
Guerre du grégaire Ne laisse personne choisir tes boucs émissaires. Cest ton affaire. Sil coïncide avec le bouc émissaire dun autre, ou de dizaine dautres ou davantage, change de bouc. Il ne peut être le tien. (Poteaux dangle)Au commencement (à la fois du texte, de la fable et de lHistoire) est le nom donné, le nom reçu malgré soi, lorigine épelée, qui enferme dans le déterminisme étouffant du local et du groupe. Lhistoire est aussi ancienne quun corps à corps dans la nuit des temps. Depuis, la scène ne cesse, de génération en génération, de fils en fils de fils, de se répéter : «Le Géant Barabo, en jouant, arracha loreille de son frère Poumapi.» Tu tappelles Barabo ? Je mappelle Poumapi ? Cest parti pour le catch quotidien. Nous sommes frères ennemis, frères et barbares, à la vie, à la mort. La violence est originaire, comme la désignation, qui ne va pas sans une certaine supercherie : «Même la France, au bout dun certain nombre dannées, devrait changer de nom, par honnêteté, pour se dégager du mythe France.» Cette drôle dhistoire continue avec le voisinage : «Les Ouménés de Bonnada ont pour désagréables voisins les Nippos de Pommaris.» Par bonheur, le voisin ne sappelle pas comme moi, nulle confusion nest possible. Mais par malheur, aussi. Dailleurs, la première agression pourrait consister à ne pas savoir prononcer son nom. Donc, on masse les forces vocaliques à la frontière, on creuse des tranchées de consonnes. Les syllabes antinomiques claironnent la guerre. On lance des obus sur la sonorité étrangère. Mais attention, ça se corse : il y a aussi les Dohommédés de Bonnadas, les Odobommédés de Bonnada, etc. Transposons dans notre aujourdhui : les Hutu et les Tutsi, les et les... Une légère voyelle qui change, une petite consonne de peu, et lon vacille dans le camp ennemi. La barbarie sait se lover dans ces phonèmes qui permutent, dans ces épellations qui coupent les têtes à la façon dont les ethnonymes séparent. Quant aux Émanglons, un peuple détrangleurs, leur nom les trahit légèrement, mais leur façon de supprimer certains des leurs nest au fond quun mode plus précis dexercice de la barbarie instituée. Le conglomérat du «ils» ne tient que par un complot de langue cuite, statufiée. Le crime perpétré en commun doit, pour pouvoir se continuer dans la soumission générale, sappuyer sur un discours euphémique. Sa rhétorique préférée, cest létouffement : «Quand un Émanglon respire mal, ils préfèrent ne plus le voir vivre. [...] Donc, mais tout à fait sans se fâcher, on létouffe.» Comment sortir de cette prison des appellations dorigine contrôlée, puisquon en reconstruit régulièrement les murs ? Du moins peut-on la montrer, cette prison. Du moins peut-on résister dans limaginaire à lincarnation, à lenracinement, à lassignation à résidence, à la «papatrie», à la dissolution dans la tribu. Telle est la ruse du poète transfuge.
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