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Henri Michaux / L'Aventure d'être en vie
 

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Dans l’ensemble, les livres furent son expérience

Dans les livres, il cherche la révélation. Il les parcourt en flèche. Tout à coup, grand bonheur, une phrase... un incident... un je ne sais quoi, il y a là quelque chose... Alors il se met à léviter vers ce quelque chose avec le plus qu’il peut de lui-même, parfois s’y accole d’un coup comme le fer à l’aimant. Il y appelle ses autres notions: «venez, venez». Il est là quelque temps dans les tourbillons et les serpentins et dans une clarté qui dit «c’est là». Après quelque intervalle, toutefois, par morceaux, petit à petit, le voilà qui se détache, retombe un peu, beaucoup, mais jamais si bas que là où il était précédemment. Il a gagné quelque chose. Il s’est fait un peu supérieur à lui-même. Il a toujours pensé qu’une idée de plus n’est pas une addition. Non, un désordre ivre, une perte de sang-froid, une fusée, ensuite une ascension générale. Les livres lui ont donné quelques révélations. En voici une: les atomes. Les atomes, petits dieux. Le monde n’est pas une façade, une apparence. Il est: ils sont. Ils sont, les innombrables petits dieux, ils rayonnent. Mouvement infini, infiniment prolongé. («Difficultés», Plume précédé de Lointain intérieur)

L’adolescence, revisitée par l’auteur, raconte malgré tout l’histoire d’une ouverture et d’une échappée hors de l’enfance lovée: «Retour à Bruxelles. Sauvé! Il préfère donc une réalité à une autre. Les préférences commencent. Attention, tôt ou tard, l’appartenance au monde se fera. Il a douze ans.» Après le pensionnat en Flandre, Michaux est élève à Bruxelles, au collège Saint-Michel. Dans cette école de Jésuites se côtoient de futurs écrivains (Goemans, Closson, Norge). Mais ce n’est pas la découverte de la littérature qui distingue de façon prédominante l’adolescent. On le décrit examinant, dans la cour de l’école, avec un verre grossissant dont il ne se sépare pas, un coléoptère écrasé.

C’est que les formes innombrables de l’altérité offrent d’inépuisables objets d’observation. Ce peut être le monde des insectes, mais aussi les idéogrammes, l’écriture égyptienne ou chinoise. S’il s’intéresse au latin, c’est parce que cette «belle langue [...] le sépare des autres, le transplante». Il s’agit, dans tous les cas, non seulement de s’interroger sur la différence entre les êtres et entre les cultures, mais de contrer la pesanteur de l’atmosphère environnante.

Les «lectures en tous sens» des années d’apprentissage sont des «lectures de recherche». Dans ces traversées fébriles, on «consomme et consume» les livres (ce que Michaux continuera à faire toute sa vie). L’adolescent, avide de révélations, feuillette le dictionnaire (là, les mots n’«appartiennent pas encore à des phrases, pas encore à des phraseurs»), et découvre des écrivains - Homère, Shakespeare, Tolstoï et Dostoïevski ; parmi eux se trouvent des Belges: Maeterlinck, Rodenbach, les écrivains de La Jeune Belgique... Mais dans le même temps, sa curiosité se dirige vers de multiples savoirs : psychiatrie, psychologie, médecine, sciences naturelles. Dans ce bouillonnement d’expériences livresques, se concoctent les inventions à venir. Parmi ces ailleurs de la littérature qui contribuent d’emblée à la singularité de l’itinéraire intellectuel de Michaux, il faut distinguer les mystiques chrétiens, rhénans en particulier. Cette rencontre est décisive. Elle prend tout son sens en 1914, au moment de la déclaration de guerre. Michaux a alors quinze ans. Le poète dira, dans un entretien avec Robert Bréchon, l’impression d’inutilité qu’il éprouva alors, son désir d’action inassouvi. D’où l’attrait pour la posture mystique: en 1915, le voici qui court les librairies dans Bruxelles occupée, à la recherche des ouvrages d’Ernest Hello, traducteur de Ruysbroek l’Admirable et d’Angèle de Foligno. Il dévore les vies de saints: n’y aurait-il pas, de ce côté-là, un envers de l’histoire honnie, une autre existence possible ?

Au point qu’il songe même, à cette époque, à entrer dans les ordres. Au point qu’il se dit avoir été, alors, «trop impressionné par les Saints pour prendre les autres hommes et leurs écrits au sérieux». Fasciné par la parole extatique, le jeune Michaux s’est en effet alors provisoirement débarrassé de «la tentation d’écrire» qui pourrait «le détourner de l’essentiel». Et l’essentiel, c’est encore pour lui, à cette époque, le secret dont les mystiques détiendraient peut-être la clef.