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Guy de Maupassant / Un romancier
 

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ais on se rend compte que le « tempo » de ce roman, en apparence linéaire, est en fait très inégal : certains chapitres couvrent une très brève durée, comme la première soirée de Duroy dans un salon (chapitre II), alors qu'un long intervalle sépare les deux premières parties (entre la mort du journaliste Forestier et le mariage de Duroy avec Madeleine sa femme), et que des chapitres couvrent toute une saison (V, 2e partie). Maupassant a choisi ; il n'a retenu que les épisodes caractéristiques pour l'arriviste et l'amateur de femmes, surnommé par elles « Bel-Ami ». Son ascension est fulgurante : employé en 1880, Bel-Ami marche sur les boulevards vers l'église de la Madeleine, avec 3f. 40 en poche ; en 1883, devenu rédacteur en chef de La vie française, il apparaît sur le perron de la Madeleine, lors de son mariage avec la millionnaire Suzanne, et domine ce Paris dont il sera bientôt député. Pour décrire la vitesse de cette ascension, Maupassant n'a pas hésité devant l'invraisemblance ; par exemple, Bel-Ami divorce de sa première femme, ce qui est hors de la chronologie du roman, car le divorce n'a été établi en France qu'en 1884, et il en divorce en trois mois, délai tellement court pour l'époque qu'il est improbable. Il y a donc bien « illusion » suscitée chez le lecteur, pour faire mieux sentir combien Paris est vite conquis par un homme sans scrupules. Et le subjectivisme de Maupassant, où le trouve-t-on ? Mais dans le personnage même de Duroy-Bel-Ami, auquel il a donné son propre goût charnel pour les femmes, son appétit de jouissances en tout genre (les bons repas), son amour pour la Normandie, son souci de l'argent (Maupassant était très âpre dans les discussions avec les éditeurs, et il amassa une fortune). Bien entendu, c'est seulement un aspect du tempérament de Maupassant que reflète le personnage ; Bel-Ami n'est, lui, nullement sombre et angoissé, et il n'est pas artiste comme son créateur ; mais celui-ci a donné assez de lui à son personnage pour ressentir envers lui une certaine sympathie, contagieuse pour le lecteur. Nous reconnaissons au brutal Bel-Ami une puissance de tempérament, un violent appétit de vivre. C'est ce qui donne une allure entraînante à un roman d'autre part très noir.

Quatre ans après, Maupassant donne avec Fort comme la mort un roman bien différent, qui se déroule dans le monde, entre personnages qui n'ont aucun souci d'argent. C'est ce qui a fait dire que l'écrivain avait écrit un « roman mondain » (comme en écrivant Notre coeur, un an après) : on baptise ainsi un roman à la manière de ceux de Paul Bourget, qui se déroulent dans les salons et les lieux fréquentés par la classe aisée, et qui sont tout entiers dédiés à l'étude d'un « cas » sentimental. Mais voilà une lecture bien superficielle de Maupassant ! Fort comme la mort est en réalité tout à fait « antimondain », puisque la vie du monde y est considérée comme un piège. Dès le début de l'oeuvre, on nous prévient que le personnage principal, le peintre Bertin, a vu son réel talent s'affadir et décliner dès qu'il a été l'objet de l'engouement des salons. L'artifice, quelquefois la perversion du sens, y règnent, dans les conversations, les sentiments qui devraient être d'amitié et d'amour, comme dans les oeuvres artistiques. Celles que le public élégant préfère, au Salon de peinture, sont les plus conventionnelles. Ce milieu qui a perdu tout dynamisme vit en circuit fermé. On rencontre les mêmes gens dans les salons, les loges de l'Opéra, la promenade au bois de Boulogne. Si l'on est habité par un sentiment vrai, on ne peut pas l'exprimer.

C'est bien le cas de Bertin, dont l'angoisse s'accroît au fil du roman : il se rend peu à peu compte qu'il est amoureux, non plus de sa maîtresse mûrissante, mais de la fille de celle-ci, toute jeune, qui ressemble comme une soeur à sa mère dont il a fait le portrait douze ans auparavant. Lui-même a vieilli. Entre cet homme à cheveux blancs, sa maîtresse grisonnante et le tableau, un jeu de rapports terribles s'établit. La jeune fille, sans le savoir, est au centre du drame : Bertin se suicide de ne pouvoir tuer son amour pour le double jeune de sa maîtresse.


Des scènes choisies comme exemplaires, réceptions, représentations, montrent l'artificialité du monde, et en même temps la crise existentielle authentique de cet homme obsédé, en proie à ce que la Bible appelle « l'amour fort comme la mort ». Le roman est très cruel. Il reflète beaucoup de sentiments de Maupassant : sa répugnance pour le monde, sa hantise du vieillissement, due aux atteintes de la maladie, et son obsession du miroir : les vrais miroirs dans lesquels Bertin et sa maîtresse regardent les dégradations de l'âge, le miroir-tableau qui donne une image une fois pour toutes arrêtée. En transportant le cadre romanesque du milieu de Bel-Ami à celui des comtesses et des marquises, Maupassant, loin de rassurer le lecteur, a tout combiné pour lui montrer que l'éphémère et l'illusoire gouvernent la vie. A la fin, le peintre meurt, les anciennes lettres d'amour sont brûlées. Le roman se termine par les mots : « Eternel Oubli ».

Art du raccourci, combinatoire des scènes, mise en place et évolution des personnages, Maupassant n'a pas atteint sa maîtrise sans un travail dont témoignent ses manuscrits, et l'on sera frappé par exemple de la différence d'un même paysage selon qu'il est évoqué dans un conte (« la légende du Mont Saint-Michel ») ou dans un roman (Notre coeur), où il contribue par sa beauté libre à faire se déclarer les sentiments des personnages. On aimera aussi la force suggestive de l'écriture de Maupassant, essentiellement fondée sur une transparence à la sensation. Brève et nette dans Bel-Ami, l'expression devient plus lente, plus délicate, dans les romans qui concernent le monde, tout comme un peintre modifierait sa palette selon les sujets. Maupassant est un visuel, et sa vision est subjective. Le roman, oeuvre étendue, en témoigne peut-être plus fortement encore que la nouvelle.