
Cloué dans ce siècle On se demande pourquoi les jeunes gens de cette génération sont désespérés. Cest quils se rendent compte quils sont sacrifiés. Ils entrevoient la belle époque.
Ils ny vivront pas. «Qui chante en groupe mettra, quand on le lui demandera, son frère en prison» : la révolte contre le groupe, ou plutôt l«insubordination», mot fétiche de Michaux, vise toutes les utopies politiques, tous les lendemains qui déchantent. Assumer jusquau bout notre individualité, la déplier, en décliner les potentialités multiples, la défendre coûte que coûte : une telle exigence est ici inaugurale. Une obsession de «lespace à préserver» a semblé conduire Michaux aux antipodes de lHistoire. Son angoisse phobique de linfluence la fait se tenir volontairement à lécart des «idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans lespace». Dautres écrivains, en ce siècle, ont partagé pour lessentiel cette condition de retrait : ainsi Beckett, Gracq, Sarraute, Pinget... Il suffirait donc, dans ce sillage, de maintenir le cap dune solitude revendiquée ? Ce nest pas si simple. Car ce tropisme saccompagne dune forte conscience malheureuse, du sentiment dun impouvoir quasiment congénital. Le sujet se veut retranché ? Il est pourtant livré, à son corps défendant, à la contemporanéité historique. Il est «né dans une époque de ratés». Il est «cloué dans ce siècle». Et ce siècle pour lui, ce sont deux guerres mondiales en même temps que deux âges décisifs : adolescence, maturité. Bien sûr, dira-t-on, ce qui lemporte chez Michaux, le plus visiblement, cest la tentative effrénée de dépaysements en tous sens, temporels et géographiques, la dérive ininterrompue, dont liceberg pourrait être une métaphore. Ce sont les îlots de langage irradiant, les crêtes invoquées, dans limagination dun point vertigineux, pour décoller du présent étriqué et à ras du sol, les échéances infiniment éloignées, à laune desquelles la terre elle-même ne serait plus quune «misérable banlieue» : «Siècles à venir, / Mon véritable présent, toujours présent, / Obsessionnellement présent...» Et pourtant, la revendication dun sujet inatteignable, hors de ce temps et de ce lieu, saccompagne dune autre forme defficacité, dune socialité paradoxale, à rebours de tout groupement. «Même antisocial ou asocial, le poète peut être social.» Cela dautant plus que lHistoire rattrape Michaux. Lhistoire de la littérature, dabord. Sa singularité est indissolublement liée à une situation de la littérature à un moment donné. Elle accompagne le temps du dadaïsme, du surréalisme, des expérimentations langagières. Sa volonté de ne pas sen tenir à un domaine circonscrit de lécriture prend en compte les transformations que subit au cours du siècle, depuis le romantisme et le sacre de lécrivain, le statut de lauteur. Mais aussi, lHistoire tout court. Au point quon pourrait imaginer une entente quasiment politique ou, si lon veut, historique, de luvre : cherchant lailleurs, elle ne cesse pourtant de parler de notre monde, interprétant presque malgré elle la cruauté de notre présent et de ses oppressions. Relisant Michaux à travers le miroir de lHistoire, son intuition transparaît avec force. Un exemple parmi bien dautres, pris parmi les ethnographies imaginaires du Voyage en Grande Garabagne. Nous sommes chez les Émanglons. Dans ce pays, vient-il des étrangers, qu«on les parque dans des camps, aux confins du territoire». Cela a été écrit en 1936. La voix de Michaux mobilise certes contre toute mobilisation. Mais elle nest aucunement indifférente au monde. Si elle se rempare dans son îlot, cest avec la conscience aiguë, trop aiguë, de tout ce qui enserre, comprime, réduit, de tous les mouvements engluants, de tous les hurlements avec les loups - avec ce sentiment que langoisse personnelle peut à tout moment croiser toutes les angoisses collectives, toutes les barbaries de notre petite planète. Par cette complexité, par cet antagonisme, elle nous est plus proche encore.
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