
Les mots, ces collants partenaires Vie de lecteur, mais aussi de poète et décrivain, que cette «vie de chien». Vie harassante que celle de ce marginal de la page imprimée, sescrimant contre la police du verbe, cherchant à le «déraciner», à le «détourner du troupeau de lauteur». Le combat est engagé. La valeur des vocables commence à être déplacée, attirée par le magnétisme dune langue en formation, une langue Michaux. On ne sarrêtera pas là. Amour, fatigue, travail, voyage, mer... : aucun des vêtements du prêt-à-porter linguistique ne sortira intact de cette bataille du lire et du dire poétiques. Les plus beaux livres, écrit Proust, sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Michaux est un de ceux qui explorent le mieux ces territoires interdits.«On est né de trop de mères», cela signifie aussi : on est né, on est cerné de trop de mots. Le consentement à lécriture nira pas, dès lors, sans le sentiment préservé dune impuissance première éprouvée à lendroit de la langue maternelle, dont le défaut irrémédiable est de ne pas être universelle. La malédiction originelle, cest la multiplicité des langues - ce pour quoi, en sa prime jeunesse, Michaux crut un temps en lesperanto. La seconde malédiction, cest lartifice du style, où «la phrase la plus mobile nest autre quun trucage des éléments de la pensée». Mais cest précisément la conscience de ce double écueil qui contribue à électriser la parole poétique. Il lui faut atteindre un objectif presque impossible : «se retirer du piège de la langue des autres», se déprendre de lagglutinement des mots, ces «collants partenaires». Cest précisément dans cette tension, dans ce désir, quelle puise la force de sa vocalisation. Doù les conditions de lécriture poétique à la Michaux : que mon pouvoir soit, autant que de profération et de nomination, de discrimination et de «détournement»; quune fois entré en littérature, en clandestinité sémantique, je puisse pratiquer la contrebande verbale - faire réserve daura oratoire, dénergie langagière. Mais pour opérer ce trafic, que «dinterventions», que de fatigue! Quelle vie de chien!
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