
Figure emblématique de l'imaginaire fin de siècle,
le personnage d'Hérodiade (que le poète confond délibérément avec
celui de Salomé) hanta Mallarmé pendant plus de trente ans. Elle apparut pour la
première fois au début de 1864 dans le poème Les Fleurs, fleur parmi
les fleurs du mal : «... Et, pareille à la chair de la femme, la rose/ Cruelle,
Hérodiade en fleur du jardin clair,/Celle qu'un sang farouche et radieux
arrose ! » À la fin de la même année, Mallarmé
entreprit d'en faire le personnage éponyme d'une tragédie destinée au
théâtre, mais écrite sous le signe d'une poétique impressionniste :
« J'ai enfin commencé mon Hérodiade. Avec terreur, car
j'invente une langue qui doit nécessairement jaillir d'une poétique très
nouvelle, que je pourrais définir en ces deux mots : Peindre, non la chose, mais
l'effet qu'elle produit 11. » C'est une Hérodiade paradoxale
qui succédait à celle des Fleurs, non plus rose cruelle mais triste
fleur éprise de sa virginité. Quand le refus du Faune, à la fin de
l'été 1865, eut ruiné les espérances théâtrales de
Mallarmé, celui-ci reprit son Hérodiade, « non plus tragédie,
mais poème12 », et entreprit de compléter la
scène déjà écrite d'une ouverture musicale. C'est en travaillant
à cette ouverture qu'au printemps de 1866 le poète découvrit le néant
et connut une crise intellectuelle et spirituelle que son personnage avait en quelque sorte
préfigurée : « Hérodiade, où je m'étais mis
tout entier sans le savoir [...], et dont j'ai enfin trouvé le fin mot
13... » La vierge farouche et narcissique de la scène devint ainsi
la figure de la poésie mallarméenne, une poésie désormais vouée,
loin de tout idéalisme, à se réfléchir elle-même au miroir des mots.
Mais l'achèvement de la tragédie devenue poème fut bientôt remis
à des jours meilleurs. Seule parut du vivant de Mallarmé la scène de 1865,
d'abord publiée dans le second Parnasse contemporain en 1871, puis
régulièrement reprise à partir de 1886, quand la ferveur symboliste lui
attira un public plus large. Ce n'est qu'en 1898 que Mallarmé entreprit de compléter
son Hérodiade sous un titre nouveau : Les Noces d'Hérodiade.
Mystère, entreprise que sa mort prématurée laissa définitivement
inachevée.
Il reste qu'Hérodiade, même inachevée,
incarne à jamais la splendeur d'une uvre dont la seule sensualité est
une sensualité de mots, à commencer par le nom de cette héroïne
moins biblique que poétique, comme Mallarmé l'avait écrit dès
1865 :
« La plus belle page de mon uvre sera celle qui ne
contiendra que ce nom divin Hérodiade. Le peu d'inspiration que j'ai eu, je le
dois à ce nom, et je crois que si mon héroïne s'était appelée
Salomé, j'eusse inventé ce mot sombre, et rouge comme une grenade ouverte,
Hérodiade. Du reste, je tiens à en faire un être purement rêvé
et absolument indépendant de l'histoire 14. »
11 - Lettre à Cazalis du 30 octobre 1864.
12 - Lettre à Aubanel du 16 octobre 1865.
13 - Lettre à Cazalis du 13 juillet 1866.
14 - Lettre à Lefébure du 18 février 1865.