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Henri Michaux / L'Aventure d'être en vie
 

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Jours de silence

Qui n’a voulu saisir plus, saisir mieux, saisir autrement, pas avec des mots, ni avec des phonèmes, ni des onomatopées, mais avec des signes graphiques ? (Saisir)

«Je peindrai de plus en plus et j’écrirai de moins en moins», déclare Michaux en 1959. «Ou alors je n’écrirai plus que sous la forme de poèmes de plus en plus difficiles à traverser : je reviendrai, si vous voulez, à mes deux cents lecteurs.» Au cours des dernières années, outre les nombreuses expositions, des livres de dessins, dans la lignée de Mouvements, témoignent de la préférence accordée à un rythme qui commande la page : Par la voie des rythmes (1974), Saisir (1979), Par des traits (1984).

Dans Émergences, résurgences (1972), livre unique en son genre, Michaux mettait en rapport des moments biographiques et des moments picturaux, et retraçait de façon précise son itinéraire de peintre. Ce sont les lignes et les traits, plutôt que le livresque, constatait-il, qui restituent l’immédiateté, le «phrasé même de la vie» : «Que de ce papier aussi vienne une plaie!» Quant à l’écriture poétique, pendant et après les expérimentations hallucinogènes, elle se trouve désormais le plus souvent sidérée par l’expérience du vide ou de la contemplation, de l’extase ou de la pullulation. Les poèmes réunis dans Moments (1973), comme «Paix dans les brisements» ou «Vers la complétude», donnent à lire une musique méditative, des nappes de mots qui traversent le blanc de la page, une façon d’espacer l’écriture et d’habiter le temps. Se manifeste ainsi la tentation de l’accueil au sein d’une patrie nouvelle «qui se propose», qui «m’embrasse et par brassage / à moi me soustrait, m’ouvre et m’assimile» (Moments). La parole poétique s’est apparemment détournée de la colère, de la dérision grinçante et de l’insoumission martelée.

On peut regretter que la poésie du dernier Michaux assourdisse désormais sa voix «contre», dont les dissonances bousculaient le chant oraculaire ou visionnaire, projetaient au plus loin d’un Claudel, d’un Char ou d’un Saint-John Perse; qu’elle semble maintenant calmer sa respiration haletante, son rire (noir ou insituable) et sa violence, ses dérives d’enfant, de fou ou de barbare. Cette transmutation apparente d’une écriture du corps et de la fureur en une célébration de la «paix dans les brisements» rêve-t-elle la fin du grand combat avec la langue ? Des retrouvailles avec un Infini archaïque et majuscule, une «survenue de la contemplation», une «nouvelle naissance», une transcendance possible dans la plongée des mots ? La poésie se veut alors du moins «musicienne de la vérité», évocatrice de «mots à peine pensés» («Apparitions-disparitions», Moments), comme dans ce poème intitulé «Jours de silence» : «des mots appuient / des mots maintenant veulent dire plus, / plus au long plus au-delà. / lointains pourtant, comme légendaires!»

De la même façon, si l’on compare les aphorismes de Poteaux d’angle (1981) à ceux de «Tranches de savoir», on pourrait imaginer que le «professeur d’inquiétude» s’est métamorphosé en un professeur de sagesse. L’un et l’autre cependant ne sont pas vraiment opposés : «Le sage transforme sa colère de telle manière que personne ne la reconnaît. Mais lui, étant sage la reconnaît... parfois.» (Poteaux d’angle) Et ce qui perdure, ce que la peinture continue à manifester («un dessin sans combat ennuie»), c’est un désir tenace de se déconditionner : «Échapper, échapper à la similitude, échapper à la parenté, échapper à ses semblables.» (Saisir)