
L'impressionnisme, qui fut jusqu'à un certain point, par son goût du plein
air et son rejet des conventions de l'académisme, la forme picturale du naturalisme -
il fut défendu comme tel par Zola -, marqua aussi, dans l'histoire de la peinture,
une crise de la représentation comparable à celle qu'incarna Mallarmé
dans le champ littéraire : dans les deux cas, peinture et
poésie déplaçaient l'intérêt de la chose
représentée à l'acte même de la représentation et à
ses moyens propres, picturaux (les couleurs) ou poétiques (les mots).
De cette révolution picturale, le poète fut en tout cas un observateur
privilégié dès les premières années de son installation
parisienne : c'est en 1874 que le tableau de Monet, Impression, soleil levant,
suggéra au critique Louis Leroy l'appellation d'impressionnisme pour caractériser
les peintres indépendants qui avaient décidé d'exposer en marge du
Salon offciel (Cézanne, Degas, Monet, Pissarro, Renoir). À la même date,
deux des trois tableaux envoyés par Manet furent refusés par le jury du Salon.
Mallarmé, qui connaissait sans doute le peintre depuis 1873, écrivit dans La
Renaissance artistique et littéraire un article vengeur. Deux ans après, il
publiait dans la revue londonienne The Art Monthly Review un très long article,
The Impressionnists and Édouard Manet (dont le texte français est
malheureusement perdu) ; tout en faisant l'éloge de cette peinture de plein air,
le poète y soulignait la spécificité d'un art voué à rendre
la fluidité de l'eau et l'aspect passager du spectacle naturel. Ami de Manet, qui illustra
sa traduction du Corbeau et L'Après-midi d'un faune, Mallarmé fut aussi
l'ami de Monet, de Renoir, de Degas, de Berthe Morisot, de Gauguin ; mais si l'on peut parler
à son propos d'impressionnisme littéraire, il ne s'est nullement contenté de
transposer à la poésie les procédés nouveaux de ses amis peintres :
il n'avait en effet pas attendu les années 1870 et son compagnonnage avec les peintres
pour découvrir les ressources poétiques d'un art de l'allusion ou de la suggestion.
Dès la fin de 1864, il définissait ainsi sa poétique nouvelle :
« Peindre, non la chose, mais l'effet qu'elle produit. Le vers ne doit donc pas,
là, se composer de mots, mais d'intentions, et toutes les paroles s'effacer devant la
sensation31. » Si la métaphore est picturale, cette poétique
nouvelle s'inspirait moins de la peinture contemporaine que de l'exemple offert par Poe et
sa Philosophy of composition (traduite par Baudelaire sous le titre de La Genèse
d'un poème) qui subordonnait l'acte créateur à l'effet à produire.
S'il y eut évidemment des influences réciproques entre l'impressionnisme pictural et
l'impressionnisme poétique, tous deux procédaient surtout d'une réflexion
sur la spécificité de chaque art, et dans les années 1880, c'est une autre
métaphore qui devait relayer la métaphore picturale, celle de la musique. Mais en
voulant reprendre à la musique son bien Mallarmé visait moins la musique
réelle qu'une musique idéale ainsi redéfinie : « Je fais
de la Musique, et appelle ainsi non celle qu'on peut tirer du rapprochement euphonique des mots,
cette première condition va de soi ; mais l'au-delà magiquement produit
par certaines dispositions de la parole, où celle-ci ne reste qu'à l'état
de moyen de communication matérielle avec le lecteur comme les touches du piano. Vraiment
entre les lignes et au-dessus du regard cela se passe, en toute pureté, sans l'entremise de
cordes à boyaux et de pistons comme à l'orchestre, qui est déjà
industriel ; mais c'est la même chose que l'orchestre, sauf que littérairement
ou silencieusement. Les poëtes de tous les temps n'ont jamais fait autrement et il est
aujourd'hui, voilà tout, amusant d'en avoir conscience. Employez Musique dans le sens
grec, au fond signifiant Idée ou rythme entre des rapports ; là, plus divine
que dans son expression publique ou symphonique 32. »
Lorsque Debussy
composa en 1894 son Prélude à l'après-midi d'un faune, Mallarmé
s'émerveilla de cette « illustration [...] qui ne présenterait
de dissonance avec [s]on texte, sinon qu'aller plus loin, vraiment, dans la nostalgie et
dans la lumière33 », mais eut aussi ce mot
révélateur : « Je croyais l'avoir moi-même mis en
musique34. »
31 - Lettre à Cazalis du 30 octobre 1864.
32 - Lettre à Edmund Gosse du 10 janvier 1893.
33 - Lettre à Debussy du 23 décembre 1894.
34 - Cité par Henri Mondor dans sa Vie de Mallarmé.