
« Richard Wagner. Rêverie d'un poète français »,
Divagations
La conscience poétique fut toujours chez Mallarmé inséparable d'une
conscience linguistique qui devait l'amener à définir le double état de la
parole et à substituer à la vieille opposition formelle du vers et de la prose une
opposition en termes d'usage ou de fonction, ce que Roman Jakobson appellerait fonction
poétique et fonction référentielle.
C'est en 1869 que le poète,
à la suite de la lecture de Descartes, avait trouvé dans l'étude du langage,
et sous le signe de la fiction, l'issue d'une crise de quatre années. À cette date,
Mallarmé se proposait de préparer une licence ès lettres avant d'envisager une
thèse en linguistique, ces travaux universitaires étant conçus
comme « le fondement scientifique35 » de son uvre.
Ainsi, après s'être constitué sa bibliothèque de linguistique en faisant
appel aux compétences de son ami Lefébure, il eut en particulier le projet
d'étudier au début de 1870 une Grammaire comparée des langues
indo-germaniques, sans doute celle de Franz Bopp, le fondateur du comparatisme linguistique.
Cette étude du langage avait pour but de ressaisir théoriquement la découverte
que Mallarmé avait faite, en creusant le vers, au printemps de 1866, à savoir
que « nous ne sommes que de vaines formes de la matière, - mais bien sublimes
pour avoir inventé Dieu et notre âme36 ». La question du langage
se liait ainsi à celle du divin, et la thèse de linguistique devait naturellement
s'accompagner d'une thèse latine sur la divinité, pour montrer que l'idée de
dieu n'était qu'un produit du développement inconscient du langage.
C'est à cette époque sans doute que Mallarmé lut les ouvrages de
Max Müller, ce linguiste fondateur de la mythologie comparée qui avait montré
que les dieux de la mythologie n'étaient que des mots, et la mythologie elle-même,
ce lieu privilégié de la conjonction des mots et des dieux, une maladie du langage.
Ces projets de thèse sur le langage furent abandonnés lorsque Mallarmé
s'installa à Paris. Il n'en reste aujourd'hui que quelques notes succinctes. Mais
la réflexion linguistique et poétique de Mallarmé sur les mots et les
dieux ne s'arrêta pas en 1871. Elle prit simplement une autre forme, celle de travaux
alimentaires, ou à caractère pédagogique, comme en témoignent
Les Mots anglais, publié en 1877 et Les Dieux antiques, publié
en 1880, et librement adapté d'un manuel de G.W. Cox, vulgarisateur anglais de
Max Müller. Surtout, cette réflexion se perpétua dans les quinze
dernières années de Mallarmé à travers ses Divagations.
Ces Divagations ou poèmes critiques qui, quel qu'en fût le prétexte
apparent, traitaient « un sujet de pensée, unique37 »,ne
cessèrent en effet d'« opérer, en public, le démontage impie
de la fiction et conséquemment du mécanisme littéraire, pour étaler
la pièce principale ou rien38 » ; elles ne cessèrent
en somme, pour peu qu'on rende à la littérature, ou à la fiction, tout
ce qui procède des lettres, de déconstruire toutes les mythologies contemporaines,
mythologies littéraires au sens strict, mais aussi politiques, économiques,
sociales et religieuses. La déconstruction linguistique des dieux antiques se doublait
ainsi avec les Divagations d'une déconstruction poétique des
divinités modernes.
35 - Lettre à Lefébure du 20 mars 1870.
36 - Lettre à Cazalis du 28 avril 1866.
37 - Préface des Divagations.
38 - La Musique et les Lettres.