
Dans l'histoire des lettres, ou leur légende dorée,
les Mardis de Mallarmé sont un lieu obligé, à mi-chemin de l'académie
platonicienne et du salon précieux de la duchesse de Rambouillet. Tout en donnant à
Mallarmé, au temps du symbolisme triomphant, l'aura d'un maître, sinon d'un gourou,
ils furent en effet, pour la génération poétique de 1880 (Édouard Dujardin,
Charles Morice, Henri de Régnier, Francis Vielé-GriYn) et plus encore celle de 1890
(Paul Claudel, André Gide, Pierre Louÿs, Paul Valéry, Alfred Jarry) les serres
chaudes de l'initiation poétique. Mallarmé n'avait pourtant pas attendu la
consécration de la fin des années quatre-vingt pour avoir, comme la plupart de
ses confrères, son jour de réception. La première mention des Mardis, dans
la correspondance conservée, remonte ainsi à décembre 1877, quand le
poète écrivait à un jeune confrère :
« Je suis à la maison de mon côté tous les Mardis
soirs à coup sûr27. »
Les Poètes maudits de Verlaine et À rebours
de Huysmans devaient naturellement conduire au petit appartement du 89, rue de Rome un public
plus nombreux et plus fervent qui recevait comme un signe d'élection spirituelle l'invitation
tant convoitée. Dans un décor et selon un rituel immuables, « le mardi
de 4 à 7 » du début d'octobre à la fin du mois de mai, la petite
cohorte des Mardistes prenait place dans le salon déserté par les dames :
« On était là peu ou beaucoup, raconte Henri de Régnier, souvent
tout ce que la petite salle pouvait contenir entre les murs ornés de tableaux de choix, le
long d'un haut buffet ciselé de sculptures paysannes où brillaient des étains
et des poteries, autour de la table que dominait la douce lumière d'une lampe et sur laquelle
gisaient un livre, un encrier de laque rouge, un bol de porcelaine de Chine ou du tabac. [...]
Peu à peu l'échange préparatoire des propos se taisait à la parole
attendue, et on écoutait la souple et fine voix dessiner le contour de l'Idée28.
» Adossé à la cheminée dans une attitude presque sacerdotale
(« un peu de prêtre, un peu de danseuse » notait Rodenbach),
Mallarmé célébrait un culte de la parole intermédiaire entre la messe
(la fumée des cigarettes tenant lieu d'encens) et un concert de musique de chambre, en
développant l'arabesque de ce qu'il nommerait en les publiant ses Divagations.
S'il y a, dans ce rituel des Mardis, quelque chose d'une fin de siècle où la
littérature et plus encore la poésie suscitaient une religion volontiers
ésotérique, sinon sectaire, avec ses mages et ses chapelles, on peut y voir aussi
le modèle réduit, ou domestique, des séances de lecture qu'évoquent
tant de divagations et que décrivent les notes conservées de ce que Jacques Scherer
a appelé le « Livre » de Mallarmé.
27 - Lettre à Marius Roux du 11 décembre 1877.
28 - Henri de Régnier, Figures et Caractères, Mercure de France, 1901, p. 119-121.