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André Malraux / Le ministre
 

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A ma droite, j'ai et j'aurai toujours André Malraux.
La présence à mes cotés de cet ami génial,
fervent des hautes destinées, me donne l'impression que,
par là, je suis couvert du terre-à-terre.
L'idée que se fait de moi cet incomparable témoin
contribue à m'affermir. Je sais que, dans le débat,
quand le sujet est grave, son fulgurant jugement
m'aidera à dissiper les ombres.

Charles de Gaulle, Mémoires d'espoir

Ministre une première fois en 1945, Malraux le redevint en 1958. D'abord ministre délégué à la présidence du Conseil, il devint en 59 ministre d'État chargé des Affaires culturelles et le resta jusqu'en 1969. Si le ministre fit rejaillir sur son ministère une part de son prestige personnel, il fut aussi à l'origine d'actions concrètes dont certaines méritent d'être rappelées. D'abord les grandes expositions : en 1960, celle des Trésors d'art de l'Inde dont nous avons déjà parlé ; en 1961, 7 000 ans d'art en Iran dont il préface le catalogue ; en 1962, Chefs-d'oeuvre de l'art mexicain ; en 1967, Toutankhamon.

Ensuite, les maisons de la culture dont la première, celle de Bourges, est inaugurée le 18 avril 1964. Suivirent Amiens, Grenoble, Reims, Nevers, Firminy, Créteil et d'autres. Ce grand projet n'eut peut-être pas le destin que souhaitait son auteur ; mais comment soutenir, comme le fait Marc Fumaroli, que « par vain souci d'épater le bourgeois, Malraux allait dans le sens de la culture audiovisuelle de masse, au lieu de se demander comment lui opposer des contre-feux 1 » ? Il suffit, pour se convaincre du contraire, de reprendre les textes de Malraux. À Bourges, il dénonce les domaines du sexe et du sang et souhaite que les grandes oeuvres soient présentes « en face du cinéma et de la télévision les plus détestables ». Quatre ans plus tard, à Grenoble, il formule plusieurs réserves à l'égard de la télévision et déclare sans équivoque : « Pour la première fois les rêves ont leurs usines, et pour la première fois l'humanité oscille entre l'assouvissement de son pire infantilisme et la Tempête de Skakespeare. »

Enfin, le ministère fut aussi à l'origine de la loi du 4 août 1962, appelée « loi Malraux », et qui permet la sauvegarde des quartiers anciens des villes de France. Préserver le Marais ne fut pas une mince affaire !

D'autre part, ce ne fut pas l'un des moindres gestes du ministre d'État que celui qui, le 27 octobre 1966, le conduisit à l'Assemblée nationale pour y répondre à divers députés critiquant la création des Paravents de Jean Genet au Théâtre de France, c'est-à-dire dans un théâtre subventionné : « Quiconque a lu cette pièce sait très bien qu'elle n'est pas anti-française. Elle est anti-humaine. Elle est anti-tout, Genet n'est pas plus anti-français que Goya anti-espagnol. Vous avez l'équivalent de la scène dont vous parlez dans les Caprices. Par conséquent, le véritable problème qui se pose ici [...] c'est celui, comme vous l'avez appelé, de la "pourriture". Mais là encore, Mesdames, Messieurs, allons lentement ! Car, avec des citations, on peut tout faire : "Alors, ô ma beauté, dites à la vermine / Qui vous mangera de baisers...", c'est de la pourriture ! Une charogne, ce n'était pas un titre qui plaisait beaucoup au procureur général [...]. Je ne prétends nullement - je n'ai d'ailleurs pas à le prétendre - que M. Genet soit Baudelaire. S'il était Baudelaire, on ne le saurait pas. [...] Ce qui est certain, c'est que l'argument invoqué : "Cela blesse ma sensibilité, on doit donc l'interdire", est un argument déraisonnable. L'argument raisonnable est le suivant : "Cette pièce blesse votre sensibilité. N'allez pas acheter votre place au contrôle. On joue d'autres choses ailleurs. [...]" Le Théâtre de France n'est pas un théâtre où l'on ne joue que Les Paravents. C'est un théâtre où l'on joue Les Paravents, mais entre Le Pain dur de Claudel et les classiques, en attendant Shakespeare. [...] En fait, nous n'autorisons pas Les Paravents pour ce que vous leur reprochez et qui peut être légitime : nous les autorisons malgré ce que vous leur reprochez, comme nous admirons Baudelaire pour la fin d' Une charogne et non pas pour la description du mort. »

Malraux ministre fut aussi un orateur. Athènes et Brasilia, Fort Lamy, Dakar et Brazzaville ont retenti de sa voix légendaire. A Paris, c'est lui qui prononça l'oraison funèbre de Braque devant la colonnade de Perrault, celle de Le Corbusier dans la Cour carrée du Louvre, celle de Jean Moulin devant le Panthéon : « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé [...] »

Un tel texte n'est pas seulement un admirable morceau d'éloquence. Ne serait-il pas avant tout l'expression d'une compassion, peut-être même une sorte de prière, bien que ce mot ne convienne pas pour un agnostique ? Malraux tenait en tout cas au mot oraison qui certes signifia « discours », mais il n'ignorait pas qu'il signifie également « prière ».

Quoi qu'il en soit, Malraux ministre fut un incomparable orateur et l'un des rares ministres capables de dire autre chose que des banalités en des circonstances où il est très difficile de ne pas en dire. En 1960 par exemple, inaugurant un monument à Paris en compagnie du Président péruvien Manuel Prado, au lieu des paroles convenues que n'importe qui eût prononcées, Malraux évoqua les princesses incas mourant dans la neige des Andes en serrant dans leurs bras les perroquets sacrés 2...

1. L'État culturel, de Fallois, 1992, I, 1.
2. Témoignage de Mario Vargas Llosa, dans André Malraux ou la grande vie, documentaire de Daniel Rondeau et Alain Ferrari, Arte, 1995. Malraux évoquait déjà cette surprenante image dans Le Démon de l'absolu, OEuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t. II, p. 827.