
Malraux était passionné par l'Histoire. Alexandre le Grand, la chevalerie chrétienne, les soldats de l'an II et la Grande Armée étaient ses références favorites en la matière. D'autre part, en Indochine, en Espagne, dans la Résistance, lui-même rencontre l'Histoire, comme acteur et comme témoin. Sa passion se prolongea dans ses dialogues avec quelques hommes qui symbolisent en partie l'histoire de notre siècle : le général de Gaulle, le pandit Nehru, Mao et Senghor, tous quatre présents dans Le Miroir des limbes. C'est par l'entremise de Gaston Palewski que de Gaulle et Malraux se rencontrèrent pour la première fois, le 7 août 1945. Cette rencontre est longuement évoquée dans les Antimémoires. Quelques jours après, Malraux était appelé comme conseiller technique au cabinet du général puis, en novembre, nommé ministre de l'Information (il le resta jusqu'au départ de de Gaulle le 20 janvier 46). Après cette première collaboration, ce fut l'aventure du RPF, de 1947 à 1952. Raymond Aron, qui fut longtemps proche de Malraux, a écrit avec beaucoup de justesse que ce dernier « adhéra au Général - le héros - bien plus qu'au RPF ou même au gaullisme 1 ». Le général - dont Malraux redevint ministre en 1958 - était en effet pour lui l'homme du 18 juin, un homme au contact duquel il eut le sentiment de participer à l'Histoire, comme on l'éprouve à chaque page des Chênes qu'on abat 2. Ce livre s'achevait justement par ces mots : « Maintenant, le dernier grand homme qu'ait hanté la France est seul avec elle : agonie, transfiguration ou chimère. La nuit tombe - la nuit qui ne connaît pas l'Histoire. » Un autre de ses interlocuteurs historiques fut Nehru, Premier ministre de l'Inde de 1947 jusqu'à sa mort en 1964. A Malraux qui l'avait rencontré plusieurs fois, le talent et le courage de Nehru semblent avoir inspiré une admiration mêlée d'affection : « Bien que ce chef d'État tristement souriant, plus gentleman que britannique, ne se confondît pas avec l'Inde comme l'avait fait Gandhi, il était l'Inde3. » Et c'est l'Inde immense que Malraux sentait comme à l'affût derrière ses conversations avec lui ; l'Inde et le fleuve du temps que l'Histoire lui rendait pathétiquement sensible. En août 1965, i1 rencontre à Pékin Mao Tsé-Toung. Dans les pages des Antimémoires qu'il lui consacrera, Malraux semble grisé par l'impression de grandeur que lui a imposée 1'« empereur de bronze ». Et de même qu'il comparait de Gaulle aux grands maîtres des chevaliers de Palestine, de même la Longue Marche lui évoque une expédition d'Alexandre, et l'inquiétude de Mao, la tristesse de Charlemagne devant les bateaux normands... Cela nous ramène à Michelet, car c'est sans doute chez lui que Malraux avait découvert cet épisode où l'empereur, ayant reconnu des barques scandinaves venues pirater dans un port de la Gaule narbonnaise, se mit à une fenêtre « qui regardait l'Orient, et demeura très longtemps le visage inondé de larmes 4. » On le voit ici clairement : sa sensibilité, sa culture incitaient toujours Malraux à relier les moments historiques qu'il vivait à une histoire plus ancienne et qu'enveloppait souvent un halo légendaire. (Dans Tout compte fait, Simone de Beauvoir se montrera très sévère pour cette tendance plus ou moins systématique aux associations analogiques.) Après l'Inde et la Chine dans les Antimémoires, il accueillit l'Afrique dans La Corde et les souris qui s'ouvre sur son dialogue avec Senghor - et là encore, l'Histoire appelle l'Histoire. Se remémorant les cérémonies pour l'indépendance des pays de l'ancienne Afrique-Equatoriale française, Malraux note : « Si nos prédécesseurs avaient été exaltés par les empires, je l'étais, moi, par l'aventure qui nous menait sur les places africaines sans limites où vociféraient les danseurs peints, et dans les jardins présidentiels où les hommes-lions se défiaient devant des spectatrices fascinées en robe d'apparat - comme à Carthage5... » ![]() 1. Raymond Aron, Mémoires [ 1983 ], Presses Pocket, p 125. | ||||
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