Rappelons-le d'emblée : André Malraux n'avait pas la foi. « J'ai perdu la foi après ma Confirmation »
écrit-il très clairement dans La Corde et les souris ; mais il ajoute aussitôt : « Et plus tard, mon agnosticisme
a moins été accompagné de méditations taries à vingt ans, que des cérémonies religieuses asiatiques
[...]1. »
Nous dirons donc que Malraux, tout en étant incroyant, ne cessa de s'intéresser aux religions.
Allons même plus loin en citant ce qu'il écrivait à François Mauriac : « Peut-être suis-je essentiellement un
esprit religieux sans foi 2. » Plusieurs faits donnent à cette affirmation une profonde assise.
D'abord, sa relecture
de l'Évangile en 1944, alors que, prisonnier des Allemands, il croyait qu'il allait être incessamment passé par les armes.
Logé pour une nuit au couvent de Villefranche-de-Rouergue, il demanda à la supérieure de lui prêter l'Évangile
selon saint Jean. Une des plus belles pages des Antimémoires relate la lecture qu'il en fit et s'achève par ces mots :
« la foi c'est croire ; j'admirais la rumeur chrétienne qui avait couvert cette terre sur laquelle je serais sans doute bientôt
couché - je ne la croyais pas 3. »
Des années plus tard, en 1961, après la mort accidentelle de ses
deux fils, Malraux demandera à l'abbé Bockel de célébrer une messe pour eux : « Vous savez, comme jadis, lorsque
nous enterrions nos camarades tombés dans la bataille ? Ces deux garçons étaient baptisés. Et puis, ils n'étaient
pas des athées 4. »
Comment ne pas mentionner, d'autre part, son intérêt - on est tenté de dire
son affection - pour saint François d'Assise qui était à ses yeux « un génie de la charité » ?
Il l'évoqua maintes fois : dans ses livres, dans ses entretiens, dans sa dernière oraison funèbre, prononcée devant la
cathédrale de Chartres. N'oublions pas non plus que Malraux est l'auteur d'un livre intitulé Le Surnaturel, dont une large partie,
consacrée aux arts roman et gothique, révèle une compréhension peu commune chez un agnostique (et même chez un
chrétien !) de l'esprit profond du christianisme. Dom Angelico Surchamp y saluait naguère la plus belle exégèse de l'art
roman5.
Mais l'intérêt de Malraux pour les religions ne se limitait pas au christianisme, comme le montre sa
préface à Israël, un album d'Izis, ou le discours qu'il prononça en 1960 pour le centenaire de l'Alliance
israélite universelle - deux textes qui témoignent de sa profonde sympathie pour le judaïsme. On connaît davantage
l'intérêt qu'il manifesta pour l'hindouisme et le bouddhisme (y compris le zen et l'amidisme) qu'il avait beaucoup côtoyés
durant ses voyages en Asie. Il répondit toutefois à un journaliste qui lui demandait s'il trouvait en Inde une paix intérieure
qu'il ne trouvait pas en Occident : « Absolument pas. Autant la pensée indienne m'intéresse, autant je ne la prends pas à
mon compte. »
Faudrait-il en conclure que son attitude à l'égard des religions fut seulement de l'ordre de l'enquête
ethnographique ?
Il est permis d'en douter. La vie de l'agnostique Malraux ressembla souvent à une lutte avec l'ange -
et ce n'est certainement pas par hasard qu'il donna ce titre à son dernier roman.
Lazare non plus n'est pas un titre profane. Mais la part la plus profonde de son interrogation religieuse doit être cherchée
dans son dialogue avec Ivan Karamazov : « S'il est vrai que, pour un esprit religieux, les camps, comme le supplice d'un enfant innocent
par une brute, posent la suprême énigme, il est vrai aussi que, pour un esprit agnostique, la même énigme surgit avec le
premier acte de pitié, d'héroïsme ou d'amour6. »
1. « Folio » p. 468.
2. Lettre du 6 novembre 1969.
3. Antimémoires, « Folio », p. 186.
4. Propos rapportés par Pierre Bockel, L'Enfant du rire, Grasset, 1973, p. 131-132.
5. Zodiaque, avril 1962, p. 38.
6. Antimémoires, « Folio », p. 509.