
Contre-vie Narrive pas à trouver un pseudonyme qui lenglobe, lui, ses tendances et ses virtualités. Il continue à signer de son nom vulgaire, quil déteste, dont il a honte, pareil à une étiquette qui porterait la mention «qualité inférieure». Peut-être le garde-t-il par fidélité au mécontentement et à linsatisfaction. Il ne produira donc jamais dans la fierté, mais traîne toujours ce boulet qui se placera à la fin de chaque uvre, le préservant ainsi du sentiment même réduit de triomphe et daccomplissement. Tous les signes de filiation sont pour Michaux source de honte et dinsatisfaction. Le patronyme, dabord : le nom dit propre, nécessairement commun, qui vous colle à la peau et vous rend semblable aux autres. À Namur, la ville de naissance, les Michaux, bijoutiers ou notaires, sont légion. À lopposé dHenri Beyle et de ses cent pseudonymes (parmi lesquels Stendhal), Michaux signera cependant de ce nom imposé, narrivant pas à «trouver un pseudonyme qui lenglobe, lui et ses virtualités». Le nom dHenri Michaux désignera donc, faute de mieux, lombre portée dun homme qui, ayant vécu de 1899 à 1984, a tout fait pour échapper à son image incarnée et à son visage visible («Quand vous me verrez, allez, ce nest pas moi») ; qui a voyagé en lui, comme dans les activités créatrices et à la surface du monde, pour contrer les déterminismes et les «idées des autres, des contemporains, partout téléphonées dans lespace», pour défaire la construction de soi par les autres au point de résister à la psychanalyse («Freud, il veut me refiler une famille»), pour fuir enfin la «vie vassale», l«avilissante vie», celle du moi civil et social. Lexergue de La Vie dans les plis proclame avec violence une telle scission: «Je crache sur ma vie. Je men désolidarise. Qui ne fait mieux que sa vie ?» La vie «fonctionnaire» est partout disqualifiée. On ne sétonnera donc pas si les «quelques renseignements» que, très tardivement (en 1957), Michaux consent à donner sur lui-même racontent de manière elliptique et parcimonieuse les aléas dune telle volonté dexpatriation. Pour le reste, de grandes zones dombre ont été préservées : cest quil lui faut tenir au secret cette existence quil considère comme dérisoire. Puisque le quotidien est une défaite, ce qui importe, cest le «fantôme intérieur». Luvre sera une «contre-vie», animée par un désir deffacer le corps perceptible, de lui substituer un être essentiel et minimal - un entrelacs de lignes, de dessins et de textes. Doù le refus de laisser dautres traces que celle-là, labsence de la voix enregistrée (de même Beckett), la rareté des portraits photographiques. Je ne suis pas ce visage ou ce corps. Je ne suis pas ce nom. Je suis ailleurs: telle est la tension première qui préside ici à lexercice possible de la «poésie».
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