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Henri Michaux / L'Aventure d'être en vie
 

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Les pays, on ne saurait assez s’en méfier

L’auteur a vécu très souvent ailleurs : deux ans en Garabagne, à peu près autant au pays de la magie, un peu moins à Poddema. Ou beaucoup plus.

Les dates précises manquent. Ces pays ne lui ont pas toujours excessivement plu. Par endroits, il a failli s’y apprivoiser. Pas vraiment. Les pays, on ne saurait assez s’en méfier. (Préface d’Ailleurs)

Dans la galaxie Michaux, il n’est guère permis de se répéter. On ne cesse d’y expérimenter les limites et les difficultés de l’expatriation. Il faut dépayser toujours plus, multiplier les perspectives, inventer de l’étrangeté. Les voyages imaginaires poursuivent, sous une autre forme, le rêve d’un déplacement de la pratique littéraire. Ils sont au carrefour de deux écritures - celle de la pérégrination et celle de la nuit.

Commençant à écrire, le 24 décembre 1934, des ethnographies imaginaires, Michaux annonce ainsi à Paulhan l’envoi des premiers textes de Voyage en Grande Garabagne : «Je travaille ferme. Écris trois heures d’affilée. La fièvre tout le temps.» Ce seront désormais des voyages immobiles, les yeux fermés, dans l’amnésie du dehors, dans des mondes errants et, plus que jamais en effet, dans la fièvre de l’écriture. D’où, à partir de 1934, cette myriade de peuples improvisés, ces mœurs et coutumes fantasques. Cela donnera : Voyage en Grande Garabagne (1936), Au pays de la magie (1941) et Ici, Poddema (1946). Ces pages seront regroupées dans un recueil en 1948, sous le titre Ailleurs.

Les dates sont significatives : l’écriture de l’ailleurs commence après la rencontre avec «un peuple qui mérite d’être distingué des autres», après le dernier livre de pérégrination; puis elle traverse les années de la guerre. Elle sera d’abord, dans tous les sens du terme, parodie : chant à côté du voyage, à côté de l’histoire, à côté du discours ethnographique ou utopique et du récit de voyage, parasitage et contre-voix - mais aussi autoparodie et réécriture, en particulier, de textes d’Ecuador, d’Un barbare en Asie et de La nuit remue; mais encore, allégories hésitantes, fables sans morale, où se disent à la fois le comique et l’oppression de toute nomination, comme de tout code social.

On peut déceler dans ces ailleurs une tradition ancienne, dans la veine ironique de Swift et de Cyrano de Bergerac, en même temps qu’une posture ironique à l’égard de la toute jeune «science» ethnographique, dont ils proposent une sorte de critique par anticipation. Mais c’est surtout un tropisme propre à la démarche de Michaux qui conduit à cette forme nouvelle d’exorcisme. Déjà, dans les zoologies ou les botaniques imaginaires de La nuit remue, les descriptions étaient en même temps des apparitions et des foisonnements : «... Là je vis aussi l’Auroch, la Parpue, la Darelette, l’Épigrue, la Cartive avec la tête en forme de poire, la Meige, l’Émeu avec du pus dans les oreilles, la Courtipliane avec sa démarche d’eunuque.» Ajoutons à cela, comme un élément essentiel, la blessure et l’insatisfaction profondes du voyageur, et l’on prendra le chemin sans retour du voyage imaginaire à la Michaux : «Mes ‹Émanglons›, ‹Mages›, Hivinizikis sont des sortes d’États-tampons suscités par le voyage», commente-t-il lui-même, «afin de ne pas souffrir de la réalité.» Ces «États-tampons» ont une fonction semblable à celle des «personnages-tampons» qui, comme Plume, avaient pour fonction d’exorciser les affres d’un être toujours déplacé.

Désormais, la violence de l’affrontement avec l’autre ne peut plus se dire que dans le vertige de cette écriture fiévreuse et ludique, qui pousse l’expatriation à ses extrêmes conséquences littéraires : nouvelle façon pour l’écrivain de s’expatrier du voyage lui-même, d’exorciser la cohabitation menaçante avec l’autre et sa patrie multipliée. L’écriture y est, plus que jamais, invention : invention proliférante d’ethnonymes, d’usages, de rites, de pays, qui sont autant de modes d’être, de rapports à l’autre, mais aussi de territoires langagiers, où s’exercent librement les pouvoirs de l’imaginaire.

Le sujet s’est ici apparemment effacé. Mais c’est pour ressurgir, de façon oblique, au détour d’une phrase. Aux Émanglons, comme aux représentants en existence de Michaux, «ce qui leur manque saute aux yeux, et il leur manque énormément». Le tableau des mentalités hétéroclites masque le miroir brisé des pertes d’équilibre du moi et de ses mouvements de foule. Emporté dans le vertige de ses gouffres intérieurs, le voyageur imaginaire traverse les pays de sa nuit et de son insomnie. Il désire suspendre toute référence à notre monde, à son histoire et à sa géographie. Mais il sait qu’il n’est pas d’étrangeté absolue, hors celle que l’on invente à partir de soi et de l’autre. Il sait aussi combien même cette étrangeté-là est fragile et précaire, lui qui souligne : «Qui pourrait échapper ? Le vase est clos.» Car «il traduit aussi le Monde, celui qui voulait s’en échapper» (Préface d’Ailleurs).