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Stéphane Mallarmé / Tournon
 

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Après avoir obtenu en septembre le certificat d'aptitude pour l'enseignement de l'anglais, Mallarmé, qui venait d'épouser Marie à Londres, fut nommé le 3 novembre 1863 chargé de cours au lycée impérial de Tournon (Ardèche), où le jeune ménage s'installa en décembre. Cette installation hivernale dans une lointaine et peu hospitalière province balayée par les vents et les premières déconvenues du nouvel enseignant ne firent que renforcer le sentiment d'exil d'un poète volontiers misanthrope qui avait, comme toute sa génération, choisi l'art contre le réel et le rêve contre l'action. L'Ardèche - « Ce nom me fait horreur. Et pourtant il renferme les deux mots auxquels j'ai voué ma vie - Art, dèche.....7 » - fut dès lors pour lui la contre-épreuve absolue du rêve poétique : « la nature a souvent des ardèches, écrivait-il à son ami Cazalis, l'Art n'a que des Parthénons8. » C'est à Tournon en tout cas, dans ces trois années de spleen paradoxalement les plus fécondes du poète, que furent écrits quelques-uns des poèmes - en prose comme en vers - les plus célèbres de Mallarmé, notamment Le Pitre châtié, Les Fleurs, Angoisse, Las de l'amer repos..., Tristesse d'été , L'Azur, Brise marine, Soupir, Don du poème, et surtout Hérodiade. Mais le nom de Tournon reste aujourd'hui encore indissociable de la crise du printemps de 1866 et des nuits au cours desquelles Mallarmé devait connaître une expérience proprement mystique de la poésie. Au départ de cette crise, la découverte du néant dont témoigne la longue lettre à Cazalis du 28 avril 1866 : « Malheureusement, en creusant le vers à ce point, j'ai rencontré deux abîmes, qui me désespèrent. L'un est le Néant, auquel je suis arrivé sans connaître le Bouddhisme, et je suis encore trop désolé pour pouvoir croire même à ma poésie et me remettre au travail, que cette pensée écrasante m'a fait abandonner. Oui, je le sais, nous ne sommes que de vaines formes de la matière, - mais bien sublimes pour avoir inventé Dieu et notre âme. »

Trois mois plus tard, celui qui avait découvert le néant découvrait le Beau, et vivait ainsi une véritable révolution spirituelle d'où sortirait une conscience de soi nouvelle de la poésie, et la perspective d'une œuvre tout entière vouée à la beauté : « Je suis mort, et ressuscité avec la clef de pierreries de ma dernière Cassette spirituelle9  », écrirait-il à Théodore Aubanel en juillet 1866, en faisant preuve d'un optimisme un peu prématuré. Cette crise, vécue comme une véritable descente aux enfers, devait en effet se prolonger bien au-delà du séjour à Tournon, d'où le poète fut prématurément renvoyé dans l'été 1866 sur plainte des parents relayée par le sous-préfet après sa participation jugée incongrue au Parnasse contemporain, mais en août 1868, Mallarmé pouvait écrire à Cazalis : « Jette les yeux sur ce pauvre petit Tournon, en passant par le bateau : nous y avons vécu trois ans ! Si tu vois, flanquant le vieux château d'un côté comme de l'autre sa vieille tour conservée, une petite maison, ordinaire, à persiennes blanches, c'est là, mon cher ami, que j'ai rêvé ma vie entière, et l'Absolu. Je pourrais sans peine sentir une larme en t'écrivant ceci 10. »

 

7 - Lettre à Cazalis du 30 août 1864.
8 - Lettre du 25 avril 1864.
9 - Lettre du 16 juillet 1866.
10 - Lettre du 2 août 1868.