
Ce nest quun nid, ce pays-là Pour une ville, un esprit dune certaine dimension ne peut avoir que haine. Rien nest plus désespérant. Les murs dabord, et puis tout nest quimages acharnées dégoïsme, de méfiance, de sottise, de rigidité. Pas besoin de connaître le code Napoléon, suffit de regarder une ville, on est fixé. (Ecuador) Michaux na jamais directement évoqué son lieu de naissance, Namur. Cependant, à déambuler dans cette ville de murs et denceintes, on mesure à quel point elle a pu représenter, dans limaginaire de l«insoumis», lenvers de lespace «incirconscrit» dont il rêve, lannonce de tout ce qui suit: la honte éprouvée pour «tout ce qui lentoure», létroitesse de lenfance bruxelloise, le «pensionnat pauvre, dur, froid» de la campagne flamande. Michaux a tenu son enfance au secret. Le peu quil en dit la relègue dans un passé improbable: «Je me suis presque toujours senti mal en Belgique, quoique belge de père et de mère. Me suis toujours senti étranger à ma famille.» On le comprend mieux lorsquon prête attention à lhistoire de luvre, à son archéologie et à sa généalogie; lorsquon reconnaît limportance, malgré les dénégations, de la situation mineure, du décalage culturel et linguistique, chez un francophone qui (même sil sest fait naturaliser français en 1955) nest pas né en France, mais à Namur. Son père, alors négociant, sera bientôt rentier («Je ne vis jamais mon père travailler»). Les parents rêvent pour leurs deux fils une carrière juridique (laîné sera avocat). Ils sinstallent lannée suivante à Bruxelles. Lenfant est anémique, sans doute anorexique. La fable rétrospective racontée par Michaux le présente comme un «gréviste» du réel, comme un «né fatigué», lové sur lui-même. Toujours est-il quon lenvoie en pension, de sept à douze ans, dans un petit bourg de la campagne flamande, près de Malines. Michaux raconte quil apprit alors le flamand, quil lui arriva souvent, depuis, de penser dans cette langue. De ces années-là il gardera un souvenir douloureux et tenace. Namur, Bruxelles, la campagne flamande, sont pour lui des souvenirs denfermement. La Belgique elle-même : «Ce nest quun nid, ce pays-là», écrit-il en 1930 à son propos. Mais tout pays, dans son imaginaire, nest quun nid. Tout lieu imposé est une prison: la Belgique, comme la «petitesse» des «provinces européennes», comme tout espace quadrillé, fermé et enfermant - demeure, famille, groupe, société, nation, planète. Replacé dans cette perspective, le déni dorigine manifesté par Michaux est en quelque sorte un syndrome poétique. À propos de Rimbaud et de Jarry, Julien Gracq évoque le «ressentiment douloureux contre les lieux maudits (Charleville, Rennes) où fut emprisonnée leur jeunesse». Ce ressentiment-là, chez Michaux, dure toute une vie, il le faut, pour pouvoir réinsuffler jusquau bout, dans le geste poétique et pictural, limpulsion qui lui a donné naissance: lexpérience première de linsoumission. | ||||
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