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Stéphane Mallarmé / Les mots et les dieux
 

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« Richard Wagner. Rêverie d'un poète français », Divagations


La conscience poétique fut toujours chez Mallarmé inséparable d'une conscience linguistique qui devait l'amener à définir le double état de la parole et à substituer à la vieille opposition formelle du vers et de la prose une opposition en termes d'usage ou de fonction, ce que Roman Jakobson appellerait fonction poétique et fonction référentielle.

C'est en 1869 que le poète, à la suite de la lecture de Descartes, avait trouvé dans l'étude du langage, et sous le signe de la fiction, l'issue d'une crise de quatre années. À cette date, Mallarmé se proposait de préparer une licence ès lettres avant d'envisager une thèse en linguistique, ces travaux universitaires étant conçus comme « le fondement scientifique35 » de son œuvre. Ainsi, après s'être constitué sa bibliothèque de linguistique en faisant appel aux compétences de son ami Lefébure, il eut en particulier le projet d'étudier au début de 1870 une Grammaire comparée des langues indo-germaniques, sans doute celle de Franz Bopp, le fondateur du comparatisme linguistique. Cette étude du langage avait pour but de ressaisir théoriquement la découverte que Mallarmé avait faite, en creusant le vers, au printemps de 1866, à savoir que « nous ne sommes que de vaines formes de la matière, - mais bien sublimes pour avoir inventé Dieu et notre âme36 ». La question du langage se liait ainsi à celle du divin, et la thèse de linguistique devait naturellement s'accompagner d'une thèse latine sur la divinité, pour montrer que l'idée de dieu n'était qu'un produit du développement inconscient du langage. C'est à cette époque sans doute que Mallarmé lut les ouvrages de Max Müller, ce linguiste fondateur de la mythologie comparée qui avait montré que les dieux de la mythologie n'étaient que des mots, et la mythologie elle-même, ce lieu privilégié de la conjonction des mots et des dieux, une maladie du langage. Ces projets de thèse sur le langage furent abandonnés lorsque Mallarmé s'installa à Paris. Il n'en reste aujourd'hui que quelques notes succinctes. Mais la réflexion linguistique et poétique de Mallarmé sur les mots et les dieux ne s'arrêta pas en 1871. Elle prit simplement une autre forme, celle de travaux alimentaires, ou à caractère pédagogique, comme en témoignent Les Mots anglais, publié en 1877 et Les Dieux antiques, publié en 1880, et librement adapté d'un manuel de G.W. Cox, vulgarisateur anglais de Max Müller. Surtout, cette réflexion se perpétua dans les quinze dernières années de Mallarmé à travers ses Divagations. Ces Divagations ou poèmes critiques qui, quel qu'en fût le prétexte apparent, traitaient « un sujet de pensée, unique37 »,ne cessèrent en effet d'« opérer, en public, le démontage impie de la fiction et conséquemment du mécanisme littéraire, pour étaler la pièce principale ou rien38 » ; elles ne cessèrent en somme, pour peu qu'on rende à la littérature, ou à la fiction, tout ce qui procède des lettres, de déconstruire toutes les mythologies contemporaines, mythologies littéraires au sens strict, mais aussi politiques, économiques, sociales et religieuses. La déconstruction linguistique des dieux antiques se doublait ainsi avec les Divagations d'une déconstruction poétique des divinités modernes.

 

35 - Lettre à Lefébure du 20 mars 1870.
36 - Lettre à Cazalis du 28 avril 1866.
37 - Préface des Divagations.
38 - La Musique et les Lettres.