
Rendre respirable lirréspirable Un écrivain est un homme qui sait garderle contact, qui reste joint à son trouble, à sa région vicieuse jamais apaisée. Elle le porte. (Passages) «Ses livres lont fait passer pour poète», écrit Michaux sur lui-même, en 1939. La pose du poète lui pèse, comme la tradition poétique sacralisante. Précisons dabord quil ne vint pas à la poésie demblée, comme les surréalistes, par refus du roman. Non seulement, depuis Qui je fus, récits et poèmes ont toujours coexisté, mais le désir décrire un roman a longtemps taraudé Michaux, au moins jusque vers le milieu des années trente. Sil tend au «poétique» (plus quà la poésie), cest peut-être que la littérature navait rien dautre à lui offrir de plus intense - par défaut, en quelque sorte, par insatisfaction à légard de tous les discours. Mais cest aussi et surtout parce que sa voix, son souffle, sa respiration, saccordent mieux au texte bref; parce que sa pensée se présente dans linstantané dun trait, dune fusée; parce que cette vision, enfin, ne peut se prolonger que dans un microrécit, une fable ou un conte fragmenté. Grâce à ces intermittences et à ces incandescences, sentend le continu dune voix qui redéfinit la notion même de poésie, mettant incessamment ses pouvoirs à lépreuve, élargissant considérablement ses domaines... Michaux na guère théorisé sur ce sujet. Mais il lui suffit de quelques mots suggestifs («intervention», «exorcisme»...), de quelques textes épars (postfaces de La nuit remue et de Plume, préface dÉpreuves, exorcismes, fragments de Passages), pour nous rendre lumineusement perceptible sa «poéthique». «Par hygiène, peut-être, jai écrit Mes propriétés, pour ma santé.» On pourrait ajouter : par hygiène je voyage, je peins, jimprovise au piano, je joue du tam-tam. Rarement une écriture et une façon dhabiter le monde auront fusionné de façon aussi cohérente. Rarement un écrivain aura été à ce point à la fois «professeur dinquiétude» (René Bertelé) et «médecin de soi-même et du monde» (Gilles Deleuze). La «vraie poésie» doit selon lui se faire «contre la Poésie, contre la Poésie de lépoque précédente». Il lui appartient dausculter «les états seconds, les états dangereux de soi», de chercher «la région poétique de lêtre intérieur». Surtout, une telle exploration est cathartique : la poésie est «une des formes exorcisantes de la pensée». À la question : où va la poésie ? il répond : «Elle va à nous rendre habitable linhabitable, respirable, lirrespirable».
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