
Réponse à l'enquête de Jules Huret sur l'évolution littéraire
Si l'épithète de Parnassien a aujourd'hui
mauvaise presse, Mallarmé n'en fut pas moins, historiquement au moins, un Parnassien.
Comme Verlaine et comme toute sa génération, la génération poétique
de 1860 (Catulle Mendès, François Coppée, José Maria de Heredia,
Léon Dierx, Sully Prudhomme, Louis Xavier de Ricard, Henri Cazalis, Albert Mérat,
Léon Valade...), il fit ses véritables débuts en 1866 à l'enseigne du
Parnasse contemporain dont les figures de proue s'appelaient Gautier, Banville, Leconte de
Lisle et, à un degré moindre, Baudelaire. Comme eux rebelle aux facilités du
lyrisme personnel et aux hasards de l'inspiration, il fit de l'art un absolu et voua un culte à
la forme stricte :
« Le hasard n'entame pas un vers, c'est la grande chose.
Nous avons, plusieurs, atteint cela 19... » Même après
la longue crise de la fin des années soixante d'où devait sortir une conscience
nouvelle de la poésie, il resta fidèle à ses amitiés parnassiennes
(Mendès, Coppée, Heredia) autant qu'à son admiration pour Leconte de Lisle
et, plus encore, pour Gautier et Banville. Il participa encore au second Parnasse avec la
Scène d'Hérodiade, contribua au Tombeau de Théophile Gautier,
et, si son Faune ne fut pas agréé par les censeurs du troisième
Parnasse, c'est à ses amis Cladel, Dierx et Mendès, qui l'avaient défendu,
qu'il dédia l'édition originale de l'églogue. Certes, l'esthétique de
celui qui voulait reprendre à la musique son bien fut aussi une esthétique
anti-parnassienne, dans la mesure où le parnasse perpétuait à ses yeux,
par sa référence constante au modèle pictural, un réalisme
désuet : « les jeunes sont plus près de l'idéal poétique
que les Parnassiens qui traitent encore leurs sujets à la façon des vieux philosophes
et des vieux rhéteurs, en présentant les objets directement. Je pense qu'il faut,
au contraire, qu'il n'y ait qu'allusion. [...] les Parnassiens, eux, prennent la
chose entièrement et la montrent ; par là ils manquent de mystère ;
ils retirent aux esprits cette joie délicieuse de croire qu'ils créent. Nommer
un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite de deviner
peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve 20.
» Mais l'auteur d'Hérodiade resta « au fond », comme
Baudelaire ou Flaubert, comme Verlaine ou Rimbaud, un Parnassien hors normes, ou plus subtil,
comme il l'avouait en 1894 à Charles Guérin : «... moi qui, au fond,
n'ai guère rompu le lien qui me rattache au Parnasse, mais peut-être l'affinai 21.
»
19 - Lettre à Coppée du 5 décembre 1866.
20 - Réponse à l'enquête de Jules Huret sur l'évolution littéraire.
21 - Lettre du 21 août 1894.