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André Malraux / L'Asie
 

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L'Asie a joué un grand rôle dans la vie de Malraux. « La passion que m'ont inspirée naguère l'Asie, les civilisations disparues, l'ethnographie, tenait a une surprise essentielle devant les formes qu'a pu prendre l'homme1. »

Après l'Indochine, Malraux découvrit l'Inde puis le Japon, deux pays qui ne cessèrent de le fasciner.

L'Inde

Découverte en 1929 ou en 1931, l'Inde restera pour lui « l'autre pôle de notre vie ». Il faudra néanmoins attendre la parution des Antimémoires en 1967 pour mesurer vraiment ce que l'Inde fut à ses yeux. L'intense poésie des pages consacrées à Bénarès, au temple de Madura, aux grottes d'Ellorâ et d'Eléphantâ nous transmet l'émerveillement - on est même tenté d'écrire l'envoûtement - que Malraux dut éprouver alors : « il y a dans la pensée de l'Inde quelque chose de fascinant et de fasciné, qui tient au sentiment qu'elle nous donne de gravir une montagne sacrée dont la cime recule toujours ; d'avancer dans l'obscurité à la lueur de la torche qu'elle porte2. »

Terre des grottes sacrées, l'Inde était aussi pour Malraux le pays de Gandhi, qu'il n'avait jamais rencontré mais qui restait présent à sa pensée, et de Nehru qu'il rencontra à plusieurs reprises, qui devint presque un ami et qu'il évoque longuement dans les Antimémoires. Après ses séjours de 1958 comme représentant du général de Gaulle puis de 1965, Malraux retrouva l'Inde en 1973 et en 1974. En 1973, avant de se rendre au Bangladesh, il revit le Taj Mahal, le Gange à Bénarès, les temples de Khajuraho et monta jusqu'à Katmandou, au Népal. L'année suivante, il reçut à New Delhi, des mains d'Indira Gandhi, le prix Nehru de la Paix. Ce devait être son dernier voyage en Inde.

Si sa rencontre avec ce pays fut l'une des rencontres décisives de sa vie, Malraux ne fut certes pas le premier écrivain français à écrire sur l'Inde, loin de là. Dans Un barbare en Asie 3, Henri Michaux avait consacré à ce pays quelques pages singulières ; mais pour l'auteur des Antimémoires, l'Inde n'était pas seulement un décor fabuleux ou irritant, elle était avant tout une civilisation mystérieuse, et son art, l'un des plus grands du monde.

C'est lui qui, en 1960, organisa au Petit Palais l'exposition des Trésors d'art de l'Inde dont il préfaça le catalogue, écrivant notamment : « C'est à Éllorâ, à Élephantâ, dans tant de grottes sacrées, que se trouvent la grandiose assemblée des Mères, les plus hautes images spirituelles de l'Asie, surgies des profondeurs de l'éternité... »

Par cette exposition, par les nombreuses oeuvres de l'Inde reproduites dans Le Musée Imaginaire de la sculpture mondiale, enfin par les pages des Antimémoires dont nous venons de parler, Malraux contribua fortement à donner à ses lecteurs une haute idée de ce pays souvent méconnu. Aussi n'est-ce pas sans raison que l'indianiste Guy Deleury inscrivit en tête de son Modèle indou la dédicace suivante : « A la mémoire d'André Malraux qui nous apprit que l'Inde existe 4. »

Le Japon

Le premier voyage de Malraux au Japon eut lieu en octobre 1931. Il travaillait alors à La Condition humaine, dont la dernière scène se situe précisément à Kobé, la ville par laquelle il était arrivé. Un des personnages du roman trouve lui aussi sa source dans les relations de Malraux avec ce pays, c'est le peintre Kama, transposition de Kôichiro Kondô, un artiste japonais dont il organisa une exposition de lavis à la N.R.F. en 1932. Dans les décennies qui suivirent, ses relations avec le Japon furent surtout d'ordre artistique. C'est ainsi qu'il choisit pour frontispice du premier tome de La Métamorphose des dieux un Bodhisattva d'une fresque du Horiuji de Nara. Mais c'est en 1958 seulement que Malraux devenu ministre revit le Japon - voyage d'autant plus important qu'il était le premier qu'un ministre français fît dans ce pays depuis la guerre. En attendant d'être reçu par l'empereur, il avait voulu revoir Nara. A son retour, la presse l'attendait à l'aérodrome : « Que pensez-vous du lien entre notre civilisation et la civilisation chinoise ? - Il y a l'écriture, répondis-je, mais vous n'avez en commun ni la gamme, ni l'amour, ni la mort ; ni même, réellement, la géomancie. - Quand vous avez retrouvé le Japon, qu'est-ce qui vous a paru le plus différent du reste de l'Asie ? - Le sourire5. »

Deux ans plus tard, en 1960, à l'occasion d'un nouveau séjour dans l'archipel, Malraux inaugura la Maison franco-japonaise de Tokyo par un discours mémorable. Aux nombreuses personnalités japonaises réunies autour de lui, il déclara notamment : « Pour le monde entier, le Japon est encore un exotisme et un pittoresque, une dépendance de ses charmantes estampes. Il s'agit de dire, d'abord, que le Japon n'est pas un héritage de la Chine, [...] que le Japon n'est pas une dépendance des estampes, que nous Français, peuple de la chevalerie, nous avons certainement à reconnaître bien des choses dans le peuple du Bushido et que le Japon véritable, c'est vos grands peintres du XIIIe siècle qui sont parmi les premiers du monde, c'est Takanobu, c'est votre musique et que ce ne sont pas vos estampes. Puisse d'abord notre rapprochement faire que la France dise à tous ceux qui voudront l'entendre : ce peuple que vous avez tenu si longtemps pour un peuple de charme et de pittoresque fut un peuple de héros, et si vous voulez connaître son âme, ne la cherchez pas dans sa peinture, mais cherchez-la dans sa musique ou les chants sur les harpes de fer, dans le chant des morts et le chant des héros, l'un des plus profonds symboles de la profonde Asie. »

L'originalité de la vision de Malraux apparaît clairement dans de telles paroles. En 1960, et même aujourd'hui, pour quel autre voyageur, pour quel écrivain français le « Japon véritable » est-il signifié par Takanobu, par le chant des morts et non par les estampes ? Le regard de Malraux allait au-delà du pittoresque, au-delà des apparences : « Il regardait, mais ne voyait pas la même chose que nous », écrira Tadao Takémoto, témoin de son dernier séjour au Japon6.

En 1963, Malraux fit organiser au Petit Palais une exposition intitulée L'au-delà dans l'art japonais, qui faisait une large place à l'art du bouddhisme zen. Neuf ans plus tard, il augmenta les Antimémoires d'un dialogue situé à Kyoto dans le Jardin-Sec du Ryoanji, avec un personnage qu'il appelle « le Bonze ». Puis, en mai 1974, eut lieu son dernier voyage dans l'archipel. Grâce aux kami (on appelle ainsi, dans le shintô, les esprits invisibles), grâce surtout au Professeur Bernard Frank, ancien directeur de la Maison franco-japonaise, un itinéraire fut conçu pour permettre à Malraux de découvrir des lieux qu'il n'avait jamais vus. C'est ainsi qu'il put se rendre pour la première fois dans le massif de Kii où il contempla la cascade de Nachi, puis au grand temple d'Isé. De l'impression que ces lieux produisirent sur lui, nous possédons un témoignage irremplaçable, celui de son traducteur Tadao Takémoto qui l'accompagna tout au long de son périple. Devant la cascade, Malraux murmura : « J'ai rarement été ému par la Nature... » « Ses traits allaient se changer en expression presque pleurante. Il tendit la main droite vers la cascade, et dit : "C'est Amaterasu..." Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre lui échapper ici le nom de la Déesse Solaire, suprême divinité du culte shintô ! [...] Qu'a-t-il vu, lui, pèlerin agnostique aux yeux bleus ? 7»

Deux ans plus tard, Malraux répondit en partie à cette question en parlant dans L'Intemporel du « sacré de la cataracte, devant laquelle brûlaient les offrandes », et en ajoutant dans une pudique parenthèse : « c'était la première fois que j'éprouvais ce sentiment devant une chute d'eau, et je connais le Niagara 8 ». Si nous lisons correctement, cela signifie que Malraux, à Nachi, a éprouvé le sacré de la nature - expérience sans doute bouleversante pour celui qui, jusque-là, avait surtout ressenti l'indifférence des arbres et des astres...

Deux jours après Nachi, ce fut le temple d'Isé. Là encore, Malraux apparut bouleversé à son compagnon : il « devait avoir obtenu une certaine confidence de l'univers. Les mots que je pus saisir à peine [...] étaient : "C'est la Lumière... Le Japon a le moment où il retrouve son sacré sans caverne... La cascade, ces grands pins, ce sont les mêmes images : le sacré du soleil..."9 ».

Dans la dernière scène de La Condition humaine déjà - quarante ans plus tôt -, au terme d'un roman dominé par les clairs-obscurs d'une atmosphère tour à tour brumeuse et nocturne, Malraux avait évoqué « l'éblouissement du printemps japonais » et la baie de Kobé saturée de lumière...

En 1974, à son retour en France, en vue de la parution du Miroir des limbes dans la Pléiade, il ajouta encore aux Antimémoires un passage sur le Japon, qui témoigne de l'écho que la cascade de Nachi et le temple d'Isé avaient trouvé en lui. Nous y lisons notamment : « Nos architectes ont rêvé leurs cathédrales comme des pierres d'éternité, ceux d'Isé ont rêvé la leur comme le plus grandiose des nuages. Et cet éphémère parle d'éternité plus puissamment que les cathédrales, que les Pyramides. [...] Comme les Esprits des forêts, de la cascade de Nachi qui tombe de cent mètres et semble jaillir [...] ; piliers tendus, cascade tendue, lame de sabre perdue dans la lumière. Le Japon 10. »

1. Antimémoires, « Folio », p. 235.
2. Ibid., p. 236.
3. Gallimard, 1933.
4. Le Modèle indou, Hachette, 1978.
5.Antimémoires, « Folio », p. 464.
6.André Malraux et la cascade de Nachi, Julliard, 1989.
7. Tadao. Takémoto, André Malraux et la cascade de Nachi, éd. cit., pp. 100-102.
8. L'Intemporel, p. 208.
9. André Malraux et la cascade de Nachi, pp. 111-112.
10. Antimémoires, « Folio », p. 475.