Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Henri Michaux / Michaux notre contemporain
 

 précédent |  suivant 

Les mots, ces collants partenaires

Vie de lecteur, mais aussi de poète et d’écrivain, que cette «vie de chien». Vie harassante que celle de ce marginal de la page imprimée, s’escrimant contre la police du verbe, cherchant à le «déraciner», à le «détourner du troupeau de l’auteur». Le combat est engagé. La valeur des vocables commence à être déplacée, attirée par le magnétisme d’une langue en formation, une langue Michaux. On ne s’arrêtera pas là. Amour, fatigue, travail, voyage, mer... : aucun des vêtements du prêt-à-porter linguistique ne sortira intact de cette bataille du lire et du dire poétiques. Les plus beaux livres, écrit Proust, sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Michaux est un de ceux qui explorent le mieux ces territoires interdits.

«On est né de trop de mères», cela signifie aussi : on est né, on est cerné de trop de mots. Le consentement à l’écriture n’ira pas, dès lors, sans le sentiment préservé d’une impuissance première éprouvée à l’endroit de la langue maternelle, dont le défaut irrémédiable est de ne pas être universelle. La malédiction originelle, c’est la multiplicité des langues - ce pour quoi, en sa prime jeunesse, Michaux crut un temps en l’esperanto. La seconde malédiction, c’est l’artifice du style, où «la phrase la plus mobile n’est autre qu’un trucage des éléments de la pensée». Mais c’est précisément la conscience de ce double écueil qui contribue à électriser la parole poétique. Il lui faut atteindre un objectif presque impossible : «se retirer du piège de la langue des autres», se déprendre de l’agglutinement des mots, ces «collants partenaires». C’est précisément dans cette tension, dans ce désir, qu’elle puise la force de sa vocalisation.

D’où les conditions de l’écriture poétique à la Michaux : que mon pouvoir soit, autant que de profération et de nomination, de discrimination et de «détournement»; qu’une fois entré en littérature, en clandestinité sémantique, je puisse pratiquer la contrebande verbale - faire réserve d’aura oratoire, d’énergie langagière. Mais pour opérer ce trafic, que «d’interventions», que de fatigue! Quelle vie de chien!