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Stéphane Mallarmé / Hommages et tombeaux
 

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Le Tombeau d'Edgar Poe


Une bonne partie de l'œuvre de Mallarmé, tant en vers qu'en prose, relève du genre de l'hommage : c'est le cas, dans les Poésies, des « Tombeaux » - « Tombeaux » de Gautier (Toast funèbre), de Poe, de Baudelaire, de Verlaine - ou des « Hommages » proprement dits, à Wagner, à Puvis de Chavannes, à Vasco de Gama ; c'est aussi le cas, dans Divagations, des Quelques médaillons et portraits en pied qui évoquent les figures de Villiers de l'Isle-Adam, de Verlaine, de Rimbaud, de Laurent Tailhade, de Beckford, de Tennyson, de Banville, de Poe, de Whistler, de Manet et de Berthe Morisot. Et l'on sait qu'un des tout premiers poèmes en prose fut cette « Symphonie littéraire » en forme de triptyque consacré à Gautier, Baudelaire et Banville. Dans ces hommages de formes très diverses aux grands aînés ou aux contemporains, aux poètes mais aussi aux peintres et aux musiciens, Mallarmé ne faisait pas que payer son tribut à la république des lettres et des arts. Tout en marquant sa reconnaissance à des auteurs ou à des œuvres qui furent pour lui tutélaires, et qui font de tout poète un héritier, le rêveur du livre manifestait aussi, en un temps qui mettait volontiers l'accent sur le caractère personnel, voire narcissique, de l'écriture, la dimension collective de ce qui était pour lui une aventure de l'esprit humain : «... tous les livres, contiennent la fusion de quelques redites comptées : même il n'en serait qu'un - au monde, sa loi - bible comme la simulent des nations. La différence, d'un ouvrage à l'autre, offrant autant de leçons proposées dans un immense concours pour le texte véridique, entre les âges dits civilisés ou - lettrés43. »

Parmi tous les hommages, une place à part doit évidemment être faite aux « Tombeaux ». À travers ce genre poétique traditionnel, Mallarmé propose, contre l'immortalité religieuse, la formule d'une apothéose proprement poétique. Si vile que soit la mort, elle est en effet ce qui parachève le travail de l'écriture - « La divine transposition, pour l'accomplissement de quoi existe l'homme, va du fait à l'idéal44 » - en séparant définitivement l'œuvre de son auteur, et en consacrant ainsi l'autonomie des mots, à commencer par le plus référentiel d'entre eux, le nom même du poète : « Le nom du poète mystérieusement se refait avec le texte entier qui, de l'union des mots entre eux, arrive à ne former qu'un, celui-là, significatif, résumé de toute l'âme [...] 45. »

De Poe devenu la figure emblématique du Poète à Verlaine tellement identifié au génie du vers que son nom ouvre et ferme à la fois le cercle magique du vers (« Verlaine ? Il est caché parmi l'herbe, Verlaine »), les « Tombeaux » dégagent ainsi ce que Toast funèbre appelle « le mystère d'un nom », mais par là même ils sont aussi le modèle réduit du grand œuvre de celui qui répondait en 1891 à Jules Huret : « Pour moi, le cas d'un poète, en cette société qui ne lui permet pas de vivre, c'est le cas d'un homme qui s'isole pour sculpter son propre tombeau46. »

 

43 - « Crise de vers », Divagations.
44 - « Théodore de Banville », Divagations.
45 - « Tennyson vu d'ici », Divagations.
46 - Réponse à l'enquête de Jules Huret sur l'évolution littéraire.