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Henri Michaux / Michaux notre contemporain
 

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Rendre respirable l’irréspirable

Un écrivain est un homme qui sait garder
le contact, qui reste joint à son trouble,
à sa région vicieuse jamais apaisée.
Elle le porte. (Passages)

«Ses livres l’ont fait passer pour poète», écrit Michaux sur lui-même, en 1939. La pose du poète lui pèse, comme la tradition poétique sacralisante. Précisons d’abord qu’il ne vint pas à la poésie d’emblée, comme les surréalistes, par refus du roman. Non seulement, depuis Qui je fus, récits et poèmes ont toujours coexisté, mais le désir d’écrire un roman a longtemps taraudé Michaux, au moins jusque vers le milieu des années trente. S’il tend au «poétique» (plus qu’à la poésie), c’est peut-être que la littérature n’avait rien d’autre à lui offrir de plus intense - par défaut, en quelque sorte, par insatisfaction à l’égard de tous les discours. Mais c’est aussi et surtout parce que sa voix, son souffle, sa respiration, s’accordent mieux au texte bref; parce que sa pensée se présente dans l’instantané d’un trait, d’une fusée; parce que cette vision, enfin, ne peut se prolonger que dans un microrécit, une fable ou un conte fragmenté. Grâce à ces intermittences et à ces incandescences, s’entend le continu d’une voix qui redéfinit la notion même de poésie, mettant incessamment ses pouvoirs à l’épreuve, élargissant considérablement ses domaines...

Michaux n’a guère théorisé sur ce sujet. Mais il lui suffit de quelques mots suggestifs («intervention», «exorcisme»...), de quelques textes épars (postfaces de La nuit remue et de Plume, préface d’Épreuves, exorcismes, fragments de Passages), pour nous rendre lumineusement perceptible sa «poéthique». «Par hygiène, peut-être, j’ai écrit Mes propriétés, pour ma santé.» On pourrait ajouter : par hygiène je voyage, je peins, j’improvise au piano, je joue du tam-tam. Rarement une écriture et une façon d’habiter le monde auront fusionné de façon aussi cohérente. Rarement un écrivain aura été à ce point à la fois «professeur d’inquiétude» (René Bertelé) et «médecin de soi-même et du monde» (Gilles Deleuze).

La «vraie poésie» doit selon lui se faire «contre la Poésie, contre la Poésie de l’époque précédente». Il lui appartient d’ausculter «les états seconds, les états dangereux de soi», de chercher «la région poétique de l’être intérieur». Surtout, une telle exploration est cathartique : la poésie est «une des formes exorcisantes de la pensée». À la question : où va la poésie ? il répond : «Elle va à nous rendre habitable l’inhabitable, respirable, l’irrespirable».