Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Henri Michaux / Michaux notre contemporain
 

 précédent

Postérités de Michaux

«En un temps de plus en plus congestionné comme celui qui nous attend, écrit Italo Calvino, le besoin de littérature devra miser sur une concentration maximale de la poésie et de la pensée.» Cette «concentration maximale», on la trouve déjà, de façon exemplaire, chez Michaux. Il ne fut évidemment pas le seul à confronter la condition poétique aux nouvelles donnes de la modernité. Avec Cendrars, par exemple, il partage le refus de l’installation ou de l’assignation à résidence, le tropisme de la mobilité (qu’il associe plus nettement encore à une entreprise de démythification du voyage romantique), le désir de se déconditionner. Mais si on lui cherche des contemporains majeurs, ce ne sont pas essentiellement des poètes, au sens habituel de ce terme, auprès de qui il se trouve en phase. C’est plutôt avec la posture d’un Kafka ou d’un Beckett que Michaux semble secrètement dialoguer, redéfinissant avec eux les domaines de la poésie comme ceux de la littérature.

De Kafka, Jorge Semprun écrit que son œuvre «est bien de ce temps, impensable hors de ce temps, qu’elle transcende cependant sans cesse et de tous côtés». Comme Kafka, Michaux semble tourner le dos à l’événement; et comme lui, à travers le récit, la fable ou l’allégorie, il évoque avec force la cruauté de notre présent. Mais c’est peut-être de Beckett dont il est le plus proche, dans la dérision à l’égard de la langue, dans l’invention de voix sans identité. À en croire Cioran, Beckett serait de ces êtres «qui font concevoir que l’histoire est une dimension dont l’homme aurait pu se passer.» Tout au contraire, l’œuvre de Beckett, comme celle de Kafka ou de Michaux, confirme à quel point la figure éthérée de l’écrivain flottant au firmament du ciel mystique de la Littérature est un fantasme. À travers les figures de l’expulsé beckettien, du né fatigué de Michaux, du sportif de la faim de Kafka, se projettent dans l’imaginaire les rapports entre l’individualité littéraire et l’agrégat social.

Lui qui ne voulait être perçu tout à fait comme un écrivain, et qui répugnait à l’appellation de poète, on le considère comme un des écrivains et un des poètes majeurs du XXe siècle. Pour des auteurs comme Perec, Butor, Borges, Celan, Cortazar, Ginsberg, Pinget, il est un phare. Par bien d’autres il est secrètement aimé. Le poète que Duras veut faire connaître, en 1967, lors d’une tournée de lecture dans les écoles, c’est Michaux. Pour Deleuze, il est un de ceux (avec, précisément, Kafka et Beckett) qui donnent le plus à penser.

Michaux, en soixante ans d’écriture et de peinture, traversant notre siècle, n’adhérant à aucune avant-garde et à aucune mode, s’est fait l’interprète de notre temps. Il anticipe ou accompagne l’ère du vide et du désenchantement, la fin des idéologies et des voyages. Son œuvre peut bien charrier quelques scories du siècle précédent, elle est dynamisée par des intuitions fulgurantes, par un désir de penser et de sentir à l’écart des systèmes dominants. Si l’on se réfère tellement à lui, parfois de manière inattendue ou décalée, c’est qu’en effet son influence dépasse largement sa postérité littéraire par la sorte de magnétisme diffus qu’il exerce au-delà de la poésie ou de la littérature, par les résonances d’une écriture qui vibre dans les domaines les plus inattendus de la pensée, du savoir et de la sensibilité. Michaux est notre contemporain, notre scrutateur.