
Les pays, on ne saurait assez sen méfier Lauteur a vécu très souvent ailleurs : deux ans en Garabagne, à peu près autant au pays de la magie, un peu moins à Poddema. Ou beaucoup plus. Les dates précises manquent. Ces pays ne lui ont pas toujours excessivement plu. Par endroits, il a failli sy apprivoiser. Pas vraiment. Les pays, on ne saurait assez sen méfier. (Préface dAilleurs) Dans la galaxie Michaux, il nest guère permis de se répéter. On ne cesse dy expérimenter les limites et les difficultés de lexpatriation. Il faut dépayser toujours plus, multiplier les perspectives, inventer de létrangeté. Les voyages imaginaires poursuivent, sous une autre forme, le rêve dun déplacement de la pratique littéraire. Ils sont au carrefour de deux écritures - celle de la pérégrination et celle de la nuit. Commençant à écrire, le 24 décembre 1934, des ethnographies imaginaires, Michaux annonce ainsi à Paulhan lenvoi des premiers textes de Voyage en Grande Garabagne : «Je travaille ferme. Écris trois heures daffilée. La fièvre tout le temps.» Ce seront désormais des voyages immobiles, les yeux fermés, dans lamnésie du dehors, dans des mondes errants et, plus que jamais en effet, dans la fièvre de lécriture. Doù, à partir de 1934, cette myriade de peuples improvisés, ces murs et coutumes fantasques. Cela donnera : Voyage en Grande Garabagne (1936), Au pays de la magie (1941) et Ici, Poddema (1946). Ces pages seront regroupées dans un recueil en 1948, sous le titre Ailleurs. Les dates sont significatives : lécriture de lailleurs commence après la rencontre avec «un peuple qui mérite dêtre distingué des autres», après le dernier livre de pérégrination; puis elle traverse les années de la guerre. Elle sera dabord, dans tous les sens du terme, parodie : chant à côté du voyage, à côté de lhistoire, à côté du discours ethnographique ou utopique et du récit de voyage, parasitage et contre-voix - mais aussi autoparodie et réécriture, en particulier, de textes dEcuador, dUn barbare en Asie et de La nuit remue; mais encore, allégories hésitantes, fables sans morale, où se disent à la fois le comique et loppression de toute nomination, comme de tout code social. On peut déceler dans ces ailleurs une tradition ancienne, dans la veine ironique de Swift et de Cyrano de Bergerac, en même temps quune posture ironique à légard de la toute jeune «science» ethnographique, dont ils proposent une sorte de critique par anticipation. Mais cest surtout un tropisme propre à la démarche de Michaux qui conduit à cette forme nouvelle dexorcisme. Déjà, dans les zoologies ou les botaniques imaginaires de La nuit remue, les descriptions étaient en même temps des apparitions et des foisonnements : «... Là je vis aussi lAuroch, la Parpue, la Darelette, lÉpigrue, la Cartive avec la tête en forme de poire, la Meige, lÉmeu avec du pus dans les oreilles, la Courtipliane avec sa démarche deunuque.» Ajoutons à cela, comme un élément essentiel, la blessure et linsatisfaction profondes du voyageur, et lon prendra le chemin sans retour du voyage imaginaire à la Michaux : «Mes Émanglons, Mages, Hivinizikis sont des sortes dÉtats-tampons suscités par le voyage», commente-t-il lui-même, «afin de ne pas souffrir de la réalité.» Ces «États-tampons» ont une fonction semblable à celle des «personnages-tampons» qui, comme Plume, avaient pour fonction dexorciser les affres dun être toujours déplacé. Désormais, la violence de laffrontement avec lautre ne peut plus se dire que dans le vertige de cette écriture fiévreuse et ludique, qui pousse lexpatriation à ses extrêmes conséquences littéraires : nouvelle façon pour lécrivain de sexpatrier du voyage lui-même, dexorciser la cohabitation menaçante avec lautre et sa patrie multipliée. Lécriture y est, plus que jamais, invention : invention proliférante dethnonymes, dusages, de rites, de pays, qui sont autant de modes dêtre, de rapports à lautre, mais aussi de territoires langagiers, où sexercent librement les pouvoirs de limaginaire. Le sujet sest ici apparemment effacé. Mais cest pour ressurgir, de façon oblique, au détour dune phrase. Aux Émanglons, comme aux représentants en existence de Michaux, «ce qui leur manque saute aux yeux, et il leur manque énormément». Le tableau des mentalités hétéroclites masque le miroir brisé des pertes déquilibre du moi et de ses mouvements de foule. Emporté dans le vertige de ses gouffres intérieurs, le voyageur imaginaire traverse les pays de sa nuit et de son insomnie. Il désire suspendre toute référence à notre monde, à son histoire et à sa géographie. Mais il sait quil nest pas détrangeté absolue, hors celle que lon invente à partir de soi et de lautre. Il sait aussi combien même cette étrangeté-là est fragile et précaire, lui qui souligne : «Qui pourrait échapper ? Le vase est clos.» Car «il traduit aussi le Monde, celui qui voulait sen échapper» (Préface dAilleurs).
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