Avant d'être un écrivain, André Malraux fut un lecteur avide, un critique littéraire et un éditeur de textes rares.
Parmi ses contemporains, les auteurs qui l'intéressent le plus sont d'une part les poètes de la modernité, héritiers de
Baudelaire et de Rimbaud (Apollinaire, Max Jacob, Cendrars) ; d'autre part les écrivains-voyageurs attirés par l'Orient ou l'Asie
(Loti, Barrès, Morand dont il présenta Bouddha vivant dans la N.R.F., en 1927) ; enfin des romanciers dont l'oeuvre entretient
des rapports avec le fantastique (Pierre Mac Orlan, Pierre Véry et, d'une certaine manière, Georges Bernanos - trois auteurs auxquels il
consacra une note de lecture dans la N.R.F., entre 1923 et 1929). Mais ce classement est évidemment trop schématique, car
Malraux admire également Gide et Valéry, auxquels aucune de ces catégories ne convient, ou encore Claudel, qui fut à
la fois l'héritier de Rimbaud (le Claudel de Tête d'or) et un pèlerin de l'Extrême-Orient.
Parmi les textes consacrés par Malraux à ses contemporains, certains signalent une admiration particulière, notamment son compte rendu
de L'Imposture de Bernanos et sa préface à Sanctuaire de Faulkner.
Le premier parut dans la N.R.F.
du 1er mars 1928. Le jeune Malraux y saluait en Bernanos un auteur qui « ne se soumet pas au réel communément reconnu
» et qui « vit dans un monde particulier, créé par lui ». Tout agnostique qu'il est,
Malraux est saisi par la force avec laquelle Bernanos parvient à imposer à son lecteur la présence presque physique du surnaturel,
et il n'hésite pas à écrire de certaines scènes du roman (la mort de l'abbé Chevance par exemple) qu'elles sont
« parmi les plus belles de la fiction moderne, par la profondeur et par la puissance ». L'intérêt de Malraux pour ce
romancier ne fut pas sans lendemain puisqu'une cinquantaine d'années après ce premier article, il écrivit une longue préface
pour une réédition du Journal d'un curé de campagne, le chef-d'oeuvre de Bernanos1. Il y exalte la création
bernanosienne avec plus d'enthousiasme encore que dans l'article de 1928 : « Bernanos halète vers un surnaturel nocturne qui serait seulement
romantique sans les paroles, les sentiments, les états psychiques qu'il suscite et auxquels il doit son pouvoir de transfiguration. »
Quant à William Faulkner, Malraux préface en 1933 la traduction
française de Sanctuaire : « Certains grands romans furent d'abord pour leur auteur la création de la seule chose qui
pût le submerger. Et, comme Lawrence s'enveloppe dans la sexualité, Faulkner s'enfouit dans l'irrémédiable. [...]
Et peut-être l'irrémédiable est-il son seul vrai sujet, peut-être ne s'agit-il jamais pour lui que de parvenir à
écraser l'homme2. »
La dernière phrase de la préface est devenue célèbre : «
Sanctuaire, c'est l'intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier. » Dans les années qui suivirent,
si absorbé qu'il fût par ses propres ouvrages, Malraux n'a pas cessé d'exprimer à travers une préface
sa sympathie ou son admiration pour tel ou tel de ses contemporains. Pour son ami Manès Sperber en préfaçant
Qu'une larme dans l'océan : « Avec la même confiance que j'ai écrit jadis de D.H. Lawrence méconnu, de
Faulkner inconnu, qu'ils étaient ce que chacun sait aujourd'hui, j'écris que ce livre est un des hauts récits d'Israël. »
Pour l'écrivain néerlandais Eddy du Perron (le dédicataire de La Condition humaine), en préfaçant
Le Pays d'origine ; pour son vieil ami José Bergamin, en préfaçant Le Clou brûlant : «
Voici donc ce que pense, dans quelques domaines majeurs, l'écrivain qui représenta le catholicisme dans les rangs des
révolutionnaires espagnols. »
Que ces trois livres soient des traductions témoigne aussi de l'intérêt de
Malraux pour les littératures étrangères.
Quant aux contemporains qui se sont exprimés sur Malraux, ils sont nombreux.
Gide, Montherlant, plus tard Gadenne, Jorge Semprun admirèrent profondément L'Espoir. Jean Cayrol, de retour de Mathausen,
notera dans Lazare parmi nous : « Toute lecture de Malraux nous laissait à vif, sans défense, comme offerts. »
Et plus tard, dans La Promesse de l'aube, Romain Gary dira plusieurs fois sa préférence fraternelle pour l'auteur du
Musée Imaginaire. En 1969, François Mauriac écrira : « Malraux, du moins je le crois, demeure le plus grand
écrivain français vivant et à coup sûr le plus singulier. » Plus récemment, à un François
Mitterrand dédaigneux, Elie Wiesel opposait son admiration pour le style et l'univers de Malraux3.
Mais il eut aussi, bien sûr, ses détracteurs : avant la guerre Robert Brasillach ; après la guerre,
et pour des raisons diverses, Claude Simon ou Simone de Beauvoir dont la critique des Antimémoires, qu'elle éreinte dans
Tout compte fait, est violente (et non dénuée de mauvaise foi). Mais une oeuvre qu'on attaque, c'est encore une oeuvre qui compte.
1. Plon, 1974.
2. William Faulkner, Sanctuaire, « Folio », p. 9.
3. François Mitterrand / Elie Wiesel, Mémoire à deux voix, Odile Jacob, 1995, p. 179.