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André Malraux / La condition humaine
 

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Avril 1933 : La Condition humaine, troisième roman de Malraux, paraît chez Gallimard et recevra le prix Goncourt en décembre. Le roman évoque un moment de la révolution chinoise situé au printemps 1927 (l'action commence précisément le 21 mars). Sa résonance pascalienne a souvent été soulignée. Malraux lui-même écrivait à Gaëtan Picon peu après la publication du livre : « Le cadre n'est naturellement pas fondamental. L'essentiel est évidemment ce que vous appelez l'élément pascalien. » L'élément pascalien, c'est-à-dire l'insistance sur l'inévitable soumission de l'homme à ce qui le dépasse ou le détruit, à commencer par la mort, et, si cet homme n'a pas la foi - ce qui est le cas de Malraux -, au désespoir qui en résulte, à ce que Pascal appelait la misère de l'homme sans Dieu. D'où la question posée dans la première partie du roman : « Que faire d'une âme, s'il n'y a ni Dieu ni Christ ? 1» L'élément pascalien, c'est aussi l'importance accordée à la pensée, en laquelle - disait Pascal - consiste toute notre dignité.

« Qu'appelez-vous la dignité ? » demande König à Kyo.« Le contraire de l'humiliation 2

Mais s'il partage l'angoisse de Pascal, Malraux ne partage pas sa foi et pour lui, « c'est dans l'accusation de la vie que se trouve la dignité fondamentale de la pensée ». Cette phrase met l'accent sur une dimension essentielle du roman. Accusatrice, en effet, la misère si souvent évoquée du peuple de Shangaï, « ceux qui travaillent seize heures par jour depuis l'enfance, le peuple de l'ulcère, de la scoliose, de la famine » ; accusatrices la destinée d'Hemmelrich, la maladie de son enfant et sa mort atroce ; accusateur le tragique destin de Katow. Accusatrice aussi la présence obsédante du sang : du sang noir qui coule le long du poignard de Tchen, du sang répandu sur la robe de mariée de la jeune fille qui a essayé de se suicider avec une lame de rasoir parce qu'on « la forçait à épouser une brute respectable » ; la présence des grandes taches de sang qui attendent Hemmelrich de retour dans sa boutique... De telles scènes disent assez que La Condition humaine est une oeuvre violente et pathétique. Mais elle est aussi le roman de la fraternité, qui culmine dans le don de Katow.

« J'ai essayé d'exprimer la seule chose qui me tienne à coeur et de montrer quelques images de la grandeur humaine. Les ayant rencontrées dans ma vie dans les rangs des communistes chinois, écrasés, assassinés, jetés vivants dans les chaudières et détruits de toute façon, c'est pour ces morts que j'écris. Que ceux qui mettent leur passion politique avant le goût de la grandeur où qu'elle soit, s'écartent d'avance de ce livre : il n'est pas fait pour eux3. »

Montrer quelques images de la grandeur humaine : par cette expression Malraux résume fort bien sa perspective et son ambition ; il laisse entendre aussi un indéniable accent cornélien.

Comme le sera plus tard le narrateur des Noyers de l'Altenburg, Malraux fut en effet obsédé par « la noblesse que les hommes ignorent en eux ».

1. La Condition humaine, « Folio », p. 67.
2. Ibid., p. 288.
3. Déclaration de Malraux après la remise du prix Goncourt. Actualités Gaumont, décembre 1933.