e temps de Maupassant est celui où, à la suite du choc de la défaite de la France en 1870, et de l'orientation de la philosophie et de la science, les écrivains et la
société qui les lit passent par une crise de conscience collective. Négation ou usure des valeurs religieuses
et morales, fin de l'anthropocentrisme, idée que nos sens sont imparfaits et nos connaissances relatives, sont à
l'origine d'un mal de vivre, d'un « ennui fin de siècle » plus forts que le « mal du siècle »
des romantiques, car il englobe la nature et l'amour dans un sentiment de néant. Névroses, recours à la
drogue, aux diverses expériences sexuelles, parfois refuge cherché dans des sectes religieuses, c'est le temps
d'une société lasse et violente qui ressemble en bien des points à la nôtre. Beaucoup d'écrivains
sont alors des auteurs de récits fantastiques, d'ailleurs très réussis, qui témoignent d'une certaine
culture de la névrose, d'une volonté d'établir un malaise chez le lecteur en faisant appel à des
situations extrêmes : Jean Lorrain, avec ses histoires de drogue et de masques ; Remy de Gourmont, dans ses Histoires
magiques (1895) où règnent le sexe et la mort ; Catulle Mendès avec ses Monstres parisiens (1882).
Les récits fantastiques de Maupassant, presque toujours, au contraire, sont vraisemblables : si l'on considère
que Le Horla procède d'une croyance alors très répandue dans l'existence d'êtres d'une
constitution différente de la nôtre et supérieure à elle, et qu'il utilise en somme une science-fiction,
il n'est guère que le récit Qui sait ? pour nous montrer un événement « impossible » :
des meubles qui se déménagent tout seuls de leur maison. Ailleurs, les faits sont plausibles, et ils nous sont
souvent garantis par la qualité du narrateur, homme sérieux, médecin ou juge. Nous avons vu que le
tempérament, l'expérience de Maupassant l'incitaient à croire que l'inexplicable n'a pas à être
artificiellement suscité : il est bien suffisamment maître de notre coeur et de notre terre. C'est un
fantastique intérieur qu'il pratique.
Le héros de ces récits est la plupart du temps un homme sans souci particulier, qui vit heureux, bien portant,
qui n'est torturé ni par ses nerfs, ni par son intelligence, jusqu'à ce que le hasard (toujours mauvais chez Maupassant)
lui présente une affreuse vérité. Il vit dans un décor ordinaire, et l'on ne trouve pas chez Maupassant
de ces châteaux hantés, de ces paysages d'horreur qui font le cadre du fantastique d'épouvante. Mais peu à
peu, les objets quelconques se révèlent porteurs d'une charge de terreur : une carafe, une rose, un livre prouvent
l'existence du Horla. Le secrétaire amoureusement cherché et acheté contient une chevelure de perdition.
Persuadé que notre identité est floue, que les limites de notre personnalité sont toujours difficiles
à définir et menacées, Maupassant fonde ses récits fantastiques sur les risques d'aliénation
constants de notre être. D'abord par l'autre, sous sa forme la plus proche : la femme aimée. En étant
infidèle, en étant malade, en mourant, elle révèle à l'homme qu'il est mortel, et qu'il est
un mortel parmi d'autres (Animaux compris. C'est d'un cheval que la femme est amoureuse, c'est ce cheval que tue le mari qui parle
dans Fou ? ). Dans Un cas de divorce, le mari s'éloigne de sa femme pour s'adonner à un monstrueux amour
des fleurs de sa serre. Dans La tombe, l'amant déterre sa maîtresse morte pour la voir encore et garder «
comme on garde le parfum d'une femme après une étreinte d'amour, l'odeur immonde de cette pourriture ». Mais ces
cas sont extrêmes. Dans la relation amoureuse la plus ordinaire, on risque aussi d'être possédé,
mangé par l'autre : magie noire qui empoisonne ce qui devrait être la source même du bonheur. L'amoureux
se suicide parce qu'il a compris à un tout petit détail que la femme ne sera jamais à l'unisson de
son âme (Lettre trouvée sur un noyé). Ou bien, la vision d'une simple tache sur un corps féminin
obsède un homme et le rend impuissant, obsédé (L'Inconnue). L'érotisme se retourne donc contre
lui-même. Une belle chevelure mystérieuse, glacée, obsède toute sa vie l'homme qui l'a peignée
(Apparition) ; chevelure de morte, elle conduit son découvreur à un amour sans bornes et à l'asile
de fous (La chevelure).
Proche de la longue chevelure est l'eau mouvante des rivières, qui charrie l'angoisse, parfois la mort : la Seine de
Sur l'eau, d'Histoire d'un chien, du Horla, par opposition à la mer qui garde au contraire une valeur
apaisante. Elle est opaque et dissolvante. La rivière de la Brindille offre au viol le corps de la petite Roque. Dans la
rivière, on se suicide. Elle suscite cet être supérieur aux hommes et qui va les réduire à
néant ou en esclavage : le Horla, qui ne vit d'ailleurs que d'eau ou de lait. La liquidité de la pluie ronge les
nerfs du héros de Lui ?, errant dans les rues de Paris. L'eau trompe ; elle est inconnaissable comme la femme ;
elle nous dépossède de nous-mêmes par ses reflets. De même le miroir, présent dans Fini,
Adieu, et dans Le Horla où il prouve paradoxalement l'existence du Horla parce qu'il ne reflète plus
rien, l'être venu d'ailleurs ayant un autre indice de réfraction que les choses de la terre.
Le fantastique de Maupassant est celui du double, cet autre qui veille en nous tous, sournoisement, et qui surgit
grâce aux autres, pour nous montrer que nous ne savons pas comment nous situer par rapport à nous-mêmes,
dans ce monde mal fait. De là une abondance de points d'interrogation dans les titres de ces récits. Qui voit
son double, comme dans Lui ?, qui perd son double, comme dans Le Horla, est menacé dans son
intégrité. Il sait qu'il est condamné à l'inconnaissable, au néant. Ce peut être vous ou
moi : on s'assimile facilement au héros de ces récits. C'est pourquoi certains voudraient se rassurer en se disant
qu'ils sont l'oeuvre d'un malade. Maupassant met en cause la notion de « folie », car le fou est celui qui a vu juste,
qui est lucide. On ne le guérira pas de la vérité. C'est lui qui a raison contre l'aliéniste, odieux
s'il considère le « fou » avec mépris (Mademoiselle Cocotte, La chevelure), bon s'il se rallie
finalement à la vision de son « malade » (Le Horla 1)