
« Bien que le Poëte ait sa femme dans sa Pensée, et son enfant dans
la Poësie22 », Mallarmé n'en fut pas moins, dans ce qu'on
nomme la vie réelle, mari et père, et cette réalité-là
transparaît aussi, même transfigurée, dans ses « productions
imaginatives ».
De Marie, la gouvernante allemande de sept ans son aînée
qu'il épousa à Londres en août 1863 après de longs mois de tribulations
sentimentales, et qui fut toute sa vie une épouse eVacée, souvent malade et
prématurément vieillie par la mort d'Anatole, l'uvre ne conserve, à
l'exception de l'éventail à elle tardivement dédié en 1891, que la
précoce image de la femme-sur « au regard de jadis » des tout
premiers poèmes en prose (Frisson d'hiver, La Pipe), et celle de la jeune
mère « allaitant son enfant » de Brise marine, devenue la
berceuse nourricière de Don du poème : « Ô la berceuse,
avec ta fille et l'innocence/De vos pieds froids, accueille une horrible naissance :/Et ta voix
rappelant viole et clavecin,/Avec le doigt fané presseras-tu le sein/Par qui coule en blancheur
sibylline la femme/Pour des lèvres que l'air du vierge azur affame ? » Mais en
contrepoint de ce motif de la mère à l'enfant, l'idée de paternité,
réelle autant que fictive, devait plus profondément marquer, de la naissance de
Geneviève à la mort d'Anatole, l'uvre de Mallarmé.
Le calendrier
favorisa cette double paternité : Geneviève naquit en effet, durant l'automne
1864, en ces jours où le poète concevait ce qui devait être le poème
de toute sa vie : Hérodiade. De cette coïncidence résulta à
la fois une gémellité et une concurrence imaginaires : « Je n'ai pas
fait de vers, tous ces temps-ci, mais j'ai eu une petite fille bien rythmée, dont les yeux ont
un bleu que je ne saurais pas mettre à mes rimes, et les cheveux se déploient
déjà avec l'allure de vos grands vers provençaux. Ce poème, naturellement,
me prive des autres23. »
Don du poème évoque cette
double naissance de Geneviève et d'Hérodiade, de la fille des nuits de Tournon
et de « l'enfant d'une nuit d'Idumée », et la création
poétique aura désormais quelque chose d'une maternité idéale à
l'image de celle du sonnet Une dentelle s'abolit... : « Mais, chez qui
du rêve se dore/Tristement dort une mandore/Au creux néant musicien// Telle que
vers quelque fenêtre/Selon nul ventre que le sien,/Filial on aurait pu naître. »
Avec la mort de son fils Anatole, emporté à l'automne 1879 à l'âge de
huit ans après une maladie de six mois, Mallarmé connut sans doute le drame de sa vie.
De ce drame témoignent les deux centaines de notes fort elliptiques publiées par
Jean-Pierre Richard en 1961, notes dans lesquelles Mallarmé tenta de concevoir un Tombeau
d'Anatole. Dans ce Tombeau qu'il ne parvint pas à écrire, le père
devait résorber le fils et « le recommencer en esprit », se faisant
ainsi l'héritier de son héritier pour permettre à « ce petit Ð
soi ð d'enfant » de parvenir à une forme de conscience, ou à sa
divinité.
« Je vais, à dater de maintenant
t'être père et mère »
lit-on dans une note où le poète interpellait le fils mort. On peut
évidemment ne voir dans cette uvre avortée qu'une uvre circonstancielle,
mais elle rejoignait aussi tragiquement le dessein de celui qui évoquait en mai 1879,
dans une lettre à Léon Dierx, « un des coins du drame de la vie, dont
c'est l'heure de soulever le rideau24 », et qui projetterait bientôt
le « seul drame à faire », « celui de l'Homme et de
l'Idée25 ». Si le Tombeau d'Anatole ne vit jamais le jour,
la question de la paternité spirituelle devait ressurgir quelques années après
dans le rêve de l'uvre, comme devait ressurgir dans le Coup de dés,
cet ultime avatar du drame d'Igitur qui est d'abord le drame de l'héritier,
du dernier descendant de sa race, la figure du petit mort en costume marin.
22 - Lettre à Cazalis du 14 mai 1867.
23 - Lettre au poète provençal Joseph Roumanille en guise de faire-part.
24 - Lettre du 7 mai 1879.
25 - Lettre à Barrès du 10 septembre 1885.