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Henri Michaux / Michaux notre contemporain
 

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Cloué dans ce siècle

On se demande pourquoi les jeunes gens de cette génération sont désespérés. C’est qu’ils se rendent compte qu’ils sont sacrifiés. Ils entrevoient la belle époque.

Ils n’y vivront pas.
Lequel d’entre eux n’accepterait
d’arrêter sa vie actuelle
pour vivre en l’an 2500 ? (Ecuador)

«Qui chante en groupe mettra, quand on le lui demandera, son frère en prison» : la révolte contre le groupe, ou plutôt l’«insubordination», mot fétiche de Michaux, vise toutes les utopies politiques, tous les lendemains qui déchantent. Assumer jusqu’au bout notre individualité, la déplier, en décliner les potentialités multiples, la défendre coûte que coûte : une telle exigence est ici inaugurale. Une obsession de «l’espace à préserver» a semblé conduire Michaux aux antipodes de l’Histoire. Son angoisse phobique de l’influence l’a fait se tenir volontairement à l’écart des «idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans l’espace». D’autres écrivains, en ce siècle, ont partagé pour l’essentiel cette condition de retrait : ainsi Beckett, Gracq, Sarraute, Pinget...

Il suffirait donc, dans ce sillage, de maintenir le cap d’une solitude revendiquée ? Ce n’est pas si simple. Car ce tropisme s’accompagne d’une forte conscience malheureuse, du sentiment d’un impouvoir quasiment congénital. Le sujet se veut retranché ? Il est pourtant livré, à son corps défendant, à la contemporanéité historique. Il est «né dans une époque de ratés». Il est «cloué dans ce siècle». Et ce siècle pour lui, ce sont deux guerres mondiales en même temps que deux âges décisifs : adolescence, maturité.

Bien sûr, dira-t-on, ce qui l’emporte chez Michaux, le plus visiblement, c’est la tentative effrénée de dépaysements en tous sens, temporels et géographiques, la dérive ininterrompue, dont l’iceberg pourrait être une métaphore. Ce sont les îlots de langage irradiant, les crêtes invoquées, dans l’imagination d’un point vertigineux, pour décoller du présent étriqué et à ras du sol, les échéances infiniment éloignées, à l’aune desquelles la terre elle-même ne serait plus qu’une «misérable banlieue» : «Siècles à venir, / Mon véritable présent, toujours présent, / Obsessionnellement présent...»

Et pourtant, la revendication d’un sujet inatteignable, hors de ce temps et de ce lieu, s’accompagne d’une autre forme d’efficacité, d’une socialité paradoxale, à rebours de tout groupement. «Même antisocial ou asocial, le poète peut être social.» Cela d’autant plus que l’Histoire rattrape Michaux.

L’histoire de la littérature, d’abord. Sa singularité est indissolublement liée à une situation de la littérature à un moment donné. Elle accompagne le temps du dadaïsme, du surréalisme, des expérimentations langagières. Sa volonté de ne pas s’en tenir à un domaine circonscrit de l’écriture prend en compte les transformations que subit au cours du siècle, depuis le romantisme et le sacre de l’écrivain, le statut de l’auteur.

Mais aussi, l’Histoire tout court. Au point qu’on pourrait imaginer une entente quasiment politique ou, si l’on veut, historique, de l’œuvre : cherchant l’ailleurs, elle ne cesse pourtant de parler de notre monde, interprétant presque malgré elle la cruauté de notre présent et de ses oppressions. Relisant Michaux à travers le miroir de l’Histoire, son intuition transparaît avec force. Un exemple parmi bien d’autres, pris parmi les ethnographies imaginaires du Voyage en Grande Garabagne. Nous sommes chez les Émanglons. Dans ce pays, vient-il des étrangers, qu’«on les parque dans des camps, aux confins du territoire». Cela a été écrit en 1936.

La voix de Michaux mobilise certes contre toute mobilisation. Mais elle n’est aucunement indifférente au monde. Si elle se rempare dans son îlot, c’est avec la conscience aiguë, trop aiguë, de tout ce qui enserre, comprime, réduit, de tous les mouvements engluants, de tous les hurlements avec les loups - avec ce sentiment que l’angoisse personnelle peut à tout moment croiser toutes les angoisses collectives, toutes les barbaries de notre petite planète. Par cette complexité, par cet antagonisme, elle nous est plus proche encore.