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Stéphane Mallarmé / Le coup de dés
 

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« L'Action restreinte », Divagations


En mai 1897, la revue internationale Cosmopolis publiait sous la signature de Mallarmé ce qu'une note de la rédaction présentait comme une « œuvre d'un caractère entièrement nouveau », Un coup de dés jamais n'abolira le hasard . Encore la publication de Cosmopolis n'était-elle, par rapport au vœu du poète, qu'une demi-mesure, puisque l'unité du poème, pour des raisons matérielles de fabrication de la revue, restait la page simple et non la double page. Aussitôt après cette première et encore imparfaite publication, Mallarmé s'occupa donc de réaliser pour Ambroise Vollard ce qui devait être l'édition définitive, illustrée de lithographies d'Odilon Redon. Cette édition, qui donna lieu à de nombreuses épreuves de l'imprimerie Didot, ne parut jamais, pour d'obscures raisons, et ce n'est qu'en 1914 que fut publiée, par les soins du Dr Bonniot, l'édition originale (et point tout à fait conforme) du Coup de dés. Paul Valéry a raconté comment, en mars 1897, en lui montrant les épreuves du Coup de dés, Mallarmé lui aurait demandé : « Ne trouvez-vous pas que c'est un acte de démence ? » Et Valéry de commenter : « Il a essayé, pensai-je, d'élever enfin une page à la puissance du ciel étoilé !40 »

Avec le coup de dés, Mallarmé, qui avait jusque-là manifesté, en ces temps de crise de vers, une fidélité absolue au vers fixe, allait d'un coup bien au-delà de la simple libération symboliste du vers ; tirant toutes les conséquences du vœu maintes fois proclamé de reprendre à la musique son bien, il inventait une forme nouvelle, une véritable partition poétique comme le soulignait la préface rédigée pour l'édition Cosmopolis : «... de cet emploi à nu de la pensée avec retraits, prolongements, fuites, ou son dessin même, résulte, pour qui veut lire à haute voix, une partition ». Mais cette partition pour l'œil réalise aussi une forme de synthèse de l'espace pictural et du temps musical. Dans une lettre à Camille Mauclair, Mallarmé commentait son poème en ces termes : « Au fond, des estampes : je crois que toute phrase ou pensée, si elle a un rythme, doit le modeler sur l'objet qu'elle vise et reproduire, jetée à nu, immédiatement, comme jaillie en l'esprit, un peu de l'attitude de cet objet quant à tout. La littérature fait ainsi sa preuve : pas d'autre raison d'écrire sur du papier41. »

En un temps où triomphait sur la scène la totale œuvre d'art de Wagner, Mallarmé réalisait ainsi, dans l'espace du livre, sa propre synthèse des arts, une synthèse des arts qui est, de quelque façon qu'on l'envisage, une fiction : cette fiction, qui s'énonce comme telle (« Tout se passe, par raccourci, en hypothèse ; on évite le récit42 ») et qui semble se démonter elle-même pour manifester le Rien qui est la vérité (« Rien [...] n'aura eu lieu [...] que le lieu »), n'a lieu que dans le seul espace poétique ouvert par la tautologie cachée de la phrase titre : « Un coup de dés jamais n'abolira le hasard », c'est-à-dire, si l'on rend au mot hasard son étymologie, « Un coup de dés jamais n'abolira le dé ».

 

40 - Paul Valéry, Œuvres, Bibl. de la Pléiade, Gallimard, 1957, p. 625.
41 - Lettre du 8 octobre 1897.
42 - Préface du coup de dés.