
Dans la vie de Mallarmé, Méry Laurent aurait
pu n'être qu'une présence familière et anecdotique, la part du sentiment le
plus banalement humain contre la part du rêve, la part des échotiers contre celle des
exégètes. Il est vrai que pour l'anecdote, celle que Mallarmé appelait
son « petit paon » avait de quoi retenir l'attention : née à
Nancy en 1849, rapidement émancipée par un mariage à quinze ans suivi presque
aussitôt d'une séparation définitive, elle s'était acquis sur les
scènes parisiennes à la fin du second Empire et au début de la III
e République une réputation de Vénus accessible, avant de
connaître l'aisance d'une demi-mondaine protégée par le riche Dr Evans,
le dentiste américain des têtes couronnées, et prodiguant
généreusement ses faveurs au petit monde des lettres et des arts. Mais la
généreuse Méry ne fut pas que la bonne fée (probablement platonique)
et la parfaite camarade du poète de 1884 à sa mort ; celle qui avait
été l'un des modèles favoris de Manet, et qui devait prêter quelques
traits à Madame Swann dans la Recherche du temps perdu, fut aussi pour Mallarmé
une inspiratrice privilégiée. Outre les poèmes qui lui sont dédiés -
Ô si chère de loin..., Dame/Sans trop d'ardeur..., Éventail de Méry
Laurent -, sa rose carnation et le blond trophée de ses cheveux ne sont sans doute
pas étrangers à nombre de sonnets qui prolongent l'érotisme poétique
de l'auteur du Faune : « La chevelure vol d'une flamme... »,
« Victorieusement fui... », « Quelle soie aux baumes de
temps... », « M'introduire dans ton histoire... ». On lui doit
encore la plus grande partie des Vers de circonstance, qu'elle inspira ou suscita comme
un jeu de société ou un art de salon, transformant le rêveur du Livre
évidemment consentant et discrètement ravi en « secrétaire du
paon » : « cela sort de chez toi29 » lui
écrivait Mallarmé en 1892, alors qu'il s'apprêtait à publier ses
quatrains-adresses. C'est elle enfin qui fut à l'origine de la commande des Contes
indiens, exercice de réécriture n'ayant d'autre finalité qu'une
rentrée d'argent toujours bienvenue. Un mot pourrait ainsi résumer cette relation
de quinze ans, un mot écrit pourtant à la suite de ce qui semble avoir été
plus qu'un malentendu entre eux, en septembre 1889 :
« Rien que de
la gratitude, Méry. Merci30. »
29 - Lettre du 29 septembre 1892.
30 - Lettre du 11 septembre 1889.