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Henri Michaux / Michaux notre contemporain
 

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Ne jamais coïncider

J’ai maintenant des chances de plus en plus grandes de ne jamais coïncider avec quelque esprit que ce soit et de pouvoir circuler librement dans le monde. (La nuit remue)

Lorsque Roland Barthes définit la posture de l’écrivain (située historiquement), on a l’impression qu’il décrit très précisément l’attitude mentale de Michaux, qu’il dessine son portrait-robot : celui qui est réfractaire à la parole grégaire; celui qui «s’entête», qui maintient «envers et contre tout la force d’une dérive et d’une attente» ; qui se déplace, et «se porte là où l’on ne vous attend pas»; celui qui résiste aux discours typés et à la langue du pouvoir par une utopie de langage.

Nominalismes de tribu qui visent à défaire les visages pour assimiler, coller à un village, à une case, et tirer dans le tas, quêtes obsessionnelles de racines faussement distinctives et d’appellations ancestrales, patronymies en chaîne qui n’ont jamais fini de repousser comme des surgeons dans l’arbre des généalogies dérisoires et des petites castes resserrées sur elles-mêmes : Michaux nous parle de notre drôle d’aujourd’hui, de cet infernal recommencement de la barbarie, du «on» des snipers et des coupeurs de tête, avec cette intuition que l’avenir s’«envagine», retourne à son passé. Il lui faut inventer des noms («Je vais le leur arranger leur charabia», dit à sa manière l’Irlandais de Paris, Beckett), les gaspiller, afin qu’ils prolifèrent, qu’ils redoublent le leurre, qu’ils poussent comme des verrues sur le corps malade de la peste des noms de famille et de nation.

Mais il nomme aussi l’innommable du mal - cette passion agglutinante, dévorante, cannibale, qui trouve toujours son Juif ou son Arabe à broyer. Michaux, comme nous tous, côtoie le racisme. Il n’en est pas loin parfois. Mais jamais ne s’engage dans cette impasse. Pointe du doigt, au contraire, le marais croupissant où se reproduisent les rejetons de la bêtise. Garde la santé. Rit de toutes les désignations, de tous les esprits de clocher, de toutes les tribalités, et aussi de tous les fanatismes. Se préserve de tout agglutinement et de toute assignation au groupe.

La non-coïncidence, l’altérité irréductible qui ouvre le gouffre entre l’un et l’autre, créent le décalage, la blessure. Elles font violence. Mais en même temps, le sujet a besoin de ce gouffre, il cherche ce vertige. Avant même de penser à se libérer, ce qu’il lui faut surtout éviter, c’est de coïncider.