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Henri Michaux / L'Aventure d'être en vie
 

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La vie dans les plis

La guerre venait de finir et je cessais de me remparer, quand la peur qui n’attend qu’un soulagement pour paraître, la peur entra en moi en tempête et dès lors ma guerre commença. (La Vie dans les plis)

Voici un sommet de l’œuvre : La Vie dans les plis. Ce livre recueille la majeure partie des textes parus depuis 1945. Tous les registres précédents, déjà familiers au lecteur de Michaux, y figurent dans leur diversité. Mais c’est avec un degré d’intensité qui peut-être n’a jamais été atteint jusque-là.

L’humour noir - momentanément exclus par les écrits de la guerre -, réapparaît en force dans Liberté d’action. Ce petit livre, publié séparément en 1945, marque en quelque sorte la fin de «la vie entre l’écorce et l’arbre», le retour au principe de jubilation. On y renoue avec l’esprit d’enfance, avec sa puissance transgressive et son «habitude libératrice». On y fourbit les armes d’une «vie plastique» : mitrailleuse à gifles, fronde à hommes, broche, faux à foule, plâtre, homme bombe. Liberté d’action ? Oui, celle, retrouvée, d’un Michaux plus que jamais réfractaire à l’entourage, déployant à nouveau, contre les larves et les monstres de la mélancolie, les forces vives, cathartiques, du rire et de l’enfance insoumise.

Dès le premier texte, «La Séance de sac», l’écriture passe à l’offensive, reprenant à son point de départ la fable personnelle : «Cela commença quand j’étais enfant. Il y avait un grand adulte encombrant / Comment me venger de lui ? Je le mis dans un sac. Là je pouvais le battre à mon aise.» Nouveau commencement, en effet, que cette intervention, cet acte poétique où un «je», confronté aux «empêcheurs de vivre», invente des mécanismes imaginaires d’élimination afin de se rétablir dans son domaine et dans ses prérogatives. Il y a aussi «La Cave aux saucissons» : «J’adore malaxer. / Je t’empoigne un maréchal et te le triture si bien qu’il y perd la moitié de ses sens...» Tout le monde comprend, en 1945, ce que représente ce «maréchal».

La guerre se confond maintenant avec l’un des multiples épisodes de l’épopée du sujet. L’horizon de l’Histoire semble s’être éloigné. Mais que cette guerre nouvelle soit en relation étroite avec la précédente, il ne faut pas en douter. La guerre, c’est désormais le saucissonneur, ou «l’homme- bombe» ou encore le philosophe par le meurtre, qui en prend l’initiative. Son champ de bataille d’élection est tout proche : c’est la vie de famille, ou bien la vie des villes.

C’est aussi le corps et ses ravages intérieurs. À peine le poète a-t-il commencé à s’écarter des «sources glauques», que l’«usine» des supplices corporels réenclenche ses engrenages infernaux, ses disques à labourer le crâne et ses meules de chair, ses jeux cruels du «Je-tu», du «Tu-moi» et du «Je-moi». Une autre section de La Vie dans les plis, «Apparitions», nous raconte ces malheurs nouveaux, nouveaux prétextes à exorcisme, annoncés au début de chaque texte : «En ce temps-là, la peur que je ne connaissais plus depuis dix ans, la peur à nouveau me commanda. / Là, je subis l’assaut du sabre ondulant. / Il y a des époques où je ne peux me mettre au lit sans être opéré. / J’ai été transporté sans transition à l’atelier de démolition. / J’étais dans les soubresauts d’une résistance profonde. / Je fus mis à convoyer une troupe considérable. / En cette année malheureuse, je perdis mes mains.» C’est un «trépané» dont La Vie dans les plis nous brosse le portrait, un rescapé à qui la guerre a fait subir un «dérèglement définitif».

Dans «Portrait des Meidosems» (accompagnant primitivement douze lithographies de l’auteur), on retrouve, intensifié, épuré par l’abstraction, le mouvement qui cherchait à faire correspondre un innommable de l’imaginaire tératologique à une forme textuelle inédite. Tout y est comme stylisé : Plume, la barbarie contemporaine, l’étrangeté maximale, la colonne absente.

Dans «Vieillesse de Pollagoras», enfin, se lit en filigrane une catastrophe personnelle, l’événement d’une souffrance datée : «Le démantèlement commença avec la mort de quelqu’un avec qui je vivais.»