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Guy de Maupassant / Caractère de l'œuvre
 

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Oublier les clichés

Longtemps, une image toute faite de Maupassant a voilé la véritable portée de son oeuvre : Maupassant ? Un homme à femmes, un joyeux canoteur, un amateur d'histoires de chasse. Et si clair, si net dans ses récits, que l'agrément de les lire est total. Faits pour le délassement, puisqu'ils suscitent la gaieté, et pour l'enseignement de la langue, puisqu'ils sont si aisés et classiques, ils ne vont cependant pas jusqu'à la « grande littérature ». On classe Maupassant parmi les petits maîtres du réalisme ; quelques récits fantastiques comme Le Horla s'expliquent par la folie dans laquelle a sombré l'écrivain. Quant à Maupassant romancier, c'est bien connu, il n'a pas été à la hauteur de Maupassant nouvelliste...

Guy de Maupassant

Une oeuvre sombre

Des clichés, Maupassant n'est pas le seul auteur français à en avoir été la victime. Ils ont sévi dans tous les domaines de la littérature : Gérard de Nerval a bel et bien passé pour un poète de second plan jusque dans les années 1930. A vrai dire, un lecteur de bonne foi n'a pas de mal à constater que très peu des récits de Maupassant sont conformes à l'image qu'on en donnait naguère encore. Dans l'ensemble, ils sont noirs, même si leur pessimisme s'exprime à travers un sourire. Par exemple, dans les Contes normands dont on célèbre la saveur du terroir et le pittoresque, la cruauté perce souvent. Pour un conte franchement drôle comme La bête à Maît'Belhomme, où toute une diligence s'égaie de trouver une fourmi dans l'oreille d'un paysan, que de contes où s'expriment la dérision universelle, et la tristesse de la vie ! Un paysan est calomnié, il meurt parce qu'on l'a vu ramasser une ficelle (La ficelle), un aubergiste tue d'alcool une femme pour avoir son bien (Le petit fût), le gros Toine, devenu paralytique, est forcé par sa femme à couver des oeufs et battu s'il bouge (Toine). Il en va de même dans toute l'oeuvre de Maupassant. Une partie de campagne, gaieté, amour charnel qui triomphe, tableau à la Renoir ? Mais seulement si l'on veut oublier la fin du récit, qui nous montre la jolie héroïne, un an après, « l'air triste », assise dans le même paysage près du garçon « aux cheveux jaunes », dormant « comme une brute », auquel on l'a mariée. La belle journée, unique dans sa vie, n'est plus qu'un terrible regret. Quant aux romans de Maupassant, ils montrent des femmes à la vie manquée (Une vie), des hommes qui souffrent (à partir de Pierre et Jean), un grand monde sans noblesse (les deux derniers romans), la force brutale de l'argent dans la société (Bel-Ami, Mont-Oriol).

 

Puissance sensuelle, joie de vivre

Pourtant, un lieu commun ne s'établit pas sans raison, et si celui du « joyeux Maupassant » a pu faire tant de ravages, c'est que cette oeuvre est pleine d'un appétit de vivre, d'un élan pour sentir la nature, pour goûter l'amour physique, qui donnent une vigueur poétique et sensuelle aux choses et aux êtres. Maupassant saisit le monde avec une force de primitif. Il en perçoit et en célèbre les détails heureux. « Je suis une espèce d'instrument à sensations (...) J'aime la chair des femmes, du même amour que j'aime l'herbe, les rivières, la mer » (à Gisèle d'Estoc, janvier 1881). Quoiqu'il ait reçu une bonne culture, ce n'est pas un « intellectuel », à la différence de la plupart des écrivains français : les sensations ne lui parviennent pas filtrées par les livres, et les systèmes d'idées lui paraissent très pauvres, à côté des « courtes et bizarres et violentes révélations de la beauté » dont il vit et vibre (lettre à Jean Bourdeau, 1889). Superbes descriptions de la Seine chatoyante, de Rouen vu de haut, du Paris des boulevards, des femmes aux petits cheveux frisottant sur la nuque, d'un repas fin, d'un meuble rare. Impression que nous avons de happer avec lui le plaisir, de nous laisser pénétrer par un paysage...