
« Bucolique », Divagations
C'est en 1874 que Mallarmé, qui
depuis son retour à Paris à la fin de 1871 s'était mis en quête
d'une villégiature estivale, passa pour la première fois l'été
à Valvins, où il avait trouvé à louer deux pièces au
premier étage d'une maison au bord de la Seine. Désormais, à de
très rares infidélités près, il devait passer le plus clair
de son temps libre en bordure de la forêt de Fontainebleau et partager ainsi son
année entre la ville et la nature, la rue de Rome et la forêt. Dans ce
partage entre la ville et la forêt, la part de Valvins ne fit que croître avec
les années : les deux mois d'été s'augmentèrent
bientôt des vacances de Pâques et de Pentecôte, et, après la
mort d'Anatole, d'un pèlerinage à la Toussaint. Après sa retraite
en 1893, on peut suivre sur les cartes de visite l'allongement du séjour jusqu'à
dépasser la moitié de l'année : la mention « de
Juin à Octobre » devint « de Mai à Octobre »
puis « Mai-Novembre ».
Valvins offrit évidemment un
lieu privilégié à l'écriture de Mallarmé. Mais ce lieu de
retrait, de création et de recréation, fut bien loin d'être un
désert : le poète retrouvait dans les environs une bonne partie de
la république des lettres et des arts (d'Odilon Redon à Élémir
Bourges, d'Édouard Dujardin à Gabriel Séailles) qui, comme
la république oYcielle, aimait à prendre ses quartiers d'été à
l'ombre de la forêt de Fontainebleau. Dans les années quatre-vingt-dix,
Thadée Natanson et sa femme Misia firent de Valvins une annexe de La Revue blanche,
recevant pour des déjeuners, des concerts ou des promenades peintres,
poètes et musiciens. Dans sa lettre autobiographique Mallarmé terminait
ainsi l'évocation d'une « vie dénuée d'anecdotes »
par la célébration de Valvins :
« J'oubliais mes fugues,
aussitôt que pris de trop de fatigue d'esprit, sur le bord de la Seine et de la
forêt de Fontainebleau, en un lieu le même depuis des années : là
je m'apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale. J'honore
la rivière, qui laisse s'engouffrer dans son eau des journées entières
sans qu'on ait l'impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur
en yoles d'acajou, mais voilier avec furie, très-fier de sa flottille. »
Mais Valvins ne fut pas qu'un lieu de retrait ou de repos qui permit au poète
d'immortaliser une « yole à jamais littéraire ». À
proximité immédiate d'une cité qui était pour lui le lieu d'une
aliénation historique et sociale de l'homme, la nature de Valvins offrait la chance
d'un ressourcement ontologique en exhibant, dans l'embrasement automnal ou vespéral
de la forêt, ce qu'un poème en prose appelle « La Gloire ».
C'est cette gloire-là que la poésie rêvait de ressusciter au cur de
la cité, en lieu et place des feux d'artifice de la fête nationale, pour rendre
au citadin frustré « la solennisation auguste du dieu qu'il sait être
26 ».
26 - « Crayonné au théâtre », Divagations.