Publications et écrit

 Retour à la liste
des auteurs

Stéphane Mallarmé / Origines
 

 précédent | suivant 


Lettre à Verlaine du 16 novembre 1885

Comment devient-on poète ? Dans la seule concession à l'autobiographie d'une œuvre peu portée sur la confidence, la lettre à Verlaine du 16 novembre 1885, Mallarmé aimait à se reconnaître un double déterminisme familial sous le signe de la plume : la plume administrative et utilitaire d'« une suite ininterrompue de fonctionnaires dans l'administration de l'Enregistrement », tant du côté paternel que du côté maternel, avait aussi une petite sœur artiste et désintéressée, et le poète penché sur sa généalogie pouvait retrouver « trace de tenir une plume, pour autre chose qu'enregistrer des actes, chez plusieurs de [s]es ascendants », dont un syndic des libraires sous Louis XVI qui fut le premier éditeur du Vathek de Beckford. Marqué par des deuils précoces - orphelin de mère à cinq ans, il perdit à quinze ans sa sœur Maria -, et élevé par ses grands-parents maternels, l'adolescent choisit tôt entre les deux plumes et n'eut de cesse, au terme d'une scolarité médiocre, d'échapper à la prédestination de l'une pour se vouer à l'autre. C'est peu dire, pourtant, que Mallarmé, à la différence d'un Rimbaud, ne manifesta pas un génie très précoce. Scolaire à tous les sens du mot, le recueil manuscrit de ses dix-huit ans, Entre quatre murs, manifeste surtout le talent de pasticheur d'un apprenti qui fait ses gammes poétiques et dont les modèles s'appellent Hugo, le premier Musset des Contes d'Espagne et d'Italie, et Béranger. En 1860, avant de devenir péniblement bachelier en novembre, il se constitua en trois cahiers une anthologie personnelle de la poésie - plus de huit mille vers - où les poètes du XVIe siècle, ressuscités trente ans plus tôt par Sainte-Beuve et Gautier, voisinaient avec les contemporains. Parmi ces contemporains très inégalement représentés (Lamartine, Musset, Sainte-Beuve, Hugo, Auguste Vacquerie, Auguste Barbier, Mürger, Soulary...), deux noms nouveaux avaient la meilleure part, deux auteurs fraîchement découverts sans doute par l'entremise de son mentor le poète Émile Deschamps, et désormais inséparables pour Mallarmé : Baudelaire et Poe. Pour le tout récent bachelier qui, en décembre 1860, faisait avec dégoût son

« premier pas dans l'abrutissement1 »

d'une carrière prédestinée, et qui vit arriver à Sens un jeune normalien nouvellement nommé au lycée, poète à ses heures et surtout introduit dans le milieu poétique parisien, Emmanuel des Essarts, la poésie représentait dorénavant l'unique planche de salut.

 

1 - Notation intime à la date du 26 décembre 1860, celle de ses débuts dans l'administration de l'Enregistrement.