Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Henri Michaux / L'Aventure d'être en vie
 

 précédent |  suivant 

Un dragon est sorti de moi

Dragon - Un dragon est sorti de moi. Cent queues de flammes et de nerfs il sortit. [...]

Ainsi donc je livrai bataille pour moi seul, quand l’Europe hésitait encore, et partis comme dragon, contre les forces mauvaises, contre les paralysies sans nombre qui montaient des événements. (Peintures) Au fil des années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, l’histoire imprime avec plus de force son entaille dans l’écriture de Michaux - dans ses rêveries de corps, de masques et de peuples. L’utopie centrale de l’œuvre, celle d’un espace clos, à l’écart de l’Autre et de l’Histoire, est de plus en plus contrariée par l’écho des «grands hurlements du monde», encerclée par les idéologies et les voix de la guerre. Peu à peu, les rayons mortifères de la Grande Histoire vont infléchir les miroitements de sens...

C’est une sorte de coïncidence malheureuse : au moment même où, dans Un barbare en Asie, puis dans La nuit remue, s’est raffermie l’aspiration à la «sérénité», à une nouvelle respiration psychique dégagée du tragique occidental, la pression de l’Histoire s’est accentuée. Le pressentiment d’un avenir catastrophique perturbe les tentations introspectives de l’écriture de soi, comme les audaces de l’écriture de l’autre. Mais c’est précisément ce conflit qui donne de nouvelles impulsions et de nouvelles dimensions à l’écriture. Une telle intuition était déjà perceptible dans quelques poèmes de La nuit remue, dans les premières ethnographies imaginaires elles-mêmes, dans quelques textes confidentiels, mais aussi dans l’importance nouvelle accordée à la peinture dans ces années-là. À partir de l’exposition de 1937, acte de naissance officiel du peintre, la peinture apparaît comme le nouvel art guérisseur. Entre 1937 et 1939, Michaux peint une série de gouaches sur fond noir. (Certaines sont reprises dans le livre Peintures, paru en 1939, où se font face six poèmes et six dessins.) Pour la première fois, la démarche picturale est explicitement opposée, comme une «étrange décongestion», à la «fabrique à mots». Cette décongestion s’exerce en particulier contre les «forces mauvaises» désignées par le texte liminaire de Peintures, intitulé «Dragon».