
Il n'est évidemment pas possible - et il serait d'ailleurs vain - de dresser la liste de tous les auteurs que Malraux a lus. Il est aisé en revanche de rassembler ceux qui comptèrent le plus pour lui et avec lesquels son oeuvre semble poursuivre un dialogue fécond. Nous avons déjà vu que La Condition humaine avait un accent pascalien, et il n'y a pas de doute que l'auteur des Pensées fut un des grands interlocuteurs de Malraux, qui disait en 1971 : « Dans le domaine chrétien, celui que je place avant tout c'est Pascal, puis saint Augustin et Claudel. » Il avait même lu le long fragment que Pascal intitula Le Mystère de Jésus et s'y référa plusieurs fois dans son oeuvre. Dans Le Surnaturel et dans L'Intemporel, il citera : « J'ai versé telles gouttes de sang pour toi 1 », et il se souviendra dans La Tête d'obsidienne de « tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé 2 ». D'autres échos de Pascal habitent l'oeuvre de Malraux : si profonde que soit la différence entre un janséniste du XVIIe siècle et un agnostique du XXe, l'un et l'autre étaient convaincus que « l'homme passe infiniment l'homme » - autre formule des Pensées que Malraux citera dans Le Musée Imaginaire de la sculpture mondiale. Dans un entretien de 1952, il se souvenait de « deux chocs d'adolescence très violents : Michel-Ange à Florence, et Michelet 3. » On imagine sans peine l'enthousiasme du jeune lecteur des pages de l'Histoire de France consacrées à Jeanne d'Arc, à la mort de Charles le Téméraire, à Saint-Just et à Danton - car c'est à elles qu'allait sa préférence. « Croyant peindre les faits, » - écrira-t-il de Michelet - « son génie recréait des âmes et imposait des fatalités. » Malraux ne pouvait rêver historien qui lui ressemblât davantage. Tous deux avaient en effet le don de transfigurer les événements, de les élever jusqu'à l'épopée. Et lorsque Malraux dira avoir « épousé la France » pendant la Résistance, sa formule semblera faire écho à celle de Michelet affirmant : « La France est une personne. » Il n'est pas jusqu'à certaines particularités du style de Malraux que nous ne trouvions déjà chez Michelet : phrases brèves ou nominales, asyndètes. J'irai jusqu'à suggérer un goût commun pour l'adjectif noir. On le rencontre maintes et maintes fois sous la plume de Malraux (« femmes noires de Corrèze », « longues files noires » de maquisards sur la neige...) et non moins souvent chez Michelet qui évoquait le « grand cheval noir » du Téméraire cher à Malraux, les « noires robes de prêtres » des deux cents curés des États généraux, ou encore le « noir palais » des Tuileries. Achevant sa dernière oraison funèbre, prononcée devant la cathédrale de Chartres en souvenir des déportées de la Résistance, Malraux citera encore une phrase dont la source est certainement Michelet, qui la rapporte à propos de Du Guesclin : « il n'est si pauvre fileuse en France, qui ne filerait pour payer ta rançon4. » Au souffle de Michelet fut également sensible celui que Malraux considérait comme le plus grand poète français : Victor Hugo. A la N.R.F., au début des années trente, seul contre tous Malraux défendit La Tristesse d'Olympio, et il ne marchandera jamais son admiration pour Booz endormi ou Les Misérables, dont les pages sur Waterloo et les barricades de 1832 l'enthousiasmaient. Dans L'Espoir déjà, le vieil Alvear disait un vers de Toute la lyre : « Que te sert, ô Priam, d'avoir vécu si vieux !... » Dans Les Voix du silence (et vingt-cinq ans plus tard dans L'Homme précaire et la littérature), Malraux citera un alexandrin tiré de l'élégie A Théophile Gautier : « Les chevaux de la mort commencent à hennir 5... » C'est du même poème que proviennent le vers lancé à Le Corbusier à la fin de son oraison funèbre : « Je te salue au seuil sévère du tombeau », ainsi que le titre Les Chênes qu'on abat..., Malraux ayant même tenu à faire figurer sur la couverture de son livre les deux vers :
Comme son goût de l'épopée expliquait son admiration pour Michelet, il fait comprendre aussi celle que lui inspire Hugo, le poète qu'il a le plus souvent cité. Mais, en dépit d'un ton que l'on pourrait parfois qualifier d'hugolien, certains aspects du style de Malraux feraient bien davantage penser à Michelet, plus sobre que l'auteur de La Légende des siècles. Malraux notait cependant à la décharge de Hugo que tenir compte des vers négligeables ne serait pas loyal : « il faut ce qu'il faut : le vent, pour que le bûcher flambe. »
Dans ce panthéon intérieur, il faut mentionner aussi Dostoïevski dont les romans, tout particulièrement L'Idiot et Les Frères Karamazov, furent toujours pour Malraux d'impressionnants interlocuteurs. Il rapprocha lui-même Les Conquérants et La Condition humaine des Karamazov, « toutes proportions gardées ». Dans Les Conquérants, l'escalier noir de la maison de Garine peut rappeler la sombre maison de Rogojine dans L'Idiot ; le « gosse » malade d'Hemmelrich, dans La Condition humaine, peut faire penser au petit tuberculeux auprès de qui se rend Aliocha Karamazov. « Tu n'as pas inventé le mystère du Mal, bien que tu lui aies sans doute rendu son plus poignant langage », dira Malraux à Dostoïevski 6, et c'est cette obsession du mystère du Mal qui ne cessa de l'interroger. Enfin, Nietzsche. Comme son personnage Vincent Berger - le père du narrateur dans Les Noyers de l'Altenburg -, Malraux admirait sans doute Nietzsche « non pour sa prédication, mais pour l'incomparable générosité de l'intelligence qu'il trouvait en lui ». Certes des échos de la voix de Nietzsche ont été relevés dans La Tentation de l'Occident et Les Conquérants ; certes le personnage de Ferral, dans La Condition humaine, peut être regardé comme une incarnation de la « volonté de puissance », mais pour Malraux l'essentiel n'est pas là. Il en voulut d'ailleurs à la soeur de Nietzsche d'avoir « inventé de titrer Volonté de puissance le dernier livre de l'homme qui avait écrit Le Voyageur et son ombre 7». Ce qui retient Malraux chez Nietzsche, c'est d'une part son puissant irrationalisme ; d'autre part la dimension poétique de son oeuvre, qu'il évoque dans Les Noyers de l'Altenburg, à travers l'émouvant épisode du poème que Nietzsche fou se mit à chanter dans l'obscurité, pendant que le train qui le ramenait de Turin à Bâle roulait dans le tunnel du Saint-Gothard8. Dix ans avant Les Noyers, dans sa préface à Sanctuaire, le jeune Malraux évoquait déjà « Nietzsche à demi aveugle qui chante la lumière »... Enfin, il appréciait chez l'auteur du Gai savoir un souci de la dignité qu'exprime magnifiquement cet aphorisme qu'il aimait citer : « Que trouves-tu de plus humain ? - Épargner à tout homme la honte 9. » ![]() 1. Le Surnaturel, p. 202 ; | |||||
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