
Dans lensemble, les livres furent son expérience Dans les livres, il cherche la révélation. Il les parcourt en flèche. Tout à coup, grand bonheur, une phrase... un incident... un je ne sais quoi, il y a là quelque chose... Alors il se met à léviter vers ce quelque chose avec le plus quil peut de lui-même, parfois sy accole dun coup comme le fer à laimant. Il y appelle ses autres notions: «venez, venez». Il est là quelque temps dans les tourbillons et les serpentins et dans une clarté qui dit «cest là». Après quelque intervalle, toutefois, par morceaux, petit à petit, le voilà qui se détache, retombe un peu, beaucoup, mais jamais si bas que là où il était précédemment. Il a gagné quelque chose. Il sest fait un peu supérieur à lui-même. Il a toujours pensé quune idée de plus nest pas une addition. Non, un désordre ivre, une perte de sang-froid, une fusée, ensuite une ascension générale. Les livres lui ont donné quelques révélations. En voici une: les atomes. Les atomes, petits dieux. Le monde nest pas une façade, une apparence. Il est: ils sont. Ils sont, les innombrables petits dieux, ils rayonnent. Mouvement infini, infiniment prolongé. («Difficultés», Plume précédé de Lointain intérieur)Ladolescence, revisitée par lauteur, raconte malgré tout lhistoire dune ouverture et dune échappée hors de lenfance lovée: «Retour à Bruxelles. Sauvé! Il préfère donc une réalité à une autre. Les préférences commencent. Attention, tôt ou tard, lappartenance au monde se fera. Il a douze ans.» Après le pensionnat en Flandre, Michaux est élève à Bruxelles, au collège Saint-Michel. Dans cette école de Jésuites se côtoient de futurs écrivains (Goemans, Closson, Norge). Mais ce nest pas la découverte de la littérature qui distingue de façon prédominante ladolescent. On le décrit examinant, dans la cour de lécole, avec un verre grossissant dont il ne se sépare pas, un coléoptère écrasé. Cest que les formes innombrables de laltérité offrent dinépuisables objets dobservation. Ce peut être le monde des insectes, mais aussi les idéogrammes, lécriture égyptienne ou chinoise. Sil sintéresse au latin, cest parce que cette «belle langue [...] le sépare des autres, le transplante». Il sagit, dans tous les cas, non seulement de sinterroger sur la différence entre les êtres et entre les cultures, mais de contrer la pesanteur de latmosphère environnante. Les «lectures en tous sens» des années dapprentissage sont des «lectures de recherche». Dans ces traversées fébriles, on «consomme et consume» les livres (ce que Michaux continuera à faire toute sa vie). Ladolescent, avide de révélations, feuillette le dictionnaire (là, les mots n«appartiennent pas encore à des phrases, pas encore à des phraseurs»), et découvre des écrivains - Homère, Shakespeare, Tolstoï et Dostoïevski ; parmi eux se trouvent des Belges: Maeterlinck, Rodenbach, les écrivains de La Jeune Belgique... Mais dans le même temps, sa curiosité se dirige vers de multiples savoirs : psychiatrie, psychologie, médecine, sciences naturelles. Dans ce bouillonnement dexpériences livresques, se concoctent les inventions à venir. Parmi ces ailleurs de la littérature qui contribuent demblée à la singularité de litinéraire intellectuel de Michaux, il faut distinguer les mystiques chrétiens, rhénans en particulier. Cette rencontre est décisive. Elle prend tout son sens en 1914, au moment de la déclaration de guerre. Michaux a alors quinze ans. Le poète dira, dans un entretien avec Robert Bréchon, limpression dinutilité quil éprouva alors, son désir daction inassouvi. Doù lattrait pour la posture mystique: en 1915, le voici qui court les librairies dans Bruxelles occupée, à la recherche des ouvrages dErnest Hello, traducteur de Ruysbroek lAdmirable et dAngèle de Foligno. Il dévore les vies de saints: ny aurait-il pas, de ce côté-là, un envers de lhistoire honnie, une autre existence possible ? Au point quil songe même, à cette époque, à entrer dans les ordres. Au point quil se dit avoir été, alors, «trop impressionné par les Saints pour prendre les autres hommes et leurs écrits au sérieux». Fasciné par la parole extatique, le jeune Michaux sest en effet alors provisoirement débarrassé de «la tentation décrire» qui pourrait «le détourner de lessentiel». Et lessentiel, cest encore pour lui, à cette époque, le secret dont les mystiques détiendraient peut-être la clef.
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