
Lettre à Verlaine du 16 novembre 1885
ex-libris de Manet, Le Corbeau, Richard Lesclide, Paris, 1875
Pendant trente ans, de 1863 à 1893, Mallarmé
exerça le métier de professeur d'anglais, à Tournon, dans l'Ardèche,
de 1863 à 1866, à Besançon pendant l'année 1866-1867, à
Avignon de 1867 à 1871, à Paris enfin (lycée Condorcet, lycée Janson
de Sailly, collège Rollin) de 1871 à sa retraite en 1893. Trente années de
calvaire pour cet enseignant malheureux, passablement chahuté, mal considéré
et mal noté comme en témoignent son renvoi de Tournon en 1866 et ses rapports
d'inspection, mais aussi régulièrement protégé, dès la fin
des années soixante, par des amitiés bien placées qui lui obtinrent mutations,
augmentations ou congés, et sa retraite anticipée.
Entrer dans l'enseignement,
c'était bien entendu une façon d'échapper à la fatalité de
l'Enregistrement ; c'était, aussi, assurer l'ordinaire en un temps où
il n'y avait pas « pour un poète à vivre de son art, même en
l'abaissant de plusieurs crans2 » ; quant au choix de l'anglais, il
permit à Mallarmé, l'année même de ses premières publications
en vers et en prose, d'invoquer la nécessité d'un long séjour en Angleterre
pour prendre ses distances avec sa famille, en même temps qu'il offrait au poète
débutant la chance de mieux lire Poe dans sa langue. Ainsi pouvait-il, non sans coquetterie,
avouer à Catulle Mendès en 1871 ne connaître « de l'Anglais que les mots
employés dans le volume des poésies de Poe3 ».
Mais Mallarmé ne se contenta pas de mieux lire Poe ; il entreprit « comme
un legs de Baudelaire 4 » de faire ce que Baudelaire lui-même n'avait
pas fait : traduire ses poèmes, à commencer par le mythique Corbeau,
pour la publication duquel il réalisa en 1875 avec son ami Manet une édition qui fit
date. On aurait tort, cependant, de réduire l'intérêt de l'anglais pour
Mallarmé au cas très particulier de Poe, et quelles qu'aient été
les récriminations du poète contre son métier, il n'en consacra pas moins
une part importante de son uvre, publiée ou non, à la langue et à la
littérature anglaises, que ce soit par des traductions littéraires (Mariana
de Tennyson, le Ten O'Clock de Whistler) ou pédagogiques (Les Dieux antiques
d'après G.W. Cox), des articles ou préfaces (sur Hamlet et Fortinbras,
sur les sorcières de Macbeth, sur Vathek de Beckford, sur Tennyson, sur
l'Erechtheus de Swinburne), des ouvrages pédagogiques (Les Mots anglais,
Les Thèmes anglais, Recueil de Nursery Rhymes...) ou alimentaires (New English
Mercantile Correspondence). Il constitua même, à la fin des années
soixante-dix, une anthologie de la littérature anglaise restée à
l'état de manuscrit, qui ne comportait pas moins de 1000 feuillets. Sans vouloir
surestimer l'importance de ces travaux souvent alimentaires, ni l'influence de l'anglais
sur la structure de la langue mallarméenne, il faut bien reconnaître que celui
qui publia Vathek comme un hommage de la littérature anglaise à la
littérature française et qui, en 1894, fut « invité à
Ðlecturerð devant Oxford et Cambridge5 » fut un vivant trait
d'union entre les deux pays qui avaient en commun, à ses yeux, ce rare
privilège : « la superstition d'une Littérature6.»
2 - Lettre à Verlaine du 16 novembre 1885.
3 - Lettre du 1er mars 1871.
4 - Lettre à Villiers de l'Isle-Adam du 30 septembre 1867.
5, 6 - La Musique et les Lettres.