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Henri Michaux / L'Aventure d'être en vie
 

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Écrire pour court-circuiter

Je suis né troué - Quito, 25 avril.

Il souffle un vent terrible. Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine, Mais il y souffle un vent terrible.

Petit village de Quito, tu n’es pas pour moi. J’ai besoin de haine, et d’envie, c’est ma santé. Une grande ville, qu’il me faut. Une grande consommation d’envie. [...]

Je dis trou, je ne dis pas plus, c’est de la rage et je ne peux rien. J’ai sept ou huit sens. Un d’eux: celui du manque. Je le touche et le palpe comme on palpe du bois. Mais ce serait plutôt une grande forêt, de celles-là qu’on ne trouve plus en Europe depuis longtemps. (Ecuador)

Aucune contrée ne me plaît: voilà le voyageur que je suis. (Ecuador)

Les aventures du matelot appartiennent à la préhistoire de l’œuvre, mais les deux grands premiers voyages qui suivent, en Équateur (1928) puis en Asie (1932), feront deux livres : Ecuador et Un barbare en Asie. Ne nous attendons pas à des récits de voyage dans la tradition romantique ou exotique. Si Michaux a «quitté définitivement» le pays de son enfance, ce n’est pas pour s’extasier sur un autre pays. Ce qu’il affiche au contraire, à rebours de l’enthousiasme du globe-trotter, c’est encore et toujours le décalage, voire l’exaspération du «né troué». Le voyage n’est qu’un pis-aller. Il est fait pour ceux qui se contentent de peu. Le lecteur avide de partager l’aventure recevra donc quelques douches froides.

«Journal de voyage», annonce le sous-titre d’Ecuador (1929). Soit, puisque le livre correspond à un périple d’un an en Équateur (sur l’invitation d’un ami, le poète équatorien Alfredo Gangotena) et en Amérique latine. Cette écriture du jour, souvent plus polémique ou méditative que descriptive, toujours elliptique et nerveuse («Écrire pour court-circuiter»), est un laboratoire de l’écriture à venir. On trouve bien là quelques émotions, comme la traversée du Napo en pirogue pour rejoindre l’Amazone. Mais dans l’ensemble, le récit est nettement déceptif. Michaux refuse, parfois avec violence, toute mythification de l’étranger, toute réconciliation avec l’autre, comme tout cosmopolitisme de convention : «Les écrivains commencent à se dire de l’univers. C’est la nouvelle mode.» Surtout, il juxtapose les formes labiles de sa rêverie, bouts d’essai, feuilles de route à la Cendrars, impressions de voyages, poèmes où le sujet lyrique se définit par son manque et son vide, comme dans «Je suis né troué» : «Je me suis bâti sur une colonne absente.» On se demande parfois avec lui : «Où est-il ce voyage ?» Mais c’est pour mieux se laisser emporter dans les dérives d’une écriture incisive, intense, sans concessions.