aupassant est, se veut Normand. Une forte race, de vrais paysages opposés à la facticité du monde parisien et de la vie parisienne. Une vie se déroule dans le pays de Caux, Pierre et Jean au Havre. Bel-Ami, originaire de la campagne proche de Rouen, ne montre de sincérité et de fraîcheur que lorsqu'il retourne au pays, ou pense à ses parents : une tendresse qu'il garde même devenu puissant et riche. La seule scène d'amour spontané et partagé de Notre coeur se déroule au Mont-Saint-Michel.
Dans ces récits normands, Maupassant met le plus souvent en scène des paysans du pays de Caux, avec lesquels il a vécu sa jeunesse et dont il se sent proche. Il n'en fait ni des misérables, ni des prétextes à idylles champêtres. Ce sont de rudes travailleurs, souvent bons vivants comme le héros d'Un Normand, ou Toine au début du récit, ou le curé de la Bête à Maît'Belhomme. Ils ne manquent jamais de finesse, et pratiquent la farce (Farce normande) dans les occasions de fête, où l'on sait boire, manger et rire : noces et baptêmes. Ils ne sont pas incapables de passion, tel Boitelle tombant amoureux fou d'une négresse rencontrée au Havre, ni de délicatesse dans les sentiments, comme le fermier veuf d'une domestique rongée par un amour platonique (Le Fermier).
Mais en général, ils ignorent les interdits sociaux sur l'argent ou la sexualité, ce qui donne lieu à des récits pince-sans-rire, comme La confession de Théodule Sabot ou Tribunaux rustiques. Le mysticisme ne les tourmente pas ; la religion est plutôt un code, et le curé de La maison Tellier n'en est que plus mystifié par l'émotion qui, grâce aux prostituées, se répand dans son église un jour de première communion ! Les filles de la campagne « fautent » couramment, et le bâtard n'est pas considéré avec le même blâme que dans le reste de la France de l'époque.
Le paysan de Maupassant est très âpre à l'argent. C'est ce qui fait le malheur de Maître Hauchecorne, qui ramasse une simple ficelle et qui meurt suspect de vol ; c'est ce qui explique la hâte à enterrer le vieux père et la fabrication prématurée des douillons* dans Le vieux ; ce qui fait le crime de maître Chicot dans Le petit fût, celui de la Rapet dans Le diable. Autre trait constant, la méfiance envers le « horsain », l'étranger. Boitelle ne se mariera pas avec sa négresse, à cause du refus de ses parents. Une vie renfermée sur elle-même, et qui a donc bien des côtés noirs que Maupassant n'atténue pas. Mais en montrant aussi la misère, ou du moins la pauvreté, qui durcissent ces paysans.
Les quelques bourgeois qui paraissent dans ces récits ne sont pas flattés : petite bourgeoisie chiche de Pierrot et de Mon oncle Jules, impitoyable envers l'animal ou le parent déclassé ; bourgeoisie rouennaise prête à toutes les concessions lors de l'invasion allemande, dans Boule de Suif. Ni ces bourgeois, ni ces paysans ne sont poussés au noir par Maupassant, les documents le prouvent. Pour les paysans, du reste, on sent bien que l'auteur éprouve pour eux un sentiment de connivence, et qu'il explique leurs défauts par la tristesse de la condition humaine.
Une stylisation de la géographie. Croisset, Rouen, Tôtes sont très exactement décrits ; mais la « maison Tellier » est transportée de Rouen à Fécamp, et des noms sont inventés, avec une consonance cauchoise : Rolleport (Aux champs), Tourteville (Boitelle). Une stylisation du langage paysan, avec des vocables « avalés » et une syntaxe ramassée, mais peu de mots véritablement patois, qui constitueraient une difficulté pour les lecteurs (en majorité parisiens). Un choix donc, tout comme sont choisies des anecdotes caractéristiques, pour ces courts récits qui doivent frapper.
* Douillons : pâtisseries normandes faites de pommes évidées, entourées de pâte.