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Stéphane Mallarmé / Le livre
 

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« Le Livre, instrument spirituel », Divagations


Dans sa lettre autobiographique à Verlaine, le poète qui, à 43 ans, n'avait encore publié aucun recueil, faisait cet aveu très calculé : «... j'ai toujours rêvé et tenté autre chose, avec une patience d'alchimiste, prêt à y sacrifier toute vanité et toute satisfaction, comme on brûlait jadis son mobilier et les poutres de son toit, pour alimenter le fourneau du Grand Œuvre. Quoi ? c'est difficile à dire : un livre, tout bonnement, en maints tomes, un livre qui soit un livre, architectural et prémédité, et non un recueil des inspirations de hazard, fussent-elles merveilleuses... J'irai plus loin, je dirai : le Livre persuadé qu'au fond il n'y en a qu'un, tenté à son insu par quiconque a écrit, même les Génies. L'explication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poëte et le jeu littéraire par excellence : car le rythme même du livre alors impersonnel et vivant, jusque dans sa pagination, se juxtapose aux équations de ce rêve, ou Ode47. »

Ce rêve du Livre, qui devait devenir pour la postérité l'emblème de Mallarmé, avait déjà toute une histoire ; il remontait en fait à la grande crise du printemps de 1866 qui lui avait révélé d'un coup la perspective de son œuvre à venir, une œuvre qui était déjà la version moderne du grand œuvre alchimique, et qui se proposait comme une synthèse réflexive de la Beauté. À cette époque-là, il s'agissait bien d'une œuvre à accomplir, pour laquelle le poète se donnait dix ou vingt ans. Vingt ans après, soit au moment où Mallarmé mettait, par l'entremise de Verlaine, son rêve sur la place publique, le Livre rêvé n'était plus une œuvre possible à échéance humaine, mais une sorte de limite idéale de la littérature universelle, dont tous les livres réels ne sont que la lointaine approximation :

«... je réussirai peut-être ; non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait être je ne sais qui pour cela !) mais à en montrer un fragment d'exécuté, à en faire scintiller par une place l'authenticité glorieuse, en indiquant le reste tout entier auquel ne suffit pas une vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j'ai connu ce que je n'aurai pu accomplir48. »

Rêver ce Livre impossible, c'était en tout cas redéfinir la littérature comme une entreprise tout à la fois nécessaire et impossible, en tant qu'elle vise à ressaisir, ou à réfléchir, la face cachée dans le langage de l'histoire humaine.

Quelque soixante ans après la mort du poète, Jacques Scherer publiait sous un titre à la fois provocateur et prudent - Le « Livre » de Mallarmé - deux cents feuillets pour le moins énigmatiques. Le « Livre » n'était évidemment pas le Livre, mais ces notes arithmétiques plus souvent que poétiques montraient aussi que la réflexion mallarméenne sur le livre ne se limitait pas à la postulation d'un idéal lointain. La question du livre, c'était aussi celle de l'auteur, de la structure, de la diffusion, bref, de la lecture. À travers un rituel empruntant à la fois à la liturgie catholique, au concert et à la représentation théâtrale, Mallarmé tentait en somme, dans ses séances de lecture, de relever au nom de la littérature le défi wagnérien de l'œuvre d'art totale.

 

47 - Lettre du 16 novembre 1885.
48 - Ibid.