour le futur ?
L’emballement s’atténue - Les scénarios prévoient, en 2025,
entre 7,6 et 9,4 milliards d’individus sur Terre. Soit entre 1,5 fois
et 2 fois la population actuelle. Cette progression, si l’on s’en tient à l’hypothèse moyenne des Nations unies, correspond à 97 millions d’humains en plus sur la planète chaque année.
Un rythme de croissance qui devrait diminuer et redescendre à 80 millions d’individus vers l’an 2025.
Mais si la population mondiale s’accroît dangereusement,
une information plus rassurante est à noter : alors que le taux
de croissance net avait dépassé les 2 % au cours des années 1970,
il a baissé aux alentours de 1,74 % au début de 1988, et il est à
1,26 en ce début de siècle. Cette évolution, même si elle demeure
encore timide, confirme qu’une première phase de transition
démographique est en train de s’amorcer sur l’ensemble de
la planète. Son ampleur dépendra, bien sûr, de la vitesse avec
laquelle le taux de natalité décroîtra dans le temps. Ce qui laisse
une certaine incertitude dans les prévisions.
Le tiers-monde mène la danse - La population des pays pauvres
augmentant 5 à 20 fois plus vite que celle des pays industrialisés,
le poids respectif de ces deux ensembles va être profondément
modifié au cours des prochaines années. On estimait en 1985
que 25 % de la population de la planète vivait dans les pays
les plus riches ; ce pourcentage ne sera plus que de 16 %
en 2025. Si les pays du Sud ne décollent pas économiquement,
ce sera près de 85 % de la population mondiale qui vivra donc
dans la pauvreté.
Vieux riches, jeunes pauvres - À l’intérieur d’une même
population, l’importance relative des différents groupes d’âge
sera également bouleversée. Avec, là encore, des différences
importantes entre les pays industrialisés et les régions économiquement moins développées. En 1950, 100 personnes
en âge de travailler (entre 15 et 65 ans) devaient faire vivre
54 personnes dans les pays riches et 71 dans les pays les plus
pauvres, dont 80 à 90 % étaient des enfants. En 2050,
ces chiffres devraient exactement s’inverser : 100 actifs auraient
71 personnes à charge dans les pays riches, 54 dans les pays
pauvres, et la majorité de cette charge serait des personnes âgées (source : PNUD, 2003).
L’enfer des mégapoles. - Au tout début du siècle, seul 14 %
de la population mondiale vivait dans des villes. En 1987,
ce pourcentage était de 44. Il sera de 60 % en 2030. Certaines
villes d’Afrique poussent au rythme incroyable de 7 % chaque année et de plus de 5 % en Amérique latine.
Cette concentration des individus se fait en général
dans un nombre limité de grands centres urbains, qui drainent
une partie considérable de la population et des activités
économiques des pays du Sud. La croissance anarchique qui
en résulte entraîne des problèmes insolubles de surpopulation
et de misère, et constitue un véritable casse-tête pour ceux
qui sont chargés d’approvisionner ces mégapoles en produits
alimentaires.
Plus d’un milliard de pauvres
Martine Padilla
CIHEAM/IAM de Montpellier, UMR MOISA
Bénédicte Oberti
CIHEAM/IAM de Montpellier
Nabila Layaida
CIHEAM/IAM de Montpellier
Comment définir la misère ? Traditionnellement,
on considère comme pauvre toute personne dont les ressources
sont inférieures à un certain seuil. Mais une telle définition
se révèle vite insuffisante. En effet, cette pauvreté peut être« absolue » – la personne ne peut pas satisfaire certains besoins
fondamentaux comme s’alimenter, s’habiller, se loger, se soigner,
etc. – ou « relative ». Dans ce second cas, le seuil de pauvreté
se définit par rapport au niveau de vie qui prévaut à un moment donné, dans une société déterminée. Les personnes pauvres sont
alors celles qui ne peuvent pas s’offrir le niveau de vie considéré
comme normal. Être pauvre, dans un tel contexte, c’est avoir
moins que les autres.
À chacun son pauvre
Pour la Banque mondiale - La Banque mondiale, dont le premier
objectif est de lutter contre la pauvreté dans les pays en
développement, a adopté un seuil de pauvreté absolue, basé sur
le minimum calorique nécessaire pour survivre et se reproduire
(2 400 calories par jour et par personne). Elle situe ce seuil à 1 dollar par jour et par personne.
Pour l’Union européenne - L’Europe, de son côté, a adopté
un seuil de pauvreté relative. Il équivaut à la moitié de ce que
dépense, en moyenne, chaque habitant du pays pour
sa consommation. Le Conseil des ministres de l’Union européenne définit comme pauvres « les individus dont les ressources
(matérielles, culturelles et sociales) sont si faibles qu’ils sont
exclus des modes de vie minimaux acceptables dans l’État
membre dans lequel ils vivent ». Mais définir des seuils relatifs
a un inconvénient : si les revenus de l’ensemble de la population
doublent, le nombre de « pauvres » reste paradoxalement
identique, alors même qu’ils sont – en valeur absolue – plus riches.
Pour les États-Unis - En 1964, le gouvernement fédéral
américain a officiellement défini des besoins minimaux, dont
le point central est le minimum alimentaire. En multipliant
sa valeur par 3, il a ainsi déterminé un seuil absolu de pauvreté
(en prenant l’hypothèse que les familles dépensent un tiers de
leur revenu pour l’alimentation). En 1965, il a également adopté
un seuil de pauvreté relative, défini comme 46 % du revenu
médian. Un seuil relatif qui, aujourd’hui, est supérieur au seuil absolu.
Les Nations unies et le développement humain - Ces différentes
approches ont un point commun : elles ne sont fondées,à travers les revenus, que sur la capacité des pauvres à consommer. Mais elles ne prennent pas en compte ce que
ces individus produisent et consomment directement,
sans échange d’argent. Elles sous-estiment aussi l’importance
des besoins non alimentaires, voire non matériels, comme
l’éducation, la qualité du logement, la santé, le statut
des femmes, le temps disponible, l’accès à l’eau et l’électricité,
etc.
Le Programme des Nations unies pour le développement
(PNUD) a donc mis au point, en 1990, un indicateur dit
l’« indicateur de développement humain » (IDH), qui mesure
le niveau de développement d’un État en intégrant le niveau d’instruction, le niveau de santé et un dérivé du PIB
par habitant.
Ce que disent les chiffres
Plus de pauvres dans un monde plus riche - Bien que notreépoque soit marquée par les progrès technologiques et qu’elle
accumule les richesses, la pauvreté touche toujours plus
de personnes. En 2003, sur les 2,8 milliards de travailleurs
sur la planète, 1,4 milliard gagnaient moins de 2 dollars
par jour et 550 millions gagnaient moins de 1 dollar (source :
Bureau international du travail, 2004).
Mais un développement en progrès - Entre 1970 et 2002,
l’espérance de vie dans les pays en développement
a néanmoins progressé de 53 à près de 65 ans, la scolarisation
dans le cycle primaire est aujourd’hui de 80 % et la mortalité
infantile est tombée de 140 à 62 . À titre comparatif,
l’espérance de vie est de 78 ans dans les pays développés,
la scolarisation en primaire est de 97 % et le taux de mortalité
infantile est de 5 (source : UNICEF, 2004).
En moyenne, pour l’ensemble de la planète, l’indicateur
de développement humain est ainsi passé de 0,392 en 1960à 0,729 en 2002.
Figure 1 : Nombre de personnes ayant moins de 1 dollar par jour pour vivre.

Figure 2 : Taux de pauvreté en Europe.
Mais ces progrès ont surtout concerné des pays qui,
au départ, étaient déjà développés. Dans les pays à fort
développement humain (au-dessus de 0,8), l’IDH a augmenté
de 2,7 % par an, alors que cette hausse n’a été que de 0,9 %
dans les pays à faible développement humain (en dessous de 0,5).
Deuxième ombre au tableau : entre 1990 et 1995, l’IDH
de la Russie est tombé de 0,862 à 0,772, pour remonter ensuite
légèrement (0,795 en 2002). Une baisse qui a également touché
les pays d’Europe centrale, dont le revenu par habitant
a diminué d’un tiers depuis 1990.
Où vivent les pauvres ?
Dans les pays du tiers-monde… - Selon le rapport mondial
du PNUD sur le développement humain, la plupart des pays
qui se retrouvent plus pauvres en 2000 qu’en 1990 se situent
en Afrique subsaharienne (50 % de la population n’a aucun accès
à l’eau potable, 56 % est privée de l’installation sanitaire).
Un tiers des enfants âgés de 5 ans y sont chétifs, et plus d’un tiers
de cette population a une espérance de vie de moins de 40 ans.
Au cours des 25 prochaines années, la population mondiale
devrait s’accroître d’environ 2 milliards d’habitants ; la plupart
d’entre eux naîtront dans des pays pauvres ou peu développés.
Le monde devrait ainsi compter 8 milliards d’individus en 2025,
dont 6,8 milliards dans le tiers-monde, là où se concentre
la pauvreté (source : Banque mondiale, 2003).
… mais aussi dans les pays développés - Les pays développés
ne sont pas à l’abri de la misère. Aux États-Unis, le département
de l’Agriculture chiffre à 26 millions le nombre de personnes
insuffisamment nourries. La première puissance de la planète
abritait 36 millions de pauvres en 2004 (Bureau du recensement),
soit l’essentiel du quart-monde. La France compte, pour sa part,
6 millions de pauvres qui vivent avec moins de 460 euros
par mois. Certaines régions de l’Union européenne enregistrent
des taux de pauvreté supérieurs à 14 %.
Un monde d’inégalités
Femmes et enfants, premières victimes - La pauvreté engendre
de cruelles inégalités. Les premières victimes en sont d’abord
les enfants, qui sont proportionnellement plus touchés
que les adultes. La mauvaise alimentation, le manque de soins
et d’éducation compromettent la qualité de leur vie future.
Second groupe le plus touché : les femmes, qui sont souvent
défavorisées dans la répartition de la nourriture et des autres
biens. Rappelons que les hommes détiennent 67,6 % du revenu
du travail mondial. Dans les pays riches, 14 accouchements pour 100 000 naissances vivantes provoquent le décès de la mère.
Mais ce ratio peut dépasser 1 000 décès pour 100 000 naissances
vivantes dans certains pays pauvres. Et l’objectif d’assurer
un niveau d’instruction primaire à toutes les filles est encore loin
d’être atteint dans certaines régions, comme l’Asie du Sud,
où elles ne sont que 61 % à achever le cycle primaire.
La pauvreté nouvelle des villes - La Banque mondiale rappelle
qu’en 2000 71 % des pauvres vivaient à la campagne. Mais
aujourd’hui cette pauvreté tend à se concentrer dans les villes,
où elle devient encore plus aiguë : taudis, manque d’hygiène,
contamination de l’eau, absence de solidarité familiale sont le lot
commun de ces nouveaux citadins pauvres. En Amérique latine,
39 % des ménages urbains vivent dans la pauvreté.
Les écarts se creusent entre les pays… - Entre les pays riches
et les pays pauvres, le fossé s’accroît. L’écart de revenus entre
le dixième de la population mondiale des pays les plus riches
et le dixième de la population des pays les plus pauvres était de
51 pour 1 en 1970 et de 127 pour 1 en 1997 (source : ONU, 2000).
Les habitants des pays qui affichent les revenus les plus élevés
possèdent 86 % du PIB mondial, et 74 % des lignes téléphoniques
de la planète. Ces comparaisons, toutefois, sont faites sur la base
des taux de change des monnaies en dollars US et ne tiennent
pas compte des différences de prix entre les pays sur des denrées
similaires. Pour refléter ces différences de niveaux de prix,
on a donc recours à des taux de conversion fondés sur les parités
de pouvoir d’achat (PPA). Les inégalités sont alors beaucoup
moins criantes, mais toujours aggravées : le différentiel entre
les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres, qui était
de 19 en 1970, est passé à 27 en 1997 (source : ONU, 2000).
… et entre les individus - Alors que 1,3 milliard de personnes
luttent pour survivre avec moins de 1 dollar par jour,
les 200 personnes les plus riches de la planète ont doublé
le montant net de leur richesse entre 1994 et 1998, pour atteindre
plus de 1 000 milliards de dollars. Les trois plus gros milliardaires
de la planète possèdent à eux seuls plus de biens que le produit
intérieur des 600 millions de personnes qui habitent les pays
les moins développés.
Comment lutter contre cette pauvreté ?
Une majorité d’économistes continue d’affirmer
que la croissance économique est la meilleure politique contre
la pauvreté. Pourtant la Banque mondiale, qui vante elle-même
les vertus de la croissance, constate que l’Asie du Sud,
qui regroupe 21,9 % de la population mondiale, « tout en affichant
le taux de croissance le plus élevé, en partie du fait de son intégration relativement limitée dans l’économie mondiale,
abrite 40 % des pauvres de la planète ». Et la pauvreté augmente
dans cette région. La croissance, qui ne réduit pas les inégalités,
ne réduit donc pas la pauvreté.
Les politiques de lutte contre la pauvreté se trouvent,
au début des années 2000, face à de multiples défis. L’importance
de la corruption est mise en avant, tant pour les pays d’Europe
de l’Est, y compris la Russie, que pour les pays d’Afrique ou d’Amérique latine. Le rôle de la violence est également souligné :
selon la Banque interaméricaine de développement, elle coûterait
chaque année au sous-continent 2 % environ de son produit
intérieur brut.
Il existe des politiques directes de lutte contre la pauvreté,
notamment l’aide officielle que les pays riches octroient aux pays
du tiers-monde. À cette aide officielle, qui ne représente
qu’environ 0,3 % du PIB des pays donateurs (soit loin de l’objectif
de 1 % fixé dans les années 1970), s’ajoutent des aides privées
plus difficiles à chiffrer, dont certaines sont acheminées via des
organisations non gouvernementales, tandis que d’autres le sont,
par exemple, par le biais de jumelages avec des villages ou
des villes du tiers-monde.
De nouvelles politiques sont actuellement mises en place,
qui visent à aider les pays les plus en difficulté, notamment
en allégeant leur dette. En 1999, la Banque mondiale a lancé
le « cadre de développement intégré », dont le but est de
renforcer le partenariat entre les pays pauvres et les organismes
internationaux. On peut cependant s’interroger sur le sens
de ces politiques qui, en mettant en avant des actions d’urgence
très spécifiques, ne participent pas, ou mal, à l’esquisse
d’une véritable lutte globale contre la pauvreté dans laquelle
s’enfoncent certaines régions de la planète.
Ainsi, selon le PNUD, « quelque 200 millions de personnes
ont vu leur revenu diminuer entre 1965 et 1980. Entre 1980
et 1993, cela a été le cas de plus d’un milliard d’individus ».
Et la Banque mondiale ne peut que constater la tendance des pays
pauvres à voir leur niveau de revenus toujours plus éloigné
de celui des pays riches. Une certitude s’impose donc au monde
contemporain : la pauvreté n’est pas près de disparaître,
et son extension, dans les pays du tiers-monde essentiellement,
mais également dans les pays riches, constituera l’une des plus
dramatiques menaces auxquelles nos sociétés devront faire face.
Se nourrir malgré les conflits
Catherine Gaudard
Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD)
Lorsque l’accès physique et économique des populations à une nourriture adéquate est insuffisant ou menacé, on est
confronté à l’insécurité alimentaire. Les causes, nombreuses,
relèvent globalement soit de la capacité des populations à produire pour se nourrir (accès aux ressources productives,
qu’il s’agisse des terres pour l’agriculture ou l’élevage, de l’eau
pour l’irrigation, des ressources halieutiques pour la pêche,
des forêts, etc.), soit de la capacité des populations (rurales et
urbaines) à accéder à l’alimentation grâce à leur revenu.
Tous les conflits, de quelque nature qu’ils soient,
représentent une menace sur la sécurité alimentaire : or si l’on sait
bien que la guerre produit la famine, il est important de souligner
que la pauvreté et la faim génèrent aussi ces conflits :
- conflits locaux entre groupes socio-économiques pour le contrôle des ressources ;
- conflits intercommunautaires religieux ou ethniques ;
- guerres civiles ;
- conflits frontaliers entre États…
En cas de conflit, la capacité de production, l’accessibilité
et la disponibilité des aliments diminuent, parfois disparaissent.
Les paysans, les enfants sont recrutés pour la lutte armée,
ou déplacés et chassés de leurs terres, lorsqu’ils ne sont pas tués dans le conflit. La déstructuration des systèmes de production
peut entraîner la faim et la famine… Et aggraver l’engrenage de
la violence. Les réfugiés qui fuient les zones de conflit deviennent
dépendants d’une aide alimentaire aléatoire, qui, si elle est mal
maîtrisée, peut avoir des effets pervers sur les capacités locales
à redémarrer une activité de production alimentaire viable.
Les conflits menacent donc la sécurité alimentaire.
L’insécurité alimentaire peut également être utilisée
délibérément dans les conflits : l’« arme alimentaire » pour exercer des pressions et faire céder un État ou un groupe humain,
bien qu’interdite par les conventions internationales,
est une pratique courante dans l’histoire récente. Les adversaires
tentent d’affamer leurs opposants pour les soumettre,
en détruisant les cultures (exemple : Palestine), en affamant
un peuple entier (ainsi l’Irak). Les puits et les cours d’eau sont
empoisonnés, les champs sont minés, et la production agricole
devient difficile, dangereuse, même longtemps après que
le conflit est terminé (ainsi en Asie de l’Est, les cas du Vietnam
et du Cambodge).
Paix et sécurité alimentaire ne peuvent être assurées
de manière durable que si les populations sont actrices
de leur propre développement, sont associées dans la maîtrise
et la gestion durable des ressources locales, tenant compte
de l’équité dans la répartition des biens et des besoins
prioritaires, dans le respect des différences culturelles
et communautaires.
Des situations d’insécurité alimentaire aiguë
La première des causes de l’insécurité alimentaire
est la pauvreté résultant largement de politiques économiques,
commerciales et agricoles inadaptées. C’est un problème d’accès
au revenu plus que de production insuffisante… La perte
croissante de souveraineté des États sur les politiques agricoles
et de pêche est un facteur aggravant, car la pression en faveur
d’une libéralisation croissante des échanges et d’une réduction
des régulations et soutiens publics prive les pays pauvres
de leurs principaux moyens de lutte contre la pauvreté, contre
les inégalités et l’insécurité alimentaire.
Cependant, les situations d’insécurité alimentaire les plus
aiguës, voire de famine, ont pour source principale les conflits,
qu’il s’agisse de phénomènes intenses mais de courte durée
ou de dynamiques de moindre intensité mais chroniques. Outre les morts liés directement aux conflits, ceux-ci s’accompagnent
de la destruction des récoltes et des stocks semenciers,
des moyens de production (embarcations et engins de pêche),
des infrastructures, de déplacements de population, d’une
érosion considérable du pouvoir d’achat, etc., dont les impacts
profonds se prolongent des années durant, même une fois
le conflit terminé. Plus grave encore, la faim est parfois utilisée
comme une arme qui, dans la conduite des hostilités, vise
de façon spécifique les populations civiles, en violation flagrante
du droit international humanitaire. Du Soudan à l’Afghanistan,
de la Somalie au Caucase, de la Sierra Leone à la Corée du Nord,
les exemples abondent.
Les conflits sont une cause de plus en plus fréquente
de situations de crises alimentaires…
Depuis 20 ans, les conflits ont coûté directement plus
d’un million de vies humaines par an. La plupart des victimes sont
des civils, le plus souvent en milieu rural. Que ce soit en Afrique,
en Amérique latine ou en Asie, les femmes et les enfants sont
les premières victimes de la guerre, et représentent 80 % des
réfugiés et des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre
pays, et plus de 90 % des morts…
Mais le nombre de décès causés par les problèmes
alimentaires et les famines engendrés par ces conflits, pendant
les guerres et dans leurs effets à long terme, dépasse dans
certains cas les morts causées par les violences des guerres.
Fin 2001, du fait des conflits accumulés depuis des années,
on comptait 22 millions de personnes déplacées, dans 150 pays,
y compris les réfugiés et demandeurs d’asile. Depuis 15 ans,
le nombre d’urgences alimentaires a progressé (entre 20
et 30 zones chaque année), avec une augmentation depuis
les années 1990. Cette augmentation est principalement due
aux conflits, plus qu’aux problèmes de catastrophes climatiques.
Les conflits ne représentaient que 10 % des cas en 1984,
mais plus de 50 % des cas d’urgences alimentaires en 1994.
En 2000, on a répertorié 24 millions de gens,
dans 28 pays en développement, ayant besoin d’une aide
alimentaire d’urgence en raison des conflits armés dans le monde,
soit 3 % du total des victimes de la faim dans le monde. Mais
il s’agit de situations aiguës entraînant des morts rapides, et
les conséquences des conflits vont bien au-delà de ces 24 millions
d’affamés « comptabilisés ». Elles sont durables tant sur
la capacité de production agricole que sur l’environnement et
l’aptitude des sociétés à faire face à leurs besoins alimentaires.
Depuis le milieu des années 1990, le coût de l’aide
humanitaire d’urgence s’est élevé à 10 milliards de dollars US
par an.
Figure 1 Causes des crises alimentaires: tendances.
(source : FAO, La Situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture,
SOFA 2000.)

Figure 2 Pertes de production agricole découlant des conflits dans des pays
en développement entre 1970 et 1997.
(source : FAO, La Situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture,
SOFA 2000.)

Les conflits génèrent l’insécurité alimentaire, et l’insécurité
alimentaire génère des conflits
Les conflits perturbent la production alimentaire locale
à cause des destructions physiques (morts)et des dommages
portés aux récoltes, au bétail et aux réserves alimentaires.
Ils empêchent ou découragent l’activité agricole. Ils interrompent
les circuits de transport qui permettent les échanges alimentaires,
y compris l’aide alimentaire d’urgence. Ils détruisent le capital des
exploitations agricoles, mobilisent les travailleurs et empêchent
les activités génératrices de revenus pour l’achat de nourriture.
Les dépenses militaires réduisent les investissements
dans les secteurs de la santé, de l’éducation et de la protection
de l’environnement, ainsi que dans le développement agricole
(où les dépenses sont rares même en temps de paix !). La baisse
des dépenses militaires observée après la guerre froide ne s’est
pas poursuivie longtemps : après une chute de 37 %, de 3 %
en 1998, les dépenses militaires mondiales sont remontées
de 2 % en 1999, pour atteindre quelque 800 milliards de dollars
US. Si cette progresion a été constatée dans toutes les régions,
les augmentations les plus importantes ont eu lieu en Afrique
(37 % entre 1998 et 2000) et en Asie du Sud (+ 23 %) ;
par ailleurs, en terme de volume, la Russie et les États-Unis
arrivent en tête. Les pays en développement reçoivent 70 %
des armes nouvellement produites…
Même après la fin d’un conflit, la reprise de la roduction
alimentaire demeure difficile : les biens sont détruits, les gens
tués ou handicapés, déplacés, l’environnement endommagé,
les services de santé, d’éducation ou sociaux perturbés.
Certaines armes restent dangereuses bien après la fin
des conflits (les mines antipersonnel éparpillées sur les routes
et dans les champs tuent chaque année plus de 25 000
personnes, même en situation de « paix », et empêchent
la reconstruction).
Les petits paysans – qui représentent la vaste majorité
des pauvres en milieu rural – sont en général les plus ravement
touchés. Leurs quelques biens et outils sont perdus (détruits
ou vendus), et ils rejoignent la masse des affamés.
Dans les pays les plus pauvres, sans «filet de sécurité sociale»,
les conséquences sur la sécurité alimentaire peuvent être
catastrophiques.
Autre exemple : les conflits sur les zones maritimes
et leurs conséquences sur les pêcheurs. De nombreux conflits
sur les zones de pêche (liés ou non à d’autres conflits
interétatiques) provoquent des confiscations de bateaux,
de prises de poisson, dont les premières victimes sont les
petits pêcheurs artisanaux.
( par exemple : entre l’Inde et ses voisins). Des centaines de
familles sont dès lors privées de revenu car les pêcheurs sont
incarcérés pendant des années comme prisonniers de guerre.
Ainsi, en Afrique subsaharienne, la production
alimentaire par habitant aurait chuté de 12,4 % en moyenne
par an entre 1970 et 1990 dans les pays victimes de conflits.
Dans les années 1990, la paix aurait permis une augmentation
de 3,9 à 5,3% de la production alimentaire en Afrique,
par habitant.
La pauvreté et l’insécurité alimentaire sont une cause majeure de nouveaux types de conflits…
La nature des guerres a beaucoup évolué au cours
du xxe siècle : la première moitié de cette période a été dominée
par des conflits entre riches États, les conflits actuels se déroulent
entre les nations les plus pauvres du monde (la majorité en Afrique
et en Asie). Par ailleurs, selon la FAO, sur 16 conflits majeurs depuis
10 ans, 3 seulement étaient de nature inter-étatique. La plupart
sont aujourd’hui internes, ils se déroulent à l’intérieur des États
(même si dans 14 d’entre eux des troupes étrangères sont
intervenues). Les guerres civiles sont la plus grande cause d’échec
du développement…
Les inégalités socio-économiques, les discriminations
ethniques systématiques, les violations des droits humains,
les disputes sur la participation politique, ou les frustrations
de communautés entières concernant une distribution inégale des ressources (terre, eau, accès aux financements, à l’éducation, etc.)
sont des facteurs critiques qui provoquent l’explosion de conflits…
Des populations privées de toute reconnaissance
et d’accès aux ressources peuvent s’engager dans des actions
violentes, contre d’autres groupes ethniques ou religieux,
ou contre les autorités, perçues comme complices de leur misère.
La pauvreté incite à une surexploitation des quelques
ressources disponibles, provoquant dégradations de
l’environnement, tensions politiques, et finalement migrations,
contribuant ainsi à l’instabilité et au conflit. Les ressources
minérales sont utilisées pour financer les parties en guerre,
au lieu de financer le développement.
À l’inverse, les pays pauvres qui investissent dans
leur agriculture et permettent une amélioration de la situation
des plus démunis réduisent les risques de conflits violents.
L’aide alimentaire d’urgence : nécessaire, mais attention
aux effets pervers
Les programmes d’aide alimentaire d’urgence sont évidemment indispensables pour porter secours aux populations
soudainement privées, pour cause de catastrophe naturelle
ou de conflit, des denrées nécessaires à leur survie. Mais
la pratique a révélé plusieurs aspects négatifs de ce type d’aide :
- compétition avec les productions locales entravant le redémarrage de l’agriculture ;
- dépendance envers l’aide gratuite, etc. ;
- décalages dans le temps entre besoins et distribution de l’aide ;
- pérennisation des camps… ;
- distribution de grains OGM sans information, voire sous la pression.
Figure 3 Les causes des conflits.
(source : Heidelberg Institute of International Conflict Research, 1999,
Kosimo database.)

Si l’aide alimentaire reste nécessaire en situation
d’urgence, il convient non seulement d’en garantir la qualité
et l’adéquation (voir les OGM), mais aussi de la limiter dans
le temps et en volume.
En outre, il faut l’accompagner de mesures
qui permettront son retrait, en privilégiant d’une part
la reconstruction des capacités productives des régions affectées
en concertation avec les acteurs locaux, de façon à renforcer
leurs pratiques socio-économiques durables, et d’autre part
les mécanismes d’achats triangulaires et les achats locaux.
La construction de la paix et de la sécurité alimentaire :
une action citoyenne, participative
En plus de tenter de résoudre les conflits lorsqu’ils sont là
(après beaucoup de pertes et de dégats), il faut tenter de
les désamorcer en s’attaquant à leurs causes. Le développement
durable et le droit à la souveraineté alimentaire sont alors
cruciaux. Mais ce développement ne peut être mis en place
que dans des situations de paix relative.
Les ingrédients pour préserver ou ramener la paix,
et pour assurer la sécurité alimentaire, sont les mêmes :
une gouvernance réellement démocratique et une société civile
dynamique (composée d’organisations structurées, actives
dans le devenir général du pays).
Respecter et faire admettre le droit à la souveraineté alimentaire
Chaque pays doit avoir le droit de choisir librement
le mode d’approvisionnement en produits alimentaires
qu’il souhaite, en conformité avec l’intérêt collectif national
ou régional. Ce principe assigne aux États la maîtrise des choix
essentiels qui concernent les modes de production,
de transformation et de commercialisation des produits
alimentaires. Cela signifie que chaque État doit pouvoir également réguler l’accès aux ressources physiques, naturelles,
institutionnelles, en fonction du mode de développement
qu’il souhaite privilégier.
Ainsi les négociations commerciales internationales
doivent respecter ce droit à la souveraineté alimentaire des États,
qu’il s’agissent des négociations sur l’agriculture ou des accords
de pêche. Les États sont doublement responsables : de la sécurité
alimentaire de leur population, mais aussi des effets externes
de leurs politiques sur la sécurité alimentaire des autres
populations. La souveraineté alimentaire doit être abordée
en incluant cette double responsabilité.
Respecter et faire respecter le droit international humanitaire
Quels que soient les intérêts économiques, énergétiques ou
géostratégiques, les États ne doivent plus tolérer que la faim soit
utilisée comme une arme. En vertu du droit international, les États
devraient refuser tout support aux régimes et mouvements armés
qui contrôlent et utilisent l’arme de la faim contre les populations
civiles. « Il est interdit d’utiliser contre les civils la famine comme
méthode de guerre » (art. 54 du protocole additionnel I aux
Conventions de Genève). Ainsi, les responsables de ces violations
flagrantes du droit international humanitaire devraient être
sanctionnés, y compris devant une cour pénale Internationale
qui devrait devenir rapidement une réalité.
Un mur en Palestine
L’agriculture est la colonne vertébrale de la société
palestinienne : elle représente 35 % de son produit intérieur brut
et lui procure des ressources alimentaires vitales. Parmi
les productions importantes, on trouve fruits et légumes,
fleurs coupées et différents élevages. Mais l’huile d’olive reste
l’exportation agricole principale : la Palestine en produit
35 800 tonnes par an, ce qui représente 13 % de l’ensemble
de ses productions agricoles.
Pourtant, cette agriculture doit surmonter de terribles
difficultés. D’abord parce qu’elle dépend fortement du marché
israélien et ne peut donc pas se développer de façon autonome.
Ensuite, parce que depuis que les territoires palestiniens ont été réoccupés, l’armée israélienne a confisqué de nombreuses
terres. Un tiers du sol de la Cisjordanie est devenu « zone
militaire », tandis que certaines terres, déclarées « terres d’État »,
ne peuvent être travaillées par des paysans palestiniens.
Tout comme il est interdit à ces mêmes paysans de cultiver
des produits qui pourraient concurrencer les exportations
israéliennes. Résultat : les Palestiniens ne peuvent développer
leur secteur agricole sur des terres pourtant fertiles,
et l’importance économique de leur agriculture a diminué.
En juin 2002, le gouvernement israélien a approuvé
la construction d’une « clôture de sécurité », pour séparer
la Cisjordanie du territoire israélien et protéger Israël des
attentats commis depuis les territoires palestiniens. Les Israéliens
parlent de « clôture », les Palestiniens de « mur ». Retenons
qu’au-delà des querelles de mots, ce sont près de 200 kilomètres
de « mur-clôture » qui serpentent aujourd’hui autour des territoires
palestiniens, confisquant terres et ressources en eau. Une séparation qui asphyxie l’économie de ces territoires et contribueà accroître la méconnaissance entre les deux peuples.
Les conséquences sur l’agriculture sont dramatiques.
La région la plus fertile des territoires palestiniens, qui concentre
40 % des terres agricoles de Cisjordanie, a été éventrée.
Plus de 100 000 oliviers ont été arrachés et des milliers d’hectares
de terres arasés. Dans certains villages, les agriculteurs sont
coupés de leurs terres. Ils doivent parcourir jusqu’à 10 kilomètres
pour emprunter une porte sous contrôle militaire israélien,
qu’ils ne peuvent franchir qu’avec une autorisation délivrée
par l’armée. Autant de difficultés qui pourraient contraindre
ces paysans palestiniens à laisser leurs propriétés en friche.
Avec des conséquences tout aussi durables que dramatiques.
« Développement et paix » au Magdalena Medio
La région du Magdalena Medio est l’une des plus
conflictuelles de Colombie et son taux d’homicide est le plus élevé
du pays. Résultat : 400 000 personnes sur 720 000 y vivent
dans la pauvreté alors que cette région est la plus riche
en ressources naturelles.
Pour contrer cette violence et cette misère, le programme « développement et paix » du Magdalena Medio propose
un ensemble d’actions concertées entre les communautés
paysannes. L’objectif ? Favoriser le développement humain
de la région et construire un espace de culture civique et
démocratique. Pour cela, les communautés rurales s’organisent.
Elles prennent elles-mêmes les mesures qui leur permettront
de se développer, proposent des actions qu’elles inscrivent dans
la durée et se concertent pour mener, ensemble, ces initiatives à long terme.
Parmi les actions lancées par ce programme, on trouve
la culture du palmier. En développer des plantations, c’est miser
sur le long terme, car 4 ou 5 ans sont nécessaires avant de
recueillir les premiers fruits de palme et obtenir un début de
revenu. Un projet parallèle de pisciculture a donc été mis
en place en attendant la première récolte. Un tel programme
de plantations suppose aussi que l’on se regroupe pour travailler,
en respectant les traditions paysannes. Une démarche qui
contribue à pacifier la région et entretient, du coup, un fragile
espoir.
« Par le passé, nous avons toujours été désunis,
le programme nous a montré que nous pouvions nous unir pour
aller de l’avant. » (Benjamin Monroy, maçon colombien.)
« La paix se construit avec des projets exigeant le travail
de chacun : que tous aient quelque chose à construire et ainsi
nous y parviendrons. » (Ramiro Ortega Muñeton, président
d’une association partie prenante au programme.)
Uwaki, fragile soutien pour les femmes des Grands Lacs
Uwaki, l’union des femmes paysannes du Nord-Kivu,
dans l’Afrique des Grands Lacs, est l’une des associations
que soutient le CCFD dans le cadre d’un programme cofinancé
par la coopération française. Cette association travaille
avec une quarantaine de groupements, soit un millier de femmes,
qu’elle appuie dans leur combat quotidien pour nourrir
leurs familles et vaincre la pauvreté.
Comment ? En formant ces femmes à des techniques
nouvelles comme le travail avec des bêtes attelées ou différents
moyens de fertiliser les sols et de prévenir l’érosion. Uwaki
les accompagne aussi dans leurs initiatives agricoles et les aide à vendre leurs produits. Elle a introduit, par exemple, les cultures
maraîchères dans une zone où le régime alimentaire se limitait
jusque-là au manioc et à la banane. Une innovation dont l’impact
a été significatif puisque aujourd’hui, dans cette zone, plusieurs
milliers de personnes ont pu diversifier leur alimentation.
D’où une chute du taux de malnutrition de 60 % à 22 %.
À Butembo, Uwaki apprend aux femmes à entretenir
les jardins familiaux. Une responsable d’Uwaki en raconte
la finalité : « En octobre 1998, les jardins n’étaient pas très
répandus à Butembo. Après une attaque des rebelles Mayi-Mayi,
les militaires rwandais, qui occupaient encore le secteur,
avaient exercé des représailles terribles, semant la terreur
dans la population. Pendant quatre jours, personne n’a osé sortir
de sa maison. Plus moyen de se nourrir. Certains en sont morts.
Avec les jardins, si des événements de ce genre surviennent à nouveau, au moins, les gens pourront manger. »
Uwaki aménage également des pépinières pour cultiver
des essences agro-forestières et limiter ainsi les problèmes
de déboisement, dus à la consommation de bois de chauffage
(en particulier aux alentours des camps de réfugiés et
de déplacés).
Uwaki permet ainsi d’améliorer progressivement
les conditions de vie, par de fragiles victoires quotidiennes,
qu’un épisode dramatique du conflit qui ensanglante la région
peut malheureusement balayer en quelques jours. Mais grâce
aux savoir-faire acquis et à la solidarité des groupements,
ces femmes surmontent mieux ces coups du sort.
Échanges internationaux, libéralisation
et gouvernance mondiale
Jean-Louis Rastoin
École nationale supérieure agronomique de Montpellier, UMR MOISA
Martine Padilla
CIHEAM/IAM de Montpellier, UMR MOISA
L’agriculture et l’agroalimentaire à l’heure du « village global » :
des échanges planétaires qui explosent
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le commerce
mondial de marchandises s’est développé de façon spectaculaire,à tel point qu’il a franchi, en 2001, la barre symbolique
des 6 000 milliards de dollars, tandis que celui des services frôlait les 1 500 milliards de dollars. Les mouvements de capitaux
ont connu un essor encore plus important. L’investissement direct à l’étranger (IDE) a été de 651 milliards de dollars en 2002,
soit 10 fois plus qu’en 1980 et 3 fois plus qu’en 1990, avec un pic à près de 1500 milliards de dollars en 2000. Les hommes, de
leur côté, ne se sont jamais autant déplacés d’un pays à l’autre :
près de 700 millions de touristes étrangers ont été dénombrés
dans l’ensemble des pays du monde en 2002 (soit 51 % de plus
qu’en 1990), alors que les travailleurs de toutes qualifications
traversent de plus en plus les frontières : en 2001, plus de
60 millions d’expatriés dans le monde ont transféré 76 milliards
d’euros vers leurs pays d’origine.
Le village planétaire de McLuhan est-il en train
de devenir une réalité ? Prudents, les historiens observent
que les pourcentages du PIB consacrés au commerce ou à l’investissement international viennent à peine de retrouver
le niveau très élevé qu’ils avaient au tout début du xxe siècle.
Mais les masses financières concernées sont 20 fois plus
importantes, et, en un siècle, la population mondiale a été
multipliée par 4. La mondialisation et la globalisation des économies constituent bien, aujourd’hui, une tendance lourde.
Les raisons en sont nombreuses. Tout d’abord, depuis
1947, les négociations du GATT puis de l’Organisation mondiale
du commerce (OMC) ont fortement réduit les droits de douane.
Ensuite, les marchés financiers ont explosé après la déréglementation bancaire impulsée par le président Reagan :
désormais, ce sont près de 1500 milliards de dollars qui
s’échangent chaque jour à travers la planète. Enfin,
l’effondrement des systèmes centralement planifiés, en URSS
et dans les autres pays d’obédience communiste, a généralisé
l’économie de marché.
Les savoirs circulent également beaucoup plus facilement
et de façon plus rapide. Des réseaux de communication très
performants permettent désormais d’accéder immédiatement à l’information économique, tandis que les temps et les coûts des transports physiques se réduisent. Résultat : ces communications
quasi instantanées font émerger un style de vie mondial et
uniformisent certaines façons de consommer.
Au coeur de cette tendance lourde, de très grandes
entreprises se sont développées grâce à la forte progression
du pouvoir d’achat qui a eu lieu durant les Trente Glorieuses
(1950-1980) dans les pays de l’OCDE. C’est le cas, en particulier,
dans le secteur alimentaire, où un véritable oligopole s’est
créé à l’échelon mondial, constitué d’une centaine de firmes
industrielles et commerciales très puissantes, qui contrôlent
aujourd’hui plus du tiers de l’activité mondiale. Ces sociétés,
qui continuent de grossir en fusionnant entre elles,
ont une influence décisive dans la quasi-totalité des filières
agroalimentaires.
Les produits agricoles loin derrière les biens d’équipement
et les services
Les produits agricoles ont participé à cette augmentation
continue des échanges. En 2002, ils représentaient un total
d’exportations de 582 milliards de dollars, selon l’OMC, dont
468 milliards pour les produits alimentaires et 114 milliards
pour les matières premières agricoles. Pourtant, ils constituent
une proportion de plus en plus modeste des exportations
mondiales de marchandises : de 46 % en 1950, leur part relative
est tombée à 9 % en 2004, au profit des secteurs industriels,
mais surtout des services, dont l’importance ne cesse
d’augmenter. Cela ne signifie pas, néanmoins, que ces produits
agricoles chutent en valeur absolue. Bien au contraire, ils ont
progressé de près de 75 % entre 1973 et 1996 (ils stagnent
depuis). Les produits transformés, par ailleurs, supplantent
peu à peu les produits bruts.
Comme pour l’ensemble des autres marchandises,
les exportations agricoles augmentent plus rapidement que
la production. C’est le signe d’un système de plus en plus ouvert
sur l’international. Néanmoins, ces flux sont pénalisés par des prix très volatils, qui ont plutôt tendance à baisser.
D’abord parce que l’on produit plus que ce qui peut être acheté.
Ensuite parce que les États interviennent de façon massive
pour soutenir leurs exportations : les pays de l’OCDE ont accordé
plus de 320 milliards de dollars de subventions à l’agriculture
en 2002. Les accords internationaux tendent à limiter
ces soutiens directs aux prix, lesquels prix devraient donc, à l’avenir, s’établir davantage en fonction de l’offre et
de la demande. Mais cela ne garantit pas qu’ils resteront stables,
car ils sont à la merci des aléas climatiques, socio-économiques
et politiques.
La thèse ancienne selon laquelle un pays tendrait à se spécialiser dans les produits pour lesquels il possède
un avantage relatif est contredite par les faits : seul 40 % environ
du commerce agricole repose aujourd’hui sur la complémentarité
des différents pays. Les États du Sud, certes, exportent
des matières premières agricoles tropicales vers les pays du Nord
et importent, en retour, des biens d’équipement (par exemple
café, cacao, soja, huile de palme contre machines et matériels mécaniques et électriques ou de télécommunication). Mais
pour l’essentiel, ces spécialisations s’effacent pour faire placeà des échanges beaucoup plus variés. En effet, les firmes
cherchent à différencier leurs produits et à réaliser des économies d’échelle en regroupant leurs unités de fabrication.
En conséquence, on voit se développer un commerce de produits
de même catégorie entre pays à revenus similaires (qualifié
de commerce « intra-branche » : par exemple, importation de pain
de mie et exportation de pâtes). C’est le cas désormais pour
une majorité de produits agroalimentaires. Et les espaces économiques de libre-échange (Union européenne, ALENA,
MERCOSUR, ASEAN, etc.) qui se constituent devraient intensifier cette tendance.
Les consommateurs jouent un rôle de plus en plus
important dans ces échanges. La demande dépend beaucoup
du niveau de vie. La croissance économique ouvre donc
d’importants marchés dans les pays très peuplés d’Asie
et d’Amérique latine, qui adoptent, notamment en Chine,
des régimes alimentaires beaucoup plus riches en viande.
Avec, à terme, des tensions probables sur le marché mondial
des matières premières qui entrent dans la composition
de l’alimentation animale (céréales et protéagineux).
Des échanges pourtant modestes
Le commerce des produits alimentaires reste malgré tout
faiblement tourné vers l’international : en 2000, la moyenne mondiale des exportations agricoles ne représentait que 45 %
du produit intérieur brut agricole mais avec des écarts
considérables. Ce pourcentage dépasse en effet 100 % pour
une quinzaine de pays, en général à haut revenu et/ou faiblement
peuplés (Belgique, Pays-Bas, Irlande, Danemark, Canada,
Nouvelle-Zélande, Australie) ou qui constituent
des plaques tournantes du commerce international (Singapour,
Hong Kong, Costa Rica), alors qu’une cinquantaine d’États
plafonnent à moins de 30 % (dont les pays les plus peuplés
tels que la Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Japon). Une situation qui
traduit la concurrence entre marché domestique et marché
international, d’une part, et le degré de richesse économique,
d’autre part.
En général, plus le produit national brut par habitant
est élevé, plus la part des produits agricoles dans le total
des exportations est faible. Inversement, les pays pauvres
(moins de 1000 dollars de revenu par habitant et par an) réalisent
souvent plus de la moitié de leurs exportations sous forme
de produits agricoles. Leur balance commerciale, qui dépend
d’à peine un ou deux produits, est alors très vulnérable. En effet,
il s’agit beaucoup plus souvent de matières premières que
de produits élaborés.
Autre signe que ces échanges internationaux restent
modestes : seule une faible part de la production est généralement
exportée. Moins de 10 % de la production totale
de pommes est vendue à l’étranger ; 13 % pour les céréales ; 33 %
pour le sucre. Seuls le café et le cacao dépassent 75 %. Pourquoi ?
D’abord parce que la demande est souvent localisée (par exemple
en zone tempérée pour certains produits tropicaux comme
le café), ensuite parce que les produits sont périssables, bien que
ce handicap soit beaucoup atténué aujourd’hui par la rapidité
des transports et la baisse de leur coût.
La Triade domine le marché
Le commerce de produits agricoles et agroalimentaires
est très inégal : en 2002, 61 % des exportations et 68 %
des importations mondiales étaient réalisées par la « Triade »,
qui regroupe les États-Unis, l’Union européenne et le Japon.
Le commerce entre les 15 pays de l’Union européenne représentait à lui seul 30 % des exportations mondiales de produits agricoles
en 2002. Toutefois, les exportations des pays d’Asie et
d’Amérique latine augmentent, et les échanges intra-européens plafonnent depuis quelques années. La part des zones autres que
l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale est ainsi passée de
37 à 41 % des exportations agricoles totales entre 1990 et 2002.
Figure 1 : Évolution des exportations mondiales de produits agricoles alimentaires.

Figure 2

d’un petit nombre de pays et l’écart des recettes d’exportation
se creuse entre pays riches et pays pauvres. Le groupe – certes
très hétéroclite – des pays en voie de développement ne réalisait
plus que 29 % des exportations mondiales de produits agricoles
en 1996, contre 41 % en 1961.
Tableau 1 Classement des 10 premiers exportateurs mondiaux
de produits agricoles
| Pays |
Part de marché 2002 (*) |
Rang mondial 2002 |
Rang mondial 1980 |
rang mondial 1961 |
| États-Unis |
12,6 |
1 |
1 |
1 |
| France |
7,8 |
2 |
2 |
6 |
| Pays-Bas |
7,4 |
3 |
3 |
3 |
| Allemagne |
6,0 |
4 |
4 |
21 |
| Belgique-Luxembourg |
4,2 |
5 |
9 |
28 |
| Italie |
4,0 |
6 |
10 |
11 |
| Brésil |
3,8 |
7 |
5 |
7 |
| Canada |
3,7 |
8 |
8 |
5 |
| Espagne |
3,7 |
9 |
16 |
23 |
| Australie |
3,5 |
10 |
6 |
2 |
(*) En % des exportations mondiales de produits agricoles selon
la définition de la FAO, soit 441 milliards de dollars US en 2002.
(source : nos calculs d’après données FAOSTAT, 2004.)
Des produits toujours plus élaborés
La part des produits transformés dans les exportations
agricoles a augmenté, passant de 43 à 58 % entre 1980 et 2001.
Elle approche 70 % en France, en Italie, en Allemagne et
aux Pays-Bas, alors qu’elle n’est qu’à 40 % aux États-Unis
(mais elle a doublé en 20 ans dans ce pays). Signe que les grands
exportateurs agricoles se sont tous – ou presque – engagés
dans la valorisation des matières premières.
Laisser faire la « main invisible » ?
La mondialisation dans le secteur agricole et
agroalimentaire semble bien irrésistible. Peut-on en évaluer
l’impact sur le bien-être de l’humanité ? La réponse est difficile.
Elle devra s’appuyer sur quelques constats partagés par
les scientifiques. En premier lieu, il existe un large consensus
pour estimer que – depuis Pasteur – la qualité globale de notre
alimentation n’a cessé de progresser et qu’une part croissante
de l’humanité a accès à une nourriture saine, ce qui constitue
un bon indice de la performance des systèmes alimentaires
nationaux dans une majorité de pays. Cependant de nombreux
problèmes subsistent.
La production alimentaire croît, sauf dans les pays les plus pauvres - En ce qui concerne la production d’aliments (et d’une façon générale
celle de biens et services), les estimations montrent que l’ouverture
des économies aux échanges internationaux s’accompagne souvent
d’une croissance économique. De fait, le paradigme de l’économie
de marché fonde aujourd’hui les politiques internationales libérales.
Depuis la Seconde guerre mondiale, les différents rounds du GATT
ont conduit à baisser de façon sensible les taxes aux frontières
puis à créer en 1995 l’OMC, dont l’objectif est clair : supprimer
les entraves aux échanges de produits et de capitaux. Toutefois,
jusqu’à présent, l’agriculture a fait l’objet d’une exception, soit à cause de son rôle « stratégique » dans l’alimentation
des populations, soit à cause de son poids économique et social
dans de nombreux pays. Enfin, dans les pays développés, il s’agit
très rarement d’une activité financièrement rentable.
Cela dit, en agriculture comme dans les autres secteurs,
la croissance économique augmente la richesse globale, mais celle-ci
se répartit de façon de plus en plus inégalitaire au sein de chaque
pays, et entre pays eux-mêmes. Les disparités sont aujourd’hui
considérables et génèrent de dangereuses tensions. Certains
prédisent que ces écarts devraient, à terme, se résorber. Des données
récentes indiquent au contraire qu’ils se creusent entre certaines
catégories de pays et d’agricultures : on estime par exemple
que la productivité du travail varie d’un facteur 1 à 1 000 entre
un paysan du Sahel et un agrimanager du Bassin parisien.
L’environnement se dégrade - Certains modèles techniques
de production agricole, très intensifs, contribuent par ailleurs
à dégrader l’environnement. Ainsi, l’utilisation massive d’eau
pour l’irrigation en zone méditerranéenne va provoquer à moyen
terme (moins d’une génération) de graves problèmes de pénurie.
Dans le même temps, de telles pratiques peuvent entraîner
des problèmes de salinisation et de pollution chimique des nappes
phréatiques. Le virage salutaire de la « multifonctionnalité »,
c’est-à-dire de la prise en compte de la production de biens collectifs
comme les paysages et les ressources naturelles, vient à peine
d’être pris et ne concerne encore qu’une minorité d’agriculteurs
des pays riches. Plus globalement, le système alimentaire,
qui ne cesse de s’industrialiser et de s’internationaliser, induit
un accroissement du transport routier avec son cortège de nuisances.
Des risques sanitaires à l’échelle mondiale - Qui dit commerce
mondial de marchandises dit mondialisation des risques sanitaires :
les bactéries se propagent, les allergies alimentaires explosent
et certaines maladies animales ont du mal à être maîtrisées (« vache
folle », peste porcine, grippe aviaire asiatique…). D’où l’émergence,
à l’heure actuelle, du fameux « principe de précaution ».
Figure 3 : La structure des exportations de produits agroalimentaires.
Il en existe, à ce jour, 17 définitions. Ce qui conduit
certains à parler de « principe de confusion » ! Une telle inflation
est révélatrice des enjeux politiques et économiques en cause.
Car au-delà du principe de précaution, ce sont les questions
du coût de la mesure et de la responsabilité de chacun qui
se posent. Le principe de précaution suppose que l’on évalue
les risques, que l’on pratique des contrôles (qui ont un coût) et,
le cas échéant, que l’on entrave le libre-échange
des marchandises. Or, ce dernier point, contraire aux dispositions
européennes et à celles de l’OMC, pénalise certains agents économiques. Autre point épineux : qui doit prouver que
le produit est dangereux ou qu’il est, au contraire, sans danger ?
L’Union européenne s’est malgré tout fixé des objectifs
très ambitieux :
- garantir un niveau élevé de protection de la santé humaine
et des consommateurs ;
- garantir la libre circulation des marchandises dans
le marché intérieur ;
- fonder la législation sur des preuves scientifiques
et une évaluation des risques ;
- assurer la compétitivité de l’industrie européenne et développer
les exportations ;
- responsabiliser les industriels, les producteurs agricoles
et les fournisseurs ;
- veiller à la cohérence, à la rationalité et à la clarté
de la législation.
Mais ces objectifs – auxquels il faudrait rajouter celui
du « respect de l’environnement et des ressources naturelles »
inscrit dans la politique agricole commune – sont très difficiles
à concilier. Car il y a contradiction, par exemple,
entre l’application du principe de précaution, qui perturbe
nécessairement la croissance des marchés, et la volonté
de garantir la libre circulation des marchandises et d’assurer
la compétitivité de l’industrie. L’interdiction temporaire de
commercialisation d’un produit, aussi justifiée soit-elle du point
de vue de la santé, porte inévitablement préjudice
aux entreprises concernées.
Début 2002, 10 États européens sur 15 avaient déjà créé
leur propre Agence ou Autorité de sécurité alimentaire. Il s’agit
donc désormais de coordonner des dispositifs particulièrement
complexes. D’autant plus que, dans chaque pays, le panorama administratif est très chargé : en France, 13 services relevant
d’une demi-douzaine de ministères se préoccupent du sujet !
Davantage d’exclus - Ces nouvelles barrières destinées
à contrôler les risques n’excluent-elles pas du commerce
un monde déjà pauvre ? Nouvelle forme de protectionnisme,
elles imposent des investissements – matériels et humains –
hors de portée pour la plupart des industriels des pays pauvres.
Elles ne peuvent donc (et c’est d’ailleurs le cas aujourd’hui)
qu’être réservées à un nombre limité de produits. D’autant que
ces nouvelles normes internationales, si elles étaient appliquées
sans discernement, feraient disparaître le secteur traditionnel,
qui garantit la diversité des goûts et du savoir-faire.
Une alimentation plus variée mais plus fragile - Les échanges
de produits alimentaires, en s’intensifiant, rompent certes
la monotonie de certains modèles de consommation alimentaires.
Mais la nature des produits qui les constituent les fragilise. Car ces produits, très industrialisés, sont des assemblages
de denrées déstructurées, restructurées, soumises à des procédés
de transformation et de conservation qui altèrent souvent
les nutriments essentiels qui étaient, au départ, contenus
dans les produits frais.
Un État plus présent - Les consommateurs, qui ont perdu
leur confiance dans les producteurs, se tournent désormais vers
l’État. Le citoyen met en doute le bon fonctionnement
des mécanismes du marché pour assurer la qualité des produits
et le respect de l’environnement. Or la confiance joue un rôle
essentiel dans les relations marchandes. L’économie semble donc
soumise à des cycles qui font alterner des politiques « libérales »
et des politiques « interventionnistes ». Cependant, l’Histoire
ne se répète pas, et c’est dans un contexte mondialisé que va
se manifester, désormais, l’intervention publique.
Vers une « exception agriculturelle » ?
Sauf catastrophe aux conséquences planétaires, qu’elle
soit climatique, écologique ou économique, on voit mal
aujourd’hui ce qui pourrait arrêter ce processus de globalisation.
D’abord, parce que la mondialisation des économies est
allée très loin, et qu’une majorité de pays sont déjà très intégrés
dans le flux des échanges mondiaux. Les entreprises françaises
produisent 25% de leurs marchandises pour l’exportation. Ce qui
signifie que 1 emploi sur 4, dans l’industrie, est financé par
le marché européen et mondial. Ensuite, parce que la concurrence
pousse les entreprises à se concentrer. Pour se maintenir
dans leur secteur, elles doivent atteindre une taille critique, c’est-à-dire un volume d’activité suffisant. Élargir le marché par
l’internationalisation constitue l’un des moyens d’atteindre
cette taille critique.
Différents facteurs pourraient néanmoins freiner
ce processus qui semble irrésistible. En premier lieu, les tensions politiques ou militaires, et les conflits territoriaux. Les inégalités
au sein d’un même pays (écarts entre les plus riches et les plus pauvres, paupérisation des classes moyennes) pourraient,
si elles s’accentuaient trop, alimenter des mouvements populistes
et protectionnistes. Et ce, même si les « délocalisations »
n’expliquent qu’environ 1 % du chômage dans les pays à hauts revenus. Enfin, des aspirations identitaires « ethniques » peuvent
entraîner un repli volontaire sur les communautés.
Irrésistible et positive pour certains, sans doute, mais
génératrice de tensions à l’intérieur des sociétés et entre les pays
et d’externalités négatives, la globalisation des échanges rend
de plus en plus nécessaire que l’on mette en place une
« gouvernance mondiale ». Des mécanismes de régulation
internationale doivent être élaborés, qui devraient reconnaître
à l’agriculture et à l’agroalimentaire leurs spécificités, tant
du point de vue de la consommation que du point de vue de
la production. L’existence de 3 milliards de ruraux dont la survie
dépend largement du secteur agricole et le rôle fondamental
de l’alimentation dans la santé publique justifient amplement
une telle exception agriculturelle.
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