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Henri Michaux / Michaux notre contemporain
 

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Guerre du grégaire

Ne laisse personne choisir tes boucs émissaires. C’est ton affaire. S’il coïncide avec le bouc émissaire d’un autre, ou de dizaine d’autres ou davantage, change de bouc. Il ne peut être le tien. (Poteaux d’angle)

Au commencement (à la fois du texte, de la fable et de l’Histoire) est le nom donné, le nom reçu malgré soi, l’origine épelée, qui enferme dans le déterminisme étouffant du local et du groupe. L’histoire est aussi ancienne qu’un corps à corps dans la nuit des temps. Depuis, la scène ne cesse, de génération en génération, de fils en fils de fils, de se répéter : «Le Géant Barabo, en jouant, arracha l’oreille de son frère Poumapi.» Tu t’appelles Barabo ? Je m’appelle Poumapi ? C’est parti pour le catch quotidien. Nous sommes frères ennemis, frères et barbares, à la vie, à la mort. La violence est originaire, comme la désignation, qui ne va pas sans une certaine supercherie : «Même la France, au bout d’un certain nombre d’années, devrait changer de nom, par honnêteté, pour se dégager du mythe ‹France›.»

Cette drôle d’histoire continue avec le voisinage : «Les Ouménés de Bonnada ont pour désagréables voisins les Nippos de Pommaris.» Par bonheur, le voisin ne s’appelle pas comme moi, nulle confusion n’est possible. Mais par malheur, aussi. D’ailleurs, la première agression pourrait consister à ne pas savoir prononcer son nom. Donc, on masse les forces vocaliques à la frontière, on creuse des tranchées de consonnes. Les syllabes antinomiques claironnent la guerre. On lance des obus sur la sonorité étrangère. Mais attention, ça se corse : il y a aussi les Dohommédés de Bonnadas, les Odobommédés de Bonnada, etc. Transposons dans notre aujourd’hui : les Hutu et les Tutsi, les et les... Une légère voyelle qui change, une petite consonne de peu, et l’on vacille dans le camp ennemi. La barbarie sait se lover dans ces phonèmes qui permutent, dans ces épellations qui coupent les têtes à la façon dont les ethnonymes séparent. Quant aux Émanglons, un peuple d’étrangleurs, leur nom les trahit légèrement, mais leur façon de supprimer certains des leurs n’est au fond qu’un mode plus précis d’exercice de la barbarie instituée. Le conglomérat du «ils» ne tient que par un complot de langue cuite, statufiée. Le crime perpétré en commun doit, pour pouvoir se continuer dans la soumission générale, s’appuyer sur un discours euphémique. Sa rhétorique préférée, c’est l’étouffement : «Quand un Émanglon respire mal, ils préfèrent ne plus le voir vivre. [...] Donc, mais tout à fait sans se fâcher, on l’étouffe.»

Comment sortir de cette prison des appellations d’origine contrôlée, puisqu’on en reconstruit régulièrement les murs ? Du moins peut-on la montrer, cette prison. Du moins peut-on résister dans l’imaginaire à l’incarnation, à l’enracinement, à l’assignation à résidence, à la «papatrie», à la dissolution dans la tribu. Telle est la ruse du poète transfuge.