
Tu nauras pas ma voix, grande voix Jentendis une voix en ces jours de malheur et jentendis : «Je les réduirai ces hommes, je les réduirai et déjà ils sont réduits quoiquils nen sachent encore rien. [...] Je ne leur laisserai que le squelette, un simple trait de leur squelette pour y attacher leur malheur.» («Voix», Épreuves, exorcismes)Dans Exorcismes (1943), Labyrinthes (1944) et «Le lobe des monstres» (1944), Michaux assume désormais explicitement la traversée de lHistoire. Aussi le recueil qui reprend, en 1946, les textes les plus étroitement liés à la guerre, Épreuves, exorcismes, est-il le seul livre où les dates décriture figurent sur la couverture (1940-1944). Entre prison et délivrance, le poème se veut exorcisme en «attaque de bélier», ou ruse de rêve éveillé. Il lui faut, plus que jamais, se «remparer» contre lemprise dautrui et de son «immense voix», «tenir en échec les puissances environnantes du monde hostile». Mais il ne lui est plus possible de taire la barbarie de lAutre dans sa dimension historique. Un registre à la mesure de la tragédie se cherche dans «La lettre», publiée en décembre 1943 dans la revue Confluences : «Je vous écris dun pays autrefois clair. Je vous écris du pays du manteau et de lombre.» Lépopée du sujet se trouve désormais en quelque sorte encadrée par lhorreur collective, voire intégrée à elle. Les spectres de lHistoire, les aboiements du on, «lépoque écraseuse», hantent les monstres intimes. Tenter de les conjurer, cest pour lheure faire entendre, en désespoir de cause, les mots-gongs qui ne sont plus que les échos dune promesse libératrice : «ailleurs ! / ailleurs ! / ailleurs !». Le temps guerrier, le temps pétrifié, soumis à une emprise totalitaire, impose un autre ton : «Suffit! Ici on ne chante pas / Tu nauras pas ma voix, grande voix» («Immense voix», Épreuves, exorcismes). Malgré son implication inévitable dans le «gigantesque empêtrement», le «je» est encore présent sous de multiples avatars, ne cessant de renaître sous les auspices de la métamorphose et de la partition. Mais il porte, jusque dans les apparitions de son imaginaire, les stigmates de la souffrance collective. Il a fallu dire et maudire le voyage. Il aura fallu dire et conjurer lHistoire. Lexploration des pays de nulle part et celle des «pays de latroce» sont toutes deux vouées au malheur commun, à lemprise et au rythme de lAutre. Toutes deux interprètent ou transposent la cruauté du présent. Dans la fiction ethnographique comme dans lexorcisme poétique, dressé contre les convulsions monstrueuses de lHistoire, lart se doit dêtre «sorcier». Mais au temps des camps, de loccupation et de la résistance, la poésie telle que lentendait Michaux est-elle encore possible ? A-t-il trouvé le ton ? Il a du moins cherché, à la jonction de la mélancolie la plus intime et de la déshérence la plus largement partagée, un autre chant, qui puisse dire à la fois lévénement pressant de la violence historique et le désir dun désencombrement. | ||||
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