
« L'Action restreinte », Divagations
En mai 1897, la revue internationale
Cosmopolis publiait sous la signature de Mallarmé ce qu'une note de la rédaction
présentait comme une « uvre d'un caractère entièrement
nouveau », Un coup de dés jamais n'abolira le hasard . Encore la
publication de Cosmopolis n'était-elle, par rapport au vu du poète,
qu'une demi-mesure, puisque l'unité du poème, pour des raisons matérielles
de fabrication de la revue, restait la page simple et non la double page. Aussitôt
après cette première et encore imparfaite publication, Mallarmé s'occupa
donc de réaliser pour Ambroise Vollard ce qui devait être l'édition
définitive, illustrée de lithographies d'Odilon Redon. Cette édition,
qui donna lieu à de nombreuses épreuves de l'imprimerie Didot, ne parut jamais,
pour d'obscures raisons, et ce n'est qu'en 1914 que fut publiée, par les soins du
Dr Bonniot, l'édition originale (et point tout à fait conforme) du
Coup de dés. Paul Valéry a raconté comment, en mars 1897, en
lui montrant les épreuves du Coup de dés, Mallarmé lui aurait
demandé : « Ne trouvez-vous pas que c'est un
acte de démence ? » Et Valéry de commenter : « Il
a essayé, pensai-je, d'élever enfin une page à la puissance du
ciel étoilé !40 »
Avec le coup de dés,
Mallarmé, qui avait jusque-là manifesté, en ces temps de crise de vers, une
fidélité absolue au vers fixe, allait d'un coup bien au-delà de la
simple libération symboliste du vers ; tirant toutes les conséquences du
vu maintes fois proclamé de reprendre à la musique son bien, il inventait
une forme nouvelle, une véritable partition poétique comme le soulignait la
préface rédigée pour l'édition Cosmopolis : «...
de cet emploi à nu de la pensée avec retraits, prolongements, fuites, ou son dessin
même, résulte, pour qui veut lire à haute voix, une partition ».
Mais cette partition pour l'il réalise aussi une forme de synthèse de l'espace
pictural et du temps musical. Dans une lettre à Camille Mauclair, Mallarmé commentait
son poème en ces termes : « Au fond, des estampes : je crois que toute
phrase ou pensée, si elle a un rythme, doit le modeler sur l'objet qu'elle vise et reproduire,
jetée à nu, immédiatement, comme jaillie en l'esprit, un peu de l'attitude de
cet objet quant à tout. La littérature fait ainsi sa preuve : pas d'autre
raison d'écrire sur du papier41. »
En un temps où triomphait
sur la scène la totale uvre d'art de Wagner, Mallarmé réalisait ainsi,
dans l'espace du livre, sa propre synthèse des arts, une synthèse des arts qui est,
de quelque façon qu'on l'envisage, une fiction : cette fiction, qui s'énonce
comme telle (« Tout se passe, par raccourci, en hypothèse ; on évite
le récit42 ») et qui semble se démonter elle-même pour
manifester le Rien qui est la vérité (« Rien [...] n'aura eu lieu
[...] que le lieu »), n'a lieu que dans le seul espace poétique ouvert
par la tautologie cachée de la phrase titre : « Un coup de dés
jamais n'abolira le hasard », c'est-à-dire, si l'on rend au mot hasard
son étymologie, « Un coup de dés jamais n'abolira le dé ».
40 - Paul Valéry, uvres, Bibl. de la Pléiade, Gallimard, 1957, p. 625.
41 - Lettre du 8 octobre 1897.
42 - Préface du coup de dés.