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Stéphane Mallarmé / Marie, Vève et Tole
 

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« Bien que le Poëte ait sa femme dans sa Pensée, et son enfant dans la Poësie22 », Mallarmé n'en fut pas moins, dans ce qu'on nomme la vie réelle, mari et père, et cette réalité-là transparaît aussi, même transfigurée, dans ses « productions imaginatives ».

De Marie, la gouvernante allemande de sept ans son aînée qu'il épousa à Londres en août 1863 après de longs mois de tribulations sentimentales, et qui fut toute sa vie une épouse eVacée, souvent malade et prématurément vieillie par la mort d'Anatole, l'œuvre ne conserve, à l'exception de l'éventail à elle tardivement dédié en 1891, que la précoce image de la femme-sœur « au regard de jadis » des tout premiers poèmes en prose (Frisson d'hiver, La Pipe), et celle de la jeune mère « allaitant son enfant » de Brise marine, devenue la berceuse nourricière de Don du poème : « Ô la berceuse, avec ta fille et l'innocence/De vos pieds froids, accueille une horrible naissance :/Et ta voix rappelant viole et clavecin,/Avec le doigt fané presseras-tu le sein/Par qui coule en blancheur sibylline la femme/Pour des lèvres que l'air du vierge azur affame ? » Mais en contrepoint de ce motif de la mère à l'enfant, l'idée de paternité, réelle autant que fictive, devait plus profondément marquer, de la naissance de Geneviève à la mort d'Anatole, l'œuvre de Mallarmé.

Le calendrier favorisa cette double paternité : Geneviève naquit en effet, durant l'automne 1864, en ces jours où le poète concevait ce qui devait être le poème de toute sa vie : Hérodiade. De cette coïncidence résulta à la fois une gémellité et une concurrence imaginaires : « Je n'ai pas fait de vers, tous ces temps-ci, mais j'ai eu une petite fille bien rythmée, dont les yeux ont un bleu que je ne saurais pas mettre à mes rimes, et les cheveux se déploient déjà avec l'allure de vos grands vers provençaux. Ce poème, naturellement, me prive des autres23. »

Don du poème évoque cette double naissance de Geneviève et d'Hérodiade, de la fille des nuits de Tournon et de « l'enfant d'une nuit d'Idumée », et la création poétique aura désormais quelque chose d'une maternité idéale à l'image de celle du sonnet Une dentelle s'abolit... : « Mais, chez qui du rêve se dore/Tristement dort une mandore/Au creux néant musicien// Telle que vers quelque fenêtre/Selon nul ventre que le sien,/Filial on aurait pu naître. »

Avec la mort de son fils Anatole, emporté à l'automne 1879 à l'âge de huit ans après une maladie de six mois, Mallarmé connut sans doute le drame de sa vie. De ce drame témoignent les deux centaines de notes fort elliptiques publiées par Jean-Pierre Richard en 1961, notes dans lesquelles Mallarmé tenta de concevoir un Tombeau d'Anatole. Dans ce Tombeau qu'il ne parvint pas à écrire, le père devait résorber le fils et « le recommencer en esprit », se faisant ainsi l'héritier de son héritier pour permettre à « ce petit Ð soi ð d'enfant » de parvenir à une forme de conscience, ou à sa divinité.

« Je vais, à dater de maintenant t'être père et mère »

lit-on dans une note où le poète interpellait le fils mort. On peut évidemment ne voir dans cette œuvre avortée qu'une œuvre circonstancielle, mais elle rejoignait aussi tragiquement le dessein de celui qui évoquait en mai 1879, dans une lettre à Léon Dierx, « un des coins du drame de la vie, dont c'est l'heure de soulever le rideau24 », et qui projetterait bientôt le « seul drame à faire », « celui de l'Homme et de l'Idée25 ». Si le Tombeau d'Anatole ne vit jamais le jour, la question de la paternité spirituelle devait ressurgir quelques années après dans le rêve de l'œuvre, comme devait ressurgir dans le Coup de dés, cet ultime avatar du drame d'Igitur qui est d'abord le drame de l'héritier, du dernier descendant de sa race, la figure du petit mort en costume marin.

 

22 - Lettre à Cazalis du 14 mai 1867.
23 - Lettre au poète provençal Joseph Roumanille en guise de faire-part.
24 - Lettre du 7 mai 1879.
25 - Lettre à Barrès du 10 septembre 1885.