
Postérités de Michaux «En un temps de plus en plus congestionné comme celui qui nous attend, écrit Italo Calvino, le besoin de littérature devra miser sur une concentration maximale de la poésie et de la pensée.» Cette «concentration maximale», on la trouve déjà, de façon exemplaire, chez Michaux. Il ne fut évidemment pas le seul à confronter la condition poétique aux nouvelles donnes de la modernité. Avec Cendrars, par exemple, il partage le refus de linstallation ou de lassignation à résidence, le tropisme de la mobilité (quil associe plus nettement encore à une entreprise de démythification du voyage romantique), le désir de se déconditionner. Mais si on lui cherche des contemporains majeurs, ce ne sont pas essentiellement des poètes, au sens habituel de ce terme, auprès de qui il se trouve en phase. Cest plutôt avec la posture dun Kafka ou dun Beckett que Michaux semble secrètement dialoguer, redéfinissant avec eux les domaines de la poésie comme ceux de la littérature.De Kafka, Jorge Semprun écrit que son uvre «est bien de ce temps, impensable hors de ce temps, quelle transcende cependant sans cesse et de tous côtés». Comme Kafka, Michaux semble tourner le dos à lévénement; et comme lui, à travers le récit, la fable ou lallégorie, il évoque avec force la cruauté de notre présent. Mais cest peut-être de Beckett dont il est le plus proche, dans la dérision à légard de la langue, dans linvention de voix sans identité. À en croire Cioran, Beckett serait de ces êtres «qui font concevoir que lhistoire est une dimension dont lhomme aurait pu se passer.» Tout au contraire, luvre de Beckett, comme celle de Kafka ou de Michaux, confirme à quel point la figure éthérée de lécrivain flottant au firmament du ciel mystique de la Littérature est un fantasme. À travers les figures de lexpulsé beckettien, du né fatigué de Michaux, du sportif de la faim de Kafka, se projettent dans limaginaire les rapports entre lindividualité littéraire et lagrégat social. Lui qui ne voulait être perçu tout à fait comme un écrivain, et qui répugnait à lappellation de poète, on le considère comme un des écrivains et un des poètes majeurs du XXe siècle. Pour des auteurs comme Perec, Butor, Borges, Celan, Cortazar, Ginsberg, Pinget, il est un phare. Par bien dautres il est secrètement aimé. Le poète que Duras veut faire connaître, en 1967, lors dune tournée de lecture dans les écoles, cest Michaux. Pour Deleuze, il est un de ceux (avec, précisément, Kafka et Beckett) qui donnent le plus à penser. Michaux, en soixante ans décriture et de peinture, traversant notre siècle, nadhérant à aucune avant-garde et à aucune mode, sest fait linterprète de notre temps. Il anticipe ou accompagne lère du vide et du désenchantement, la fin des idéologies et des voyages. Son uvre peut bien charrier quelques scories du siècle précédent, elle est dynamisée par des intuitions fulgurantes, par un désir de penser et de sentir à lécart des systèmes dominants. Si lon se réfère tellement à lui, parfois de manière inattendue ou décalée, cest quen effet son influence dépasse largement sa postérité littéraire par la sorte de magnétisme diffus quil exerce au-delà de la poésie ou de la littérature, par les résonances dune écriture qui vibre dans les domaines les plus inattendus de la pensée, du savoir et de la sensibilité. Michaux est notre contemporain, notre scrutateur.
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