
Mes propriétés PetitQuand vous me verrez, Allez, Ce nest pas moi. Dans les grains de sable, Dans les grains des grains, Dans la farine invisible de lair, Dans un grand vide qui se nourrit comme du sang, Cest là que je vis. Oh! Je nai pas à me vanter: Petit! petit! Et si lon me tenait, On ferait de moi ce quon voudrait. («Mes propriétés», La nuit remue) Les années trente sont pour Michaux une période extrêmement féconde en écriture. Cest aussi lépoque où il commence à peindre des séries de gouaches. Son goût pour la peinture, suscité en 1925 par la révélation de De Chirico, de Dali, de Ernst et de Klee, na cessé depuis de saffermir. En autodidacte, il a très vite expérimenté lencre de Chine, laquarelle, le dessin à la plume. Les premiers dessins furent des sortes dalphabets, des écritures idéographiques. Mais il faut attendre 1936 pour que naissent ces «fonds noirs» où se projettent, surgissant de lobscurité, comme les émanations dune image intérieure. Entre-temps ont paru, de 1929 à 1939, des livres décisifs, où lart de Michaux atteint déjà des sommets: Mes propriétés (éd. Fourcade, 1929), Un certain Plume (éd. du Carrefour, 1930), La nuit remue (Gallimard, 1935), Entre centre et absence (éd. Henri Matarasso, 1936), Plume, précédé de Lointain intérieur (Gallimard, 1938). Ce qui frappe le lecteur, comme déjà dans Qui je fus, cest une diversité qui ne nuit aucunement à la cohérence. Michaux ne cesse dinventer des formes. Quelques poèmes repérables comme tels sont bien disséminés dans La nuit remue ou dans Plume (où la section intitulée «Poèmes» ne fait que quelques pages). Mais ce nest quun fil de la trame. Lorsque Michaux approche le poème, cest pour nous donner à entendre un rythme intérieur dont la formule varie. Ce peut être un gong («Peu de phrases. Le gong fidèle dun mot.») : «Dans la nuit / Dans la nuit / Je me suis uni à la nuit / À la nuit sans limites / À la nuit.» («Dans la nuit», Lointain intérieur.) Ou encore une psalmodie étirée, litanique, comme dans «La Ralentie»: «Ralentie, on tâte le pouls des choses; on y ronfle ; on a tout le temps; tranquillement, toute la vie. [...] On vit dans son soulier. On na plus besoin de se serrer. On a tout le temps.» Mais le plus souvent, le texte prend une allure de fable, de conte ou de récit poétique. Là se déploie ce que Michaux appelle «limagination de limpuissance à se conformer». Son point de départ est une défiguration du réel. La première phrase de la fable évoque souvent une situation étrange ou une hypothèse: «Jai élevé chez moi un petit cheval. Il galope dans ma chambre. Cest ma distraction.» («Un tout petit cheval», Lointain intérieur.) «[...] Jétais donc à Honfleur et je my ennuyais. Alors résolument jy mis du chameau.» («Intervention», La nuit remue.) «Le géant Barabo, en jouant, arracha loreille de son frère Poumapi.» («LÂge héroïque», La nuit remue.) Cest quelquefois, de façon plus flagrante, lallégorie dun sujet insoumis et déchiré, clownesque et dépossédé, qui se dessine en un premier trait : «Dans ma nuit, jassiège mon Roi, je me lève progressivement et je lui tords le cou.» («Mon Roi», La nuit remue.) «Dans mes propriétés, tout est plat, rien ne bouge.» («Mes propriétés», La nuit remue.) Après quoi se met en marche une machine à la Kafka, et sa logique implacable.
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